Birds of Prey (et la fantabuleuse histoire de Harley Quinn)

Birds of Prey (and the Fantabulous Emancipation of One Harley Quinn), traduit par Birds of Prey (et la fantabuleuse histoire de Harley Quinn) en France, est sorti au cinéma le 5 février 2020. Il a depuis été renommé Harley Quinn : Birds of Prey dans les pays anglophones.

[Histoire]
Harley Quinn et le Joker ne sont plus en couple. L’ancienne psychiatre fait exploser leur lieu de rencontre, les usines Ace Chemicals, pour montrer à Gotham qu’elle est désormais « indépendante ».

Mais cette émancipation lève l’immunité dont elle bénéficiait dans la ville car personne n’osait s’en prendre à la compagne du Clown du Crime. Romain Sionis, alias Black Mask, gangster mégalomane propriétaire d’un night club réputé et bienfaiteur de musées et d’écoles (jouissant ainsi lui aussi d’une certaine impunité dans Gotham) veut en profiter pour capturer Quinn.

Plusieurs femmes convergent autour de Sionis (et Harley) : Linah Lance, aka Black Canary, chanteuse dans le club de Sionis qui devient sa chauffeuse personnelle, Renee Montoya, policière qui cherche à coincer Sionis depuis des lustres, Huntress, mystérieuse tueuse à l’arbalète qui assassine certains de ses hommes de main et, enfin, Cassandra Cain, jeune voleuse qui a dérobé à Victor Zsasz (bras droit de Sionis) un diamant contenant des coordonnées menant à une véritable butin. La tête de Cain est mise à prix par Sionis.

Ces cinq femmes vont devoir s’allier et devenir les Birds of Prey pour arriver à leur fin et survivre à Sionis et ses hommes.

[Critique]
Comédie d’action originale (dans son montage et parfois sa mise en scène), Birds of Prey… est une proposition (dans un genre qui se renouvelle peu) rafraîchissante, pétillante et – surtout – franchement divertissante. Derrière ce terme un peu fourre-tout se glissent pourtant les éléments essentiels pour passer un bon moment devant un film. Explications.

Le scénario n’est pas le point fort de la fiction, assez classique dans sa structure en trois actes (pourtant vantée comme étant inédite en promotion par l’actrice Margot Robbie qui joue le rôle-titre) et plutôt prévisible, on est dans un schéma tout à fait banal. Mais ce n’est pas grave ! Car si ce « fond » fonctionne malgré tout, c’est surtout « la forme » qui étonne et séduit. Dans son premier tiers, le long-métrage enchaîne les séquences narrées par Quinn dans un désordre total et un joyeux foutrac pop coloré acidulé. Un montage nerveux, parfois épuisant (rappelant aisément le travail de Guy Ritchie quand il est en forme), enrichit par sa bande son plus ou moins inspirée. On retient quelques séquences marquantes : de la découpe de visage cradingue par Zsasz aux présentations des personnages sauce Quinn (avec noms, surnoms et commentaires de la déjantée de service) en passant par l’attaque d’un commissariat tout droit sortie d’une scène de comics (sans aucun doute la quintessence de BoP). Le meilleur du film se situe dans tout cela à la fois, avant d’entamer un deuxième tiers plus convenu mais qui obtient tout de même quelques grands moments comme une baston à la batte de base-ball ou, plus destabilisant, cette humiliation d’une femme par Sionis. Enfin, le dernier tiers loupe ses moments épiques faute à un budget moindre — les décors rappellent plus la saga de jeux vidéo d’Arkham qu’une œuvre cinématographique — mais n’a pas à rougir de sa conclusion, mêlant habilement course-poursuite, affrontements multiples et originaux avec une violence crue.

Cette violence, ici montrée comme « jouissive et artistique », bénéficie de chouettes chorégraphies et de passages particulièrement extrêmes (le film est interdit aux moins de 17 ans aux États-Unis — également à cause du langage grossier). On aurait clairement aimé en voir davantage : autant embrasser cette voie radicale à fond plutôt que par petites touches (réussies néanmoins). Il faut dire que Chad Stahelski, le co-réalisateur des trois volets de John Wick, a supervisé et coordonné les cascades et scènes d’action (principalement lors des tournages de reshoots, expliquant sans doute pourquoi le film ne va pas dans sa violence excessive tout le long). À ce titre, Birds of Prey rappelle les deux volets de Deadpool, jouant eux aussi sur une fiction narrée en continue par son protagoniste, son humour, ses gimmicks (brisement du quatrième mur, montage nerveux et non linéaire, blagues méta…) et évidemment son côté violent, trash et déjanté. Mais — heureusement — Bird of Prey est bien plus qu’un simple Deadpool au féminin.

Le long-métrage de Cathy Yan (ancienne journaliste, réalisatrice de Dead Pigs) met certes Harley Quinn en avant, mais les autres héroïnes ne sont pas en reste. Black Canary bénéficie d’une solide interprétation (la charismatique Jurnee Smollett-Bell), on regrette juste l’utilisation de son pouvoir un peu « too much » (on n’est pas loin des effets spéciaux de l’Arrowverse). Huntress est drôle et « badass » (Mary Elizabeth Winstead, très convaincante), mais peu présente. Renee Montoya curieusement âgée (Rosie Perez, très juste) est appréciable et la jeune Cassandra Cain (Ella Jay Basco, efficace) est attachante à défaut de ne pas (du tout) correspondre à son pendant comics. Si la bande des oiseaux de proie fonctionne très bien, en équipe ou non, on a du mal à comprendre pourquoi la fiction ne se nomme pas Harley Quinn et la naissance des Birds of Prey, L’émancipation de Harley Quinn… ou quelque chose du genre — le film est d’ailleurs renommé Birds of Prey : Harley Quinn dans les pays anglosaxons quelques jours après sa sortie…

D’un côté, la réelle escouade féminine n’apparaît véritablement qu’à la fin (avec des costumes cheap, on songe à nouveau à l’Arrowverse) et sans son membre principale (Batgirl) et d’un autre côté, sans surprise, le long-métrage est principalement centré sur Harley Quinn. Il est d’ailleurs étonnant de constater la stratégie marketing de Birds of Prey (aussi bien en vidéos promotionnelles que le titre donc), surtout à l’ère où le seul personnage d’Harley Quinn fait davantage vendre que Birds of Prey, relativement méconnu hors États-Unis qui plus est. Les cinq figures féminines sont mal équilibrées, en temps de présence et de développement ; c’est dommageable d’autant que le casting est plutôt solide. Mais Margot Robbie/Harley Quinn était LA réussite de Suicide Squad en 2016, c’était donc le personnage à réutiliser et mettre en avant. L’actrice (également productrice de BoP, développant ainsi une vision plus féminine et non masculine de son rôle, nettement moins sexualisée — tant mieux !) prête à nouveau à merveille ses traits à Harley Quinn. Celle-ci est à la fois fidèle à ses origines animées mais aussi à ses aventures papier récentes (la fameuse émancipation) et même à l’excellente série d’animation éponyme débutée fin 2019 (BoP s’ouvre d’ailleurs sur des séquences animées pour montrer le passé de Quinn : cela aurait été génial de prendre les graphismes de la série actuellement diffusée sur DCUniverse).

L’ombre du Joker

Si le film se regarde de façon indépendante, il assume aussi bien son statut de spin-off de Suicide Squad (avec quelques petites connexions) et évoque énormément la figure du Joker (et un peu celle de Batman). Le Prince du Crime est nommé à de multiples reprises, parfois comme un boss de Gotham extrêmement dangereux (expliquant l’impunité dont bénéficie sa compagne), souvent réduit à l’ancien compagnon d’Harley. À ce titre, le long-métrage pioche discrètement dans Suicide Squad en montrant quelques plans où le Joker apparaissait de dos et des nouveaux (des flash-backs) où on le voit à nouveau de dos. On sait qu’au moins une autre scène avec lui avait été tournée (le Joker qui envoie les affaires d’Harley par-dessus la fenêtre de l’étage de sa résidence pour lui signifier qu’ils se séparent) mais qu’on ne devait pas forcément voir son visage non plus dedans. Forcément, entre le succès du film Joker, campé par Joaquin Phoenix et non partagé avec le fameux DCEU, et le Joker version gangsta incarné par Jared Leto qui a été décrié, difficile pour la production (et donc Birds of Prey) de se positionner. C’est évidemment le Joker version Leto (Suicide Squad oblige) qui fait partie de l’univers de Birds of Prey mais l’acteur ne veut pas le rejouer et, surtout, Warner Bros. ne souhaite pas le reprendre pour l’instant.

On se retrouve donc en terrain connu mais étrange… L’ombre du Joker plane durant l’intégralité du film sans qu’on ne le voit ni qu’on sache réellement ce qu’il est devenu. Il aurait été judicieux d’évoquer son départ de Gotham par exemple, sa mort ou une sorte de passation (ouvrant des possibilités pour la suite du DCEU ou bien la trilogie The Batman de Matt Reeves à venir). Néanmoins, ce parti pris ne gêne pas la compréhension de Birds of Prey ; un clin d’œil à Captain Boomerang est même l’objet d’un petit gag et — on le sait déjà — Harley Quinn sera aussi au centre de la (fausse) suite de Suicide Squad en 2021, sobrement intitulée The Suicide Squad (réalisée par James  »Les Gardiens de la Galaxie » Gunn), créant ainsi un mini univers gravitant autour de (l’ex) muse du Joker.

Le grand méchant de Birds of Prey est donc Romain Sionis, joué par Ewan McGregor. Lui et Margot Robbie/Harley Quinn forment un binôme séduisant, charismatique et singulier. Sionis n’est pas assez montré comme un « fou dangereux » ni sous son masque noir (Black Mask) mais il marque les esprits dans ses petits excès de folie et avec son charme naturel. Sa relation avec Victor Zsasz fonctionne bien, elle est d’ailleurs sous-entendue homosexuelle, apportant une fois de plus un côté rarement vu dans le genre super-héroïque. Hélas, Zsasz (Chris Messina) ressemble peu à sa version de papier. Il aurait pu être un autre personnage que cela n’aurait rien changé (cela aurait même été mieux). Clairement un des loupés de BoP. Dans les autres éléments négatifs, la fiction aurait gagné à « respirer » un peu, dépourvue de sa voix-off trop présente et, comme vu plus haut, avec un meilleur équilibre dans la gestion de ses personnages (ou alors assumer pleinement un film sur Quinn).

Une équipe de femmes « badass », une émancipation d’une relation toxique, des hommes unanimement mauvais (méchants ou traîtres)… Birds of Prey vante un certain féminisme assumé sans trop s’encombrer de subtilités. Chacun jugera de la pertinence de cette portée plus ou moins politique (se terminant curieusement, et paradoxalement, sur l’instinct maternel qui reprend le dessus chez un protagoniste).

Jonglant entre de bonnes choses et d’autres plus oubliables, Birds of Prey et la fantabuleuse histoire de Harley Quinn est, comme évoqué en début de critique, un condensé joyeusement bordélique, cartoony et coloré d’une (anti)-héroïne attachante. Tour à tour drôle et violent, le film, parfois usant, parfois séduisant, reste une proposition honnête et originale dans le genre.