Batman Begins (2005)

[Histoire]
A Gotham City, quatorze ans après le meurtre de ses parents par Joe Chill, Bruce Wayne veut se venger lors d’un nouveau procès envers le tueur. Wayne est armé et prêt à tirer sur Chill. Ce dernier demande une liberté en échange d’un témoignage contre le mafieux Carmine Falcone. Mais Chill est tué avant que Wayne ne passe à l’acte…

Le milliardaire s’exile en Asie et devient lui-même un criminel pour mieux comprendre ce monde. Il rencontre Henri Ducard, éminent membre de La Ligue des Ombres, dirigée par Ra’s al Ghul. Bruce Wayne y apprend des techniques de combat ninjas, dompte ses peurs et devient un puissant guerrier. Lorsqu’on lui demande d’assassiner de sang froid un meurtrier, Wayne refuse et s’échappe, non sans avoir mis le feu au repaire de Ghul…

A son retour à Gotham City, il décide d’endosser la cape d’un justicier en collaborant avec l’inspecteur James Gordon. Il s’équipe de gadgets conçus par sa société (Wayne Enterprises) mais jamais utilisés, avec la complicité de Lucius Fox. Pour lutter contre l’injustice, pour éradiquer le Mal qui gangrène sa ville, Bruce Wayne devient… Batman.

En parallèle, un trafic de drogues et de mystérieuse toxines de peur conçues par Jonathan Crane circulent dans les quartiers. Rachel Dawes, amie intime de Bruce et assistante du procureur, est prise pour cible…

[Critique — rédigée en 2020, en s’efforçant de l’objectiver et replacer dans son son contexte, seules quelques mentions entre parenthèses évoquent les suites, mentions qui sont donc complètement facultatives]

Après les deux films magistralement acclamés de Tim Burton puis les deux fausses suites très mitigées de Joel Schumacher, il a fallu attendre dix ans avant de revoir le Chevalier Noir sur grand écran. Christopher Nolan est alors inconnu du grand public, remarqué pour ses trois premiers thrillers (Following, le superbe Memento et Insomnia), il hérite de ce projet de nouvelle adaptation en souhaitant se démarquer de ses prédécesseurs avec une approche composée de « plus d’humanité et d’émotions ». Outre les inspirations comics (voir plus loin), il cite le chef-d’œuvre de science-fiction Blade Runner comme modèle à suivre dans son projet, notamment au niveau de la photographie, l’ambiance et le côté noir qui s’en dégagent. Du potentiel cinquième opus rapidement annulé (Batman Triumphant/Unchained), Nolan, avec la complicité de David S. Goyer à l’écriture avec lui, ne conservent que l’idée de l’Épouvantail comme l’un des méchants du long-métrage. Ils y ajoutent Ra’s al Ghul, méconnu de la plupart des spectateurs et le chef mafieux Carmine Falcone, puisant pour ce dernier dans l’ouvrage de référence Un Long Halloween. Les auteurs ne se cachent pas d’utiliser aussi en matériel premier la formidable réinvention des origines par Frank Miller dans Année Un pour écrire leur histoire (ainsi qu’une autre bande dessinée, The Man Who Falls, inédit en France). En utilisant trois antagonistes qui n’ont pas été portés à l’écran, la production met ses chances de côtés pour ce reboot qui apportera, de facto, de la nouveauté à minima sur ce point.

Le réalisateur se démarque de ses aînés en adoptant un point de vue très réaliste, mélange de thriller urbain (genre qu’il épousera davantage dans ses deux suites) et film de super-héros. Batman Begins se cherche en effet un peu et tranche radicalement avec certains éléments plutôt iconiques de la mythologie de l’homme chauve-souris. Ici, la Batmobile ressemble à un petit tank (forcément, c’est une voiture militaire — là aussi peut-être pioché dans l’autre travail emblématique de Frank Miller : The Dark Knight Returns — Nolan ne l’avait pas impliquée dans ses premiers scripts, la jugeant impossible à rendre plausible dans un monde proche du notre), fini les designs élégants et distancés avec la réalité pour le véhicule emblématique. Adieu également la figure paternelle svelte, dotée d’une fine moustache pour le majordome « so british » Alfred (délicieux Michael Caine au demeurant). Bye-bye aussi (à la fin du film) le célèbre manoir du milliardaire. Enfin, l’Épouvantail ne revêt pas non plus sa panoplie crasseuse et incontournable mais une simple cagoule en guise de déguisement (et de protection puisqu’elle cache un masque à gaz).

Passé (et accepté) ses quelques déconstructions du mythe, ou plutôt ses réinterprétations, Batman Begins est une origin-story particulièrement efficace qui brille par ses scènes d’action et son interprète principal solide, Christian Bale, jonglant efficacement entre un Bruce Wayne perdu et meurtri, un playboy bavard et pédant et, bien sûr, un stratège et combattant hors-pair avec ou sans son costume. Le meilleur choix pour endosser ce rôle complexe, indéniablement. En 2h20, le long-métrage prend son temps tout en allant à l’essentiel. La lente transformation de l’homme en justicier est brillamment présentée, que ce soit par son apprentissage (dans ses paysages glacés impressionnants), sa phobie vaincue (même si le film insiste trop lourdement sur cet aspect), la création de son costume et ses gadgets, ou encore durant ses premiers pas, oscillant entre échecs et succès. Seule sa « grosse voix » modifiée sous son masque peut prêter à sourire tant le rendu détonne avec le reste.

Si les ninjas se marient plus ou moins bien avec l’aspect plus « crédible » de la ville moderne (il en est de même dans les comics ou dans la série TV Daredevil par exemple — ces fictions de super-héros s’inspirant tous deux des travaux de Frank Miller, très propice aux emprunts de la culture nippone dans ses œuvres), le récit fonctionne mieux lorsque la « peur » en elle-même est au centre du Batman Begins. A travers celle de Bruce Wayne envers les chauve-souris (même si, comme on l’a vu, cela est trop appuyé), celle des criminels envers Batman (sa première manifestation, nocturne, est remarquable et exécutée d’une main de maître) et enfin celles des diverses personnes envers les toxines de Crane (avec quelques effets spéciaux particulièrement réussis ou à l’inverse un peu loupés — à l’instar du quartier des Narrows, reconstitué numériquement pour des prises de vues « de loin »). Autres thématiques importantes abordées : la mafia, la justice, la corruption, la police, les écarts entre les élites et les citoyens… Sur tous ces sujets, le résultat vacille un peu, ponctué de quelques clichés et d’une romance dispensable. On peut aussi pointer du doigt la non compréhension collective sur l’identité de Batman qui apparaît pile quand revient Bruce Wayne (ce qui sera corrigé dans le dernier volet à travers un second rôle qui expliquera que c’est une évidence qu’il a compris dès le début).

Le casting est d’une qualité hétérogène : Gary Oldman est incroyable de justesse en Gordon (l’un des meilleurs rôles de sa carrière) là où Katie Holmes semble un brin effacée dans son rôle créé spécialement pour le film (et sa suite The Dark Knight — dans laquelle elle sera remplacée par Maggie Gyllenhaal, plus convaincante). Tom Wilkinson n’est pas particulièrement probant en Carmine Falcone et Cillian Murphy ne semble pas assez chétif quand il ne revêt pas son célèbre masque (ou plutôt cagoule), en dépit de son charisme naturel (il reviendra dans les deux opus suivants pour de courtes apparitions — au même titre que l’ennemi Victor Zsasz qui en bénéficie d’une de quelques secondes ici). Pour l’anecdote, Henry Cavill, Laurence Fishburne et Amy Adams avaient tenté leur chance aussi et se retrouveront finalement quelques années après dans l’autre grande nouvelle adaptation DC Comics : Man of Steel (Superman). Heureusement, Batman Begins possède de sérieux atouts dans ses rôles principaux : Christian Bale et Gary Oldman comme on l’a vu, Michael Caine et Morgan Freeman également, deux vétérans apportant une certaine légèreté et un humour bienvenu et enfin Liam Neeson dans le rôle de mentor de Bruce puis de son plus coriace ennemi. Un twist assez prévisible si l’on est attentif ou si l’on connaît les comics mais néanmoins efficace et très bien vu pour connecter toutes les intrigues dans un final explosif, à l’image de situations d’action épiques ou dantesques (qui seront de plus en plus démesurées au fil des épisodes suivants, toujours sans recourir à d’effets numériques et servant l’histoire et la vision de l’artiste). La mise en scène de Nolan est en effet extrêmement efficace : fluide, intimiste, spectaculaire… Quelques plans sont (devenus) mémorables et la partition sonore de Hans Zimmer et James Newton Howard (inoubliable elle aussi) épouse à merveille les séquences d’action ou de tension.

Batman Begins se démarque des anciennes productions sur le Chevalier Noir par son prisme hyper réaliste (malgré les quelques scènes évoquant une ville fictive — le métro quasiment aérien — et les visions cauchemardesques liées à l’Épouvantail — donc du registre fantastique — et dont s’affranchira complètement le réalisateur par la suite en optant pour une approche 100% urbaine et plausible). Surtout : le long-métrage est très fidèle aux comics (certains déploreront cette version trop vraisemblable là où d’autres aiment son entre-deux bien équilibré). En cela, les fans de l’homme chauve-souris sont (enfin) récompensés avec une adaptation moderne empruntant à quelques récits cultes avec brio et offrant de nouveaux horizons passionnants. Non sans quelques défauts, cette revisitation des origines de Batman séduira aussi bien les connaisseurs du Chevalier Noir que les spectateurs nouveaux venus dans cet univers. Un bon film d’action, de super-héros et à cheval entre le thriller et l’anticipation. Une nouvelle ère est née, un symbole de justice aussi.