Batman Forever (1995)

 

[Histoire]
Double-Face cambriole une banque avec une prise d’otage. Batman intervient pour le sauver mais Harvey Dent s’échappe.

Edward Nygma, employé de Wayne Entreprises essuie un refus de poursuivre ses recherches sur la manipulation d’ondes cérébrales par Bruce Wayne en personne. L’excentrique chercheur se mue alors en homme-mystère et s’allie avec Double-Face pour financer son invention et « récupérer l’intelligence » des citoyens de Gotham City. Cela devrait l’aider à découvrir qui se cache derrière Batman

En parallèle, Bruce Wayne entame une relation avec le Dr. Meridian Chase, elle-même sous le charme de Batman (et non du milliardaire). Tous deux se rendent un soir au cirque où Dick Grayson et sa famille assurent un spectacle d’acrobatie. Mais Double-Face va intervenir, rendant le jeune athlète orphelin, pris sous son aile par le milliardaire ensuite…

[Critique — rédigée en 2020, en s’efforçant de l’objectiver et la contextualiser]
Fini la noirceur ! Après les deux opus de Tim Burton, Warner Bros ne veut pas que le réalisateur visionnaire rempile. Son Batman Le Défi, a été jugé trop sombre, trop adulte, ne s’adressant pas à des enfants et ne pouvant générer de ventes de jouets… C’est donc le metteur en scène Joel Schumacher qui a la lourde tâche de succéder à Tim Burton, ce dernier reste à la production et donne son accord à Schumacher. Batman Forever doit être plus coloré, plus grand public, plus fantasque ! En ce sens, il est vrai que cette nouvelle adaptation se démarque radicalement de ses aînées avec cette approche rappelant plus ou moins la série des années 1960 et la période de publications comics tournés vers l’humour et des projets excentriques. Si le film n’est pas un grand succès critique (sa suite, bien pire, réhabilitera modestement celui-ci avec le temps), le public est au rendez-vous : plus de 335 millions de dollars de recettes engrangées partout dans le monde, dont 184 millions sur le territoire américain, pour un budget de 100 millions !

Niveau casting, Val Kilmer endosse cette fois la cape du Chevalier Noir. Il remplace Michael Keaton et livre une prestation honorable, à l’aspect plus juvénile que son prédécesseur (les deux restent de toute façon peu expressifs). Correct dans la peau du justicier capé et plus convaincant et fidèle (aux comics) dans celle du playboy milliardaire en civil. Quelques scènes coupées, dont on reparlera plus loin, solidifiaient le personnage. A ses côtés pour la première fois : Robin porté par un Chris O’Donnell probant mais manquant de charme (Leonardo DiCaprio fut envisagé et une rumeur avance même que Christian Bale l’était aussi !). Nicole Kidman joue le Dr. Meridian Chase, la caution romantique de Bruce/Batman complètement inutile (voire totalement sexiste avec le recul, le récit se vautre d’ailleurs quand il lorgne vers ce côté sensuel qui parcourt l’ensemble du long-métrage). Kidman/Chase est un cliché ambulant, peu convaincante en docteur et « allumeuse » ridicule à côté. Il faut se tourner vers les ennemis (à l’instar des deux premiers opus) pour trouver le meilleur de Batman Forever : Tommy Lee Jones en Double-Face et surtout Jim Carrey en homme-mystère. Le premier souffre cruellement de l’absence d’une part d’ombre et vraiment sanglante, aussi bien dans son écriture (initialement cela aurait dû être le cas mais Double-Face ne fut pas assez peaufiné selon son interprète (qui détestait tout dans le film et l’a fait pour son fils), ses origines dramatiques étant reléguées au second plan ou supprimées) que dans son esthétique (les couleurs pourpres se voulaient proches des bandes dessinées et donc d’un côté plus fantaisiste). Billy Dee Williams, qui incarnait Harvey Dent dans Batman, a même été payé par Warner pour ne pas jouer dans ce troisième volet grâce à un contrat bien négocié à l’époque.

Le second porte (presque) le film à lui tout seul ! Il faut dire qu’en 1995, la « CarreyMania » est à son plus haut : l’acteur vient d’enchaîner les succès et est une valeur sûre commercialement parlant. Jim Carrey a cartonné et s’est fait connaître du grand public l’année précédente (1994) avec Ace Ventura, détective pour chiens et chats, The Mask et Dumb and Dumber. Quand sort Batman Forever en juin 1995 (aux États-Unis), le comédien termine ses dernières scènes du très attendu Ace Ventura en Afrique (qui sortira à la fin de la même année). Jim Carrey s’éclate dans son rôle de Sphinx, s’inspirant de la prestation de Frank Gorshin dans la série Batman de 1966 et usant de ses mimiques et gestuelles légendaires. C’est précisément cette excentricité qui agace Tommy Lee Jones, ne supportant pas son partenaire sur les plateaux et à l’écran, peinant donc à montrer une complicité entre les deux vilains (des années plus tard, on apprendra aussi que Val Kilmer était imbuvable, alors au sommet de sa carrière et insupportable — un tournage tendu donc !). Michael Gough et et Pat Hingle reprennent leurs rôles respectifs d’Alfred et de Gordon. Le majordome continue d’exceller (tout au long des quatre films de cette ère de Batman au cinéma) là où le policier est complètement risible. A ce titre, Batman Forever trouve un certain intérêt en VF puisque Jacques Ciron, doubleur mythique d’Alfred dans la série animée débutée en 1992, fait aussi la voix du personnage ici. Pour l’anecdote, la comédienne Kelvine Dumour, qui double Harley Quinn dans la même série, est la voix de Sugar dans le film, l’acolyte angélique féminin de Double-Face, incarnée par… Drew Barrymore.

Si les costumes, les maquillages et la nouvelle Batmobile sont plutôt convaincants, les nombreux décors en carton-pâte, les effets numériques (rares pour l’époque) et des combats grotesques font tâche. Rien est vraiment épique ou dramatique. Un aspect kitch qui dénote trop avec ce qu’on avait vu dans les deux films précédents. L’écriture de l’ensemble, des personnages ou des intrigues, est bâclée au possible. Le scénario s’éloigne aussi de la noirceur des comics publiés à cette période, ce qui est malheureusement « normal » car Schumacher et Warner Bros préfèrent miser sur la patte comique et bon enfant des aventures du Chevalier Noir. Difficile, de toute façon, de passer après Tim Burton… Près qu’un quart d’heure de scènes coupées dévoilent une direction artistique un chouilla plus sombre (mais peu concluante lors des projections test) avec par exemple un face-à-face entre Bruce Wayne et une chauve-souris géante, métaphore pour une symbiose entre l’homme et l’animal, acceptation du rôle du justicier tout en domptant sa peur et (peut-être) même un hommage à Man-Bat ! Autre séquence intéressante : le fameux livre rouge, journal intime de Thomas Wayne, montré en flash-back trouve son explication dans une autre scène coupée où l’on apprend que les parents de Bruce ne souhaitait pas se rendre au cinéma le soir où ils trouveront la mort, ce qui accentue la culpabilisation de l’orphelin et trouve un écho plus compréhensible dans l’exploration de sa psychologie tout au long de la fiction. Ce travail sur le côté un peu plus torturé de Bruce Wayne peine à convaincre dans le montage final (au très bon rythme au demeurant, on ne s’ennuie pas), qui oscille encore entre le ton « un peu » sérieux et comique… Néanmoins il apporte une certaine nouveauté bienvenue, plutôt absente des deux volets d’avant.

Schumacher connaissait le super-héros, il était ravi de le porter à l’écran mais on ne sait pas trop en revanche si des choix scénaristiques ou esthétiques sont volontaires. Par exemple, le premier costume de Robin est clairement un calque de celui des premières bandes dessinées, le second se rapproche de celui de Red Robin (le troisième dans le film suivant sera carrément une variante de celui de Nightwing). Un bon point donc ! Chris O’Donnel avait 24 ans durant le tournage, Val Kilmer à peine dix de plus. Cette proximité d’âge ne permet pas vraiment la distanciation « mentor à élève » plus poussée qui fait le charme des comics. On n’échappe pas non plus à la sempiternelle scène de mort des parents de Wayne et adieu le thème musical de Danny Elfman et les variations architecturales gothiques, bonjour les néons fluo, flashy et la musique commerciale pop.

Quelques éléments notables tout de même. Proposer un Nygma salarié de Wayne Entreprises pour le mettre dans une position de vengeance « légitime », qui plus est — comme on l’a vu — incarné par un Jim Carrey (initialement cela aurait dû être Robin Williams mais il ne pouvait pas pour cause d’emploi du temps) en roue libre est très appréciable (même si le Sphinx pourrait être plus posé et plus sage grâce à son intelligence suprême…). Un nouveau véhicule, le Bat-Plane (qui se transforme aussi en sous-marin) et une Batmobile inédite, tranchant radicalement avec celle de Burton mais apportant un aspect « comic-book », sont sympathiques. Les fans de Batman qui préfèrent le côté nostalgique de la série des années 1960 ont sans nul doute accroché à Batman Forever, qui renoue avec son approche kitch, coloré et burlesque — mais pas tout à fait nanardesque (ce sera pour la suite, Batman & Robin, deux ans plus tard). Il se murmure que c’est d’ailleurs l’adaptation favorite de Bob Kane, le co-créateur de l’homme chauve-souris (il n’a vu que les trois premières ainsi que la version TV). En synthèse, Batman Forever reste un divertissement orienté pour les très jeunes, bourré de défauts mais avec un certain « plaisir coupable » pour un public moins exigeant sur la forme et le fond (ou pour les nostalgiques trentenaires).

Ci-dessous, un montage très réussi d’une bande-annonce plus contemporaine, sombre et mystérieuse pour le film 🙂