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Étude de cas : Le Joker

Suite à mon interview dans le magazine Ciné Saga en début d’année 2016, leur rédaction m’a demandé d’écrire une étude de cas sur le Joker pour leur quatorzième numéro (1), sorti en août 2016. L’article devait s’étaler sur quatre pages avant de s’étendre à huit, tant il y a de choses à raconter. Retour sur la création du Clown du Crime, son évolution à travers les comics et son essor dans la culture populaire, grâce au cinéma, aux dessins animés et aux jeux vidéo. Avec des interviews de Yan Graf, éditeur chez Urban Comics, et Pierre Hatet, mémorable doubleur du Joker sur plusieurs supports artistiques.
(Rédigé en juin 2016, donc avant la sortie du film Suicide Squad. ///// Cliquez sur les couvertures pour accéder aux critiques.)

Joker Heath Ledger The Dark Knight

Qui rira le dernier ?

Des bandes dessinées américaines aux films en passant par les jeux vidéo et les séries d’animation, le Joker est partout, tout le temps. Il fascine, autant que Batman, depuis trois quarts de siècle. Retour sur sa création, son évolution et ses nombreuses apparitions.

Le 21 juillet 1866, Victor Hugo débute, à Bruxelles, l’écriture d’un nouvel ouvrage : L’Homme qui rit. Presque trois ans plus tard, le roman philosophique est publié en France. Le personnage principal, Gwynplaine, est un saltimbanque défiguré, mutilé au niveau de la bouche notamment, donnant l’illusion d’un sourire forcé en permanence. En 1928, le réalisateur d’origine allemande Paul Leni dévoile son adaptation cinématographique muette avec Conrad Veidt dans le rôle de Gwynplaine. Bill Finger, le co-créateur de Batman et son principal scénariste à ses débuts, donne en 1940 une photographie de l’acteur (en noir et blanc) à Bob Kane, le dessinateur désormais crédité comme concepteur du Chevalier Noir. L’encreur de l’époque, Jerry Robinson, propose une carte à jouer d’un Joker pour finaliser la création. L’ennemi le plus célèbre et iconique de Batman est né, la paternité étant attribué aux trois artistes. En extrapolant, on peut affirmer que d’une certaine façon, c’est le fruit de l’imagination d’un des écrivains français les plus célèbres et réputés qui a servi de base embryonnaire au désormais incontournable Joker.

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L’acteur Conrad Veidt et la première apparition du Joker
dans Batman #1 en 1940 (dessiné par Bob Kane & Jerry Robinson)

Bill Finger lui apporte des origines en 1951 (dans Detective Comics #168) en créant le fameux Masque Rouge, plus connu sous son nom originel : Red Hood (qui sera repris en 1989 dans Killing Joke et modernisé en 2014 par Scott Snyder dans Batman #0 puis dans l’arc L’An Zéro). Le mythe dit que l’inspiration du fameux heaume rouge, brillant et lisse est venue à nouveau d’un écrivain français réputé : Alexandre Dumas. C’est la dernière partie du livre Le Vicomte de Bragelonne, publié de 1847 à 1850, qui fermait la trilogie entamée avec Les Trois Mousquetaires, qui aurait fourni au scénariste de comics sa matière brute : il y est en effet question du fameux Homme au masque de fer.

Une absence totale de moralité

image-02Plus de 75 ans après sa création, le Clown du Crime est devenu un personnage à part entière de la culture populaire. Outre sa perpétuelle apparition dans les bandes dessinées Batman et Detective Comics, parmi les titres les plus emblématiques, durant plusieurs décennies, c’est à la fois l’écriture du personnage, sa psychologie atypique, son absence totale de moralité et son essor à travers d’autres supports artistiques qui ont contribué à sa renommée. Il fascine et séduit autant qu’il repousse et effraie. Miroir déformé d’un héros solitaire et sombre, il se veut fantasque et coloré. Certains le considèrent comme fou, d’autres l’estiment habile manipulateur, doué d’une rare intelligence.

Dès sa création pour le premier numéro de la série Batman en 1940 (le justicier est né un an avant dans le numéro #38 de Detective Comics), ses auteurs souhaitaient un ennemi « fort » et qui laisserait une trace pour cette nouvelle publication. Bien malin, l’éditeur, DC Comics, décida de ne pas tuer le Clown dès sa première apparition (chose très fréquente à l’époque pour les ennemis de Batman). Fou furieux, manipulateur, tueur sans remords : la première version du Joker, jusqu’en 1942, est, quelque part, assez proche de l’imaginaire collectif. Il « s’assagit » ensuite jusqu’en 1954, devenant un « simple » bouffon trouvant un attrait aux farces et attrapes, tout en restant cet ennemi flamboyant et unique.

Dès lors, le Comics Code Authority, organisme de censure, contraint indirectement à une disparition du Joker (mieux que d’avoir eu une version trop ringarde et aseptisée), remplacé par des monstres de science-fiction ou fantastiques, afin de coller avec le registre de genre du Batman de l’époque. Cela durera près de quinze ans. L’Arlequin de la Haine continue de défier le Goliath de Gotham à travers les planches et connaît un regain de popularité en 1966, grâce à la série télévisée  de ABC, où l’acteur Cesar Romero lui prête ses traits. Du pur nanar dans lequel le terrible ennemi paraît bien ridicule. Mais cela lui permet d’accroître son aura et de se faire connaître par davantage de personnes.

[Couverture de Detective Comics #69 par Jerry Robinson en 1942. L’’une des rares montrant le Joker tenant des armes à feu.]

La mort de Robin

C’est en 1989 que le Joker acquiert définitivement son statut de Némésis culte. Deux raisons à cela. La première se joue outre-Atlantique, au Pays de l’Oncle Sam, dans les chapitres #426 à #429 (décembre 1988 à janvier 89) de la série Batman : le Joker tue Robin. Il s’agit alors du deuxième Robin, alias Jason Todd, qui succéda à Dick Grayson (un nom un peu plus connu du « grand public » puisqu’il était le Robin originel devenu un super-héros à part entière sous l’alias Nightwing). Dans cette histoire, intitulée Un Deuil dans la Famille (publié pour la première fois en France en 2003 puis réédité en 2013 par Urban Comics, l’éditeur actuel des aventures du Dark Knight), ce sont les lecteurs eux-mêmes qui ont scellé le sort du second side-kick de Batman à travers un vote massif organisé par DC Comics ! Une drôle de façon de faire pour l’époque mais qui restera dans l’histoire de la bande dessinée américaine.

Comics Batman 10 Un Deuil dans la Famille Comics Batman 20 The Dark Knight Returns  Comics Batman 22 Arkham Asylum

Si cette mort, d’une violence inouïe, accentue le statut de méchant du Joker et marque à jamais la mythologie de Batman, l’histoire n’est paradoxalement pas la plus emblématique du Caped Crusader. Jim Starlin, son scénariste, met en scène un Batman au cœur de la politique et du Moyen-Orient. Il faut attendre 2002 pour entrevoir le retour de Jason Todd, dans l’excellent ouvrage Hush, écrit par Jeph Loeb, avant de le voir se concrétiser dans Under the Red Hood, sous la plume de Judd Winick, en 2005 (tous deux disponibles chez nous sous les titres Silence et L’Énigme de Red Hood, toujours chez Urban Comics). La mort de Robin survient après trois années de publications où le Joker a littéralement pris un tournant radical.

En effet, dans les comics, aux États-Unis tout du moins, le Joker est devenu une entité résolument sombre, violente et menaçante. Pire qu’à l’accoutumée. Il y a donc eu, en 1989, Un Deuil dans la Famille mais les prémices de cette version extrêmement dérangeante sont apparus en 1986, dans The Dark Knight Returns de Frank Miller (Sin City, 300…). On y découvrait, dans un futur hypothétique, un Joker incapable de vivre, totalement dépressif, depuis la disparition (volontaire) de Batman. Le Clown retrouve goût à la vie uniquement lorsque le Chevalier Noir refait son apparition. C’est dans ce comic book, que Miller suggère (en premier) la mort de Robin par la main du Joker. L’artiste polémique récidivera quinze ans après dans The Dark Knight Strikes Again, une suite nettement inférieure, où il fera carrément de Dick Grayson… le Joker !

Un Joker au sommet de la folie

batman killing jokeAprès The Dark Knight Returns, qui deviendra culte et constituera un pilier du monde des comics, sort en 1988 Killing Joke, de Brian Bolland et Alan Moore (Watchmen, V pour Vendetta…). Le Joker est alors au sommet de sa folie : il kidnappe Gordon, l’humilie, tire sur sa fille Barbara (Batgirl), et est ainsi responsable de son handicap (elle deviendra Oracle en étant condamnée à rester sur un fauteuil roulant). Cette version extrêmement noire (et désormais reniée par Moore) sous-entend même que le Joker aurait violé la fille du commissaire… Une adaptation animée sort ce mois-ci (MàJ : le 3 août 2016). Dans la foulée, Grant Morrison écrit son formidable Arkham Asylum, publié en 1989, qui vient accroître l’aura maléfique du Joker. Les méandres et errances de Batman dans le célèbre asile, où il a peur de céder à sa propre folie face à un Joker plus survolté que jamais.

Le même auteur laisse entendre dans Batman #663, à travers des bribes de la thèse d’Harleen Quinzel, que le Joker n’a pas de personnalité propre ni d’ego mais plutôt des « super-personnalités ». Cette plongée au cœur de la folie dans Arkham Asylum inspirera le jeu vidéo éponyme qui sera mis en vente pile vingt ans après.Comics Batman 28 Joker Anthologie Dans cet autre média, le Clown du Crime occupe une place prépondérante. S’inspirant des comics précités et récupérant les doubleurs des dessins animés (Mark Hamill en VO, Pierre Hatet pour la VF), la saga Arkham sera un succès critique et public.

Il faut attendre 2005 pour lire une nouvelle version de la première apparition du Joker, soixante-cinq ans après sa naissance. Elle est intitulée L’Homme qui rit (The Man Who Laugh en version originale), nom qui évoque clairement l’œuvre de Victor Hugo et le film de 1928 (qui bénéficia, pour l’anecdote, d’un passable remake français fin 2012, avec Marc-André Grondin dans le rôle-titre). Dans cette histoire, Gordon et Batman alternent les monologues intérieurs (de la même façon que Batman : Année Un, par Miller) et son auteur, Ed Brubaker, distribue la carte de la folie en modernisant à peine son socle d’inspiration : l’énigmatique Joker annonce des morts à la télévision, celles-ci ont lieu aux heures dites, comme dans Batman #1 de 1940. Les deux sont à (re)lire dans l’indispensable Joker Anthologie, toujours chez Urban Comics.

« Il incarne la peur des clowns maléfiques »

« Le Joker touche des publics différents, à des degrés divers et pour des raisons diverses. Pour le public plus jeune, il incarne la peur des clowns maléfiques : leur côté étrange, leur maquillage…, souligne l’éditeur Yan Graf qui a travaillé sur cet ouvrage. Mais le Joker est aussi un symbole d’anarchie, poursuit-il. Les personnages de méchants charismatiques sont légion dans la culture populaire et ces dernières années, les assassins insensibles ou psychopathes ont remporté les faveurs du public. Ils produisent une sorte de fascination/répulsion et depuis longtemps, on sait que le spectateur ou le lecteur aime se placer dans les pas d’un meurtrier. Le Joker est l’un de ces personnages flamboyants qui vivent sans repère moral, il est celui qui rejette toutes les règles ou toutes les valeurs sur lesquelles on bâtit une société civilisée. De plus, il ridiculise les autorités, à commencer par Batman. C’est le fou de la cour du roi mélangé à un artiste de la mort. Sa complexité en fait un personnage aux multiples facettes. »

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C’est donc avec quatre œuvres cultes publiées entre 1986 et 89, The Dark Knight Returns, Killing Joke, Arkham Asylum et Un Deuil dans la Famille, que le lectorat des aventures de l’homme chauve-souris découvre non pas un nouveau visage ou une nouvelle version du Joker mais un stade jamais atteint auparavant en termes de danger. L’ennemi emblématique, qui avait déjà tué auparavant, devient un miroir menaçant. Il s’en prend directement à l’entourage de Batman. On découvre une psyché le voulant proche de l’homme chauve-souris, voire indispensable. Sans Batman, il n’existerait pas. Mais sans le Joker, Batman n’existerait-il sans doute pas non plus ? À cette interrogation, Tim Burton viendra ajouter son grain de sel, ou plutôt son grain de folie.

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La seconde salve qui fait grimper le Joker sur les hautes marches de la culture populaire (après cet enchaînement de comics noirs) est bien entendu l’interprétation magistrale de Jack Nicholson dans le film réalisé par Tim Burton en 1989 et sobrement intitulé Batman. Ce n’est pas la première fois que le Joker apparaît à l’écran : Cesar Romero le jouait, comme évoqué plus haut, dans la célèbre série débutée en 1966 avec Adam West, qui s’acheva deux années après, au bout de trois saisons suivi d’un film nanar devenu culte par la force des choses, principalement par son côté kitch. Le Joker était donc déjà connu d’une partie de la population (en plus des lecteurs réguliers des bandes dessinées, bien sûr, sans oublier les quelques produits dérivés de l’époque) mais il n’avait jamais été montré aussi sombre et menaçant, hors productions papiers.

C’est d’ailleurs avec le long-métrage de Burton que la « Batmania » va réellement commencer, surtout en France. Pour surfer sur le succès, le film bénéficiera évidemment d’une suite (Batman Returns/Le Défi — davantage dramatique et à l’esthétique gothique très soignée, avec un style plus Burtonien que jamais, qui a déplu aux producteurs) et surtout la création d’un nouveau et formidable dessin animé. Le Joker y est particulièrement mis en avant et doublement accessible (aux enfants et aux adultes). Les jeux vidéo et l’arrivée des comics en France favorisent une fois de plus le développement du personnage.

Jack Nicholson campe un Joker mythique

jack_nicholson_the_jokerJack Nicholson, 52 ans à la sortie du film, n’a plus rien à prouver en tant qu’acteur. Il a reçu un Oscar pour son rôle dans Vol au-dessus d’un nid de coucou en 1975 et surtout, il a déjà offert une incarnation de la folie pure dans le célèbre film de Stanley Kubrick sorti en 1980 : Shining. Le quinquagénaire vole la vedette au Chevalier Noir, fadement interprété par Michael Keaton. Grand succès critique et public, avec 400 millions de dollars de recettes, cette nouvelle mouture de Batman au cinéma, résolument plus sombre (en adéquation, donc, avec les comics de l’époque), dévoile au monde entier le génie du Joker. Si le film a vieilli par bien des aspects, la performance de Nicholson, son terrible visage et ses inoubliables costumes, font encore mouche.

Dans l’esprit des gens, le Joker EST Jack Nicholson. Il ne peut en être autrement. Un truand de base considéré comme fou, qui deviendra littéralement et physiquement le Joker après un jet de produit chimique reçu dans le visage, et évidemment sa célèbre chute dans une cuve d’acide, le tout causé par Batman lui-même. L’homme veut semer un certain chaos dans la ville, sans raison aucune. Il est plutôt « comique » avec des sautes d’humeur violentes, forcément. Il possède même une certaine élégance. Offense suprême : il a lui-même tué les parents de Bruce Wayne, lorsqu’il s’appelait Jack Napier et était âgé d’une vingtaine d’années (une « trahison » pour les fans des aventures sur papier puisqu’il a été maintes fois confirmé que Thomas et Martha Wayne succombent sous le feu de Joe Chill). C’est donc le (futur) Joker qui va créer Batman, avant que celui-ci ne contribue à la naissance du Joker. Ce dernier lance dans le film : « Je vous ai fait ! » Ce à quoi le célèbre justicier répond : « Tu m’as fait en premier. » L’existence de l’un va de pair avec l’autre, la boucle est bouclée.

Presque vingt ans plus tard, le regretté Heath Ledger personnifie le Clown du Crime dans une version se voulant très plausible, dans le second opus de la trilogie de Christopher Nolan. The Dark Knight, sorti en 2008, fait suite à Batman Begins dont la fin annonçait la venue à Gotham dudit Joker. Les fans hurlent et déchantent : personne d’autre que Nicholson ne peut jouer le Joker.

Mark Hamill (Luke Skywalker) est fan

image-14-pierre-hatetEntre-temps il y a eu l’excellente série animée de Bruce Timm et Paul Dini. Le Joker était doublé par Mark « Luke Skywalker » Hamill pour la version originale, un rôle qu’il a rempli dans bon nombre d’autres productions d’animations ou encore dans la célèbre saga de jeux vidéo Arkham (tout du moins, dans les trois du studio de Rocksteady : Arkham Asylum, Arkham City et Arkham Knight — en France c’est Pierre Hatet qui s’en est chargé sauf, comme le célèbre Jedi, pour Arkham Origins, où Stéphane Ronchewski, le doubleur de Heath Ledger a officié à sa place — dans chaque jeu le Joker est remarquablement mis en avant). Mark Hamill confiait : « Dans toute ma carrière, il est le personnage le plus stimulant, gratifiant et plaisant que j’ai eu à incarner. » En France, c’est donc la voix de Pierre Hatet qui s’impose en très peu de temps. Cet acteur de théâtre, connu pour être la voix française du Doc Brown de la trilogie Retour vers le Futur, juge « formidable ce qu’a fait Mark Hamill. Mais je ne m’en suis jamais inspiré et je l’ai peu écouté… »

Déclaration plus surprenante encore : « Je ne savais pas vraiment qui été le Joker quand j’ai commencé à le doubler. En revanche, je connaissais  »L’Homme qui rit » de Victor Hugo grâce au théâtre. C’est d’ailleurs grâce à mes performances de comédien sur scène que j’ai été choisi pour devenir la voix du Joker. » Une voix désormais indissociable du personnage dans l’imaginaire des petits et des grands. « Des enfants me reconnaissent et me demandent de faire un rire ou le célèbre ‘‘Mon Batounet’’ encore aujourd’hui,  confie Pierre Hatet dans sa résidence parisienne avec sourire. J’ai découvert le Joker sur papier il y a deux ans grâce à un ouvrage,  »Joker Anthologie ». Personne ne m’a guidé pour trouver LA voix et je n’ai pas non plus cherché à connaître le personnage dans les bandes dessinées. Quand j’aborde un doublage, je suis comme un acteur qui rentre dans un rôle. J’ai essayé de trouver une vérité dans le Joker, je l’ai ensuite imposée et tout s’est fait naturellement. »

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Le comédien n’a malheureusement pas été convié à doubler le Joker dans Suicide Squad (MàJ : c’est Paolo Domingo qui l’a fait) ni dans le dessin animé Killing Joke (MàJ : Marc Saez s’est attribué le rôle), tous deux sortant cet été. « Une pétition a circulé sur Internet (MàJ : à découvrir sur ce lien, et lire cet article —même s’il est approximatif par bien des aspects— pour mieux comprendre). On ne m’a pas appelé, j’attends que le téléphone sonne… J’ai bien conscience, en toute modestie bien sûr, d’avoir marqué plusieurs générations, alors je le redoublerai avec plaisir. Je suis très attaché au personnage. » Sur la folie du Joker, Pierre Hatet a son hypothèse : « À mon avis, il est intelligent et calculateur, c’est le Prince du Crime face au Prince de la Vertu. C’est un méchant jaloux. Par opposition à Batman, le Prince de la Justice, dont le Joker admire la pureté et l’honnêteté, le Clown deviendra le Prince du Mal. »

[Pierre Hatet, fière voix de la version française du Joker à son domicile © Thomas Suinot ]

Batman et le Joker, unis à jamais

Durant plusieurs décennies, du côté des comics, maints auteurs se sont interrogés  sur l’identité réelle du Joker. Pas son identité civile mais son vrai but, sa véritable interaction avec Batman. Pour certains artistes, il est tout simplement le double version maléfique de l’homme chauve-souris. L’un ne peut vivre sans l’autre. L’un est responsable du destin de l’autre. Ils sont le miroir d’une même personnalité, chacune correspondant à un extrême. Une vision particulièrement soulignée dans Killing Joke et dans le moins connu Batman : Secrets, de Sam Kieth.

    Batman Secrets Batman le deuil de la famille Batman 4 L'An Zero 1ere partie Batman Mascarade Endgame Fini de Jouer Tome 7

Plus récemment, c’est Scott Snyder qui évoquera cette confrontation quasi fraternelle, à travers les tomes 3 à 5 puis 7 de la série Batman (chez Urban Comics à nouveau). Soit dans Le Deuil de la Famille, L’An Zéro puis Mascarade. Entre 2011 et 2015, le scénariste a livré une version moderne du Joker tout en gardant l’esprit d’origine. En mai et juin 2016, à la fin de la série Justice League, juste avant que l’éditeur DC Comics n’opère un nouveau relaunch, nommé Rebirth (une opération visant à repartir de zéro dans ses séries), on a appris qu’il n’y avait pas un mais trois Jokers différents depuis que Batman est devenu le justicier de Gotham City…

Le Dark Knight profite donc de sa nouvelle série (tout juste publiée aux États-Unis et qui arrivera très certainement début 2017 en France) pour enquêter sur cette révélation, plutôt cohérente et très excitante. L’éditeur Yan Graf la trouve amusante car « elle valide le découpage choisi dans Joker Anthologie, qui mettait en valeur l’évolution du personnage à travers différentes phases, de maitre chanteur assassin à tueur en série en passant par braqueur de banque déluré ! ».

Heath Ledger fait taire les « haters »

the-dark-knight-the-joker-heath-ledger-batmanRetour en 2008 : la performance d’Heath Ledger vient à bout des haters. Christopher Nolan avait d’ailleurs prévenu avant la sortie du film : son Joker serait finalement très sérieux. On revient à l’inévitable question qui hante les fans : le Joker est-il un fou doué d’une intelligence sans faille, ou bien d’un génie intelligent avec « quelques » accès de folie, une folie passagère ? Feint-il d’être fou ? A-t-il une logique ? Le mystère demeure dans chaque œuvre qui le met en avant. Son identité ? Comme dans la plupart des livres, il la modifie selon son bon vouloir.

On note toutefois qu’ici, le Joker se maquille lui-même et que son sourire provient de cicatrices (causées par son père ou lui-même, nul ne sait), tandis que chez Tim Burton et dans la majorité des comics, la peau du Joker est définitivement blanche et ses cheveux verts (après la plongée dans l’acide). Ledger sera oscarisé à titre posthume, éclipsant totalement le travail de ses collègues. Dans The Dark Knight, le Joker se rapproche d’un anarchiste terroriste, trouvant en Batman un défi à sa hauteur. Il va lui prouver que le monde peut basculer dans la folie, dans le chaos, du jour au lendemain, qu’on abrite en chacun de nous un fou et que l’unique intérêt de la vie et de le laisser s’échapper… Ce « style » et le look de cette version du Joker sont repris par  Lee Bermejo (scénariste et dessinateur) dans sa bande dessinée au titre simpliste : Joker.

Coup de tonnerre en avril 2015 : la première photo du Joker version Jared Leto pour Suicide Squad est mise en ligne. L’annonce de la présence du talentueux acteur dans le célèbre rôle avait moins décontenancée qu’à l’époque de Ledger, chacun ayant retenu la leçon. En revanche, la photo dévoilant un Joker couvert de tatouages et avec des dents argentées fait immédiatement rager les éternels haters. Les premières vidéos atténueront un peu ces critiques. Faut-il rappeler que dans certains comics le Joker est tatoué (comme dans All Star Batman : le jeune prodige, de Jim Lee et Frank Miller) ? Il ne paraît pas non plus illogique qu’il se soit fait refaire une mâchoire que Batman lui a cassée de nombreuses fois ?

Jared Leto proposera quelque chose de différent

Cette troisième version cinématographique (quatrième en comptant le nanar de 1966) développe le même schéma que dans les comics : le Joker est à l’unisson de la folie. Et il existe plusieurs formes de folie, la différence d’approche entre Nicholson et Ledger en étant la plus belle preuve. Nul doute que Leto, sous l’égide de David Ayer (Fury) pour son escadron de la mort, apportera quelque chose de novateur, qui se retrouvera cristallisé dans l’esprit commun. On murmure déjà qu’il apparaîtra dans les autres productions cinématographiques de DC Comics : le film The Batman porté par Affleck et peut-être même dans Justice League, prévu pour fin 2017.

Le mythe se réinvente sans cesse, comme dans toutes les bonnes variations d’un même thème occulté pendant des décennies. « À ce stade, il est comme Jésus, estime Jared Leto. Une icône. Un mythe. Il s’agit de se montrer à la hauteur. » L’acteur a envoyé en cadeau un rat à Margot Robbie durant le tournage. Elle y joue sa muse : Harley Quinn. Autre offrande, pour Will Smith (Deadshot) : des préservatifs usagés… Une rumeur démentie par le principal intéressé un an après la sortie du film ; on évoque plutôt un magazine pornographique à la place. Moins trash mais irrévérencieux quand même. Jared Leto a sa façon bien à lui de déstabiliser ses partenaires hors écran ! « Au départ je suis retourné à la source et j’ai lu autant de comics que je le pouvais. Mais je devais dépasser cela. Car, à chaque nouvelle incarnation, le personnage s’est redéfini. À chaque fois, l’essence du Joker est là mais elle change. Après avoir compris cela, il fallait passer à la transformation physique, expliquait plus sérieusement, le chanteur de Thirty Seconds to Mars. C’était un honneur de me voir proposer un tel rôle. Le Joker est dans la culture populaire depuis plus de 75 ans. Je suis le dernier en date à l’interpréter, avec de glorieux prédécesseurs. Il fallait que je prenne des libertés, que j’expérimente des choses. Le réalisateur m’a autorisé à lâcher prise, ça n’a pas de prix ! »

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« Sans Batman, le crime n’est plus amusant ! », clame le Joker dans un épisode de la série d’animation, sous la plume de Paul Dini. Une citation qui ouvre l’excellent beau livre « Tout l’art du Joker » (encore et toujours chez Urban Comics). Un crime peut-il être amusant sans Batman ? Selon la série télé Gotham (Fox), oui. Une version brouillonne du Joker est apparue dans la deuxième saison, donc à l’époque où Batman n’existait pas (le feuilleton met en avant les débuts de Gordon à Gotham City). Un certain Jérôme a tout pour être le futur Joker (outre le look et d’autres éléments, il annonce ses morts à la télévision, comme dans le tout premier comic book) mais, sans en dévoiler trop, il ne participera finalement qu’à l’ébauche de celui-ci. « La création du Joker est une histoire beaucoup plus large et épique que ne le réalisent les gens. À mesure que la série avancera, ils verront comment une mythologie est née, comment une sorte de comportement culturel a été créé, menant au Joker lui-même. Jérôme est la graine de ce dernier », soutenait Bruno Heller, le showrunner de la série.

Le Joker se réinvente à sa façon, sensiblement différent à chaque nouvelle apparition artistique, sous une forme ou une autre. Son identité reste un mystère. Son but ultime est-t-il de répandre la folie ou de défier encore et toujours Batman ? C’est fou, après plus de trois quarts de siècle, on ne sait toujours pas vraiment qui il est mais il continue — et continuera — de fasciner un bon bout de temps. Pierre Hatet n’hésite pas à citer Victor Hugo : « L’Homme qui rit est un homme mutilé, on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement. » On s’en contentera encore des années avec plaisir.

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cine-saga-14Cet article est initialement paru dans Ciné Saga #14, en août 2016 (pages 32 à 39).
Couverture ci-contre ainsi qu’un aperçu ci-dessous de la mise en page de l’ensemble de l’article, qui a été légèrement modifiée pour la version imprimée .

Quelques mises à jour ( « MàJ ») ont été ajoutées pour la reprise sur le site en novembre 2016.
Deux brefs ajouts ont également été rédigés en plus (la mention de la BD Joker et la dernière phrase de conclusion — que j’aimais beaucoup et qui avait été enlevé dans le magazine).
Les images et photos d’illustration ne sont pas forcément les mêmes pour avoir, ici, une plus belle unité visuelle.

Un petit encadré « À savoir » indiquait ceci : Thomas Suinot est le fondateur et unique rédacteur du site www.comicsbatman.fr. La plupart des livres mentionnés dans cet article sont chroniqués sur ce site.

Un « Top 10 des plus grands méchants des comics » était avant cet article (pages 16 à 21). Le Joker y avait la première place avec ce petit texte, de Raphaël Nouet : Que serait Batman sans le terrible Joker ? La principale arme du plus grand des méchants est son cerveau, contaminé par une folie par moments contagieuse. Lui ne rêve pas de gouverner la Terre ou d’anéantir l’univers, simplement – et c’est déjà beaucoup ! – de faire souffrir son prochain. Le Mal dans toute son horreur, dont la carrière est décortiquée dans les pages 32 à 39 […] suivi d’une nouvelle mention de mon nom et du site.

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(1) — J’ai également rédigé, pour ce même numéro, un article sur Star Wars : Rogue One ainsi qu’une interrogation sur le renouvellement, possible ou non, de la Science-Fiction au cinéma.

Depuis juillet 2016, j’écris régulièrement pour le magazine Ciné Saga et sa déclinaison orientée série (Séries Saga). Niveau comics, j’ai évoqué Walking Dead dans un numéro thématique à la célèbre série télé avec des zombies. Le reste est à découvrir sur mon site personnel, avec les titres de mes contributions pour chaque magazine avec parfois la lecture des articles.

Je suis extrêmement fier de cette étude de cas. C’est une très belle « récompense » que m’a offert le travail effectué sur ce site depuis bientôt cinq ans. Grâce à mes articles, j’ai pu en écrire un sur ma passion, publié dans un magazine édité à 30.000 exemplaires et disponible partout en France ! Même si j’ai déjà eu de nombreuses publications « papier » par le passé, je ne peux que me réjouir de celle-ci, qui a évidemment une forte importance.

Un très très grand merci à Pierre Hatet et Geneviève, ainsi qu’à Clémentine et Yan Graf d’Urban Comics. Disponibles, chaleureux et réactifs, nul doute que cet article n’aurait pas eu la même « qualité » sans eux. Merci à Raphaël sans qui rien n’aurait été possible, et à Franck pour sa relecture et ses corrections.

Une version plus allégée de cette étude a été publiée sur Le Huffington Post le 18 décembre 2016.

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Superman / Batman – Tome 02

Suite et fin des aventures de l’Homme d’Acier et de l’Homme Chauve-Souris, entamées dans le premier tome et également scénarisées par Jeph Loeb. Les chapitres #14 à #26 de l’artiste forment son run et conclut cette « mini-série ». *

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[Histoire]
Pouvoir Absolu
Dans ce qui s’apparente à une réalité alternative, Batman et Superman ont été élevés par trois autres personnes, dotées elles-aussi de pouvoirs, et ont fait du célèbre duo de justiciers les hommes les plus puissants du monde, de véritables tyrans dirigeant la Terre sans aucun état d’âme.
Wonder Woman se charge de « réveiller » quelques anciens alliés qui pourraient affronter et venir à bout du binôme dictatorial. Mais chaque fois que l’un des deux anciens justiciers semble être vaincus, les deux frères voyagent dans une autre dimension, totalement différente du monde « classique ».

La Fille d’Acier
Superman et Batman surveillent de loin Kara, la cousine de l’Homme d’Acier, dernière survivante de Krypton. Pour Superman, c’est l’inquiétude qui règne, il veut savoir si cette nouvelle Supergirl peut se débrouiller seule ou s’il doit continuer de la couver. Pour Batman, c’est toujours l’occasion de garder un œil méfiant sur une potentielle force incontrôlable. Mais une autre personne surveille la jolie jeune fille…

Vengeance
Batman et Superman, aussi bien les héros « originels » que leur double maléfique (de Pouvoir Absolu), continuent d’alterner les dimensions et les réalités et croisent d’autres versions d’eux-mêmes plus atypiques : un Batman au féminin, le Superman russe (de Red Son), ou encore Batzarro et Bizarro. Tous ces personnages se combattent et dérivent dans de multiples dimensions, où ils croisent d’autres « héros » : les Maximums notamment, qui seront récurrents, et éphémèrement Jonah Hex, Kamandi, La Légion des Super-Héros, etc. Tour à tour ennemi ou allié. Mais un autre duo se cache derrière ce jeu diabolique, mêlant magie et manipulation…

In Memoriam
Robin se rappelle d’une de ses dernières aventures avec Superboy, quand ils étaient partis à la recherche de Toyman.

Souvenirs de Sam
Le père de Clark Kent se remémore la jeunesse de son fils à Smallville, à l’époque où il côtoyait un de ses amis, Sam, qui était atteint d’un cancer.

superman batman tome 02

[Critique]
Pouvoir Absolu fait partie de ces quelques elseworlds (univers alternatifs) intrigants et réjouissants puisque les figures super-héroïques de Batman et Superman que l’on connaît sont cette fois l’équivalent de dictateurs (leurs anciens alliés sont essentiellement morts, pas forcément par leur faute, et d’autres vont devenir une résistance — ce qui n’est pas sans rappelé la saga Injustice – Les Dieux sont parmi nous). Passé l’effet de surprise, on constate un enchaînement de réalités différentes un peu trop rapide, sans réelles explications suffisantes. La connexion avec le Superman du futur, intervenu en début du premier tome, permet de garder un (léger) lien cohérent entre toutes ces histoires. Même si les cinq chapitres sont largement suffisants pour couvrir ces nouvelles versions du tandem, une plus large exploration de ces univers originaux n’aurait pas été de trop. Au contraire, pour une fois que les « bases » changeaient, il eut été intéressant de les approfondir davantage.

Ce principe sera repris dans Vengance, enchaînant les « tunnel boom » et les voyages dans les dimensions, dans une confusion totale et sans réelle fluidité, avec en prime Bizarro et Batzarro et leur langage vite agaçant (une plongée dans l’absurde trop poussée). Les Maximums sont, quant à eux, clairement revendiqués comme étant une parodie des… Avengers de Marvel (un géant nordique, une femme guêpe petite, un soldat patriote, un enfant se transformant en monstre géant vert, etc.) ! Si l’ensemble est assez indigeste, il est paradoxalement assez « palpitant » car mieux écrit au fur et à mesure, bien rythmé, parfois drôle mais plutôt habile dans sa manière d’amener le lecteur à vouloir connaître la fin et qui tirent les ficelles dans l’ombre. Il s’agit du Joker et de « Mr Mxyztplk », rappelant Empereur Joker, dans lequel le Clown du Crime avait déjà requis à la magie pour satisfaire ses plans. Une œuvre à lire donc de préférence avant ce Superman / Batman. Bourré de références à l’univers DC Comics (de l’âge d’argent) avec tous les rôles tertiaires intervenants, cette Vengeance est tout de même compliquée, dessinée à nouveau par Ed McGuiness qui avait opéré dans la première partie du l’opus précédent. Avec par conséquent son style très cartoonesque, des traits très épais, des musculatures immenses et ainsi de suite. Un parti pris délicat, pas forcément séduisant, au contraire (qui ravira tout de même les adeptes du style, évidemment). La conclusion « définitive », en une seule case, est plutôt décevante.

Maximums Batman Superman

La Fille d’Acier (située entre les deux grands arcs ci-dessus) est un agréable rappel à Le Trésor du tome précédent, extrêmement bien dessiné par Ian Churchill (malgré un corps féminin très longiforme, torse presque élastique et un peu sexué), mais malheureusement la suite sera à découvrir dans Infinite Crisis tome 4 et 5. Sachant que l’histoire de son arrivée sur Terre faisait déjà écho à Infinite Crisis, c’est presque devenu une lecture parallèle obligatoire, dommage.

In Memoriam fait intervenir pléthore d’artistes, avec au scénario : Sam, Jeph et Audrey Loeb, Geoff Johns, Brian K. Vaughan, Allan Heinberg, Paul Levitz, Mark Verheiden, Richard Starkings, Brad Meltzer, Joe Kelly, Joe Casey et Joss Whedon ! Les dessins ne sont pas en reste avec à nouveau Ed McGuiness, Ian Churchill, Carlos Pacheco et Tim Sale, mais aussi Jim Lee, Pat Lee, Mike Kunkel, Duncan Rouleau, Rob Liefeld, Joe Madureira, Art Adams, Joyce Chin, Jeff Matsuda et John Cassaday. Ce concept cache en fait une triste réalité, Sam Loeb, 17 ans, fils de Jeph, avait commencé à scénarisé ce chapitre avant de décéder d’un cancer. Toute la galerie citée ci-dessus est alors intervenue pour achever cette petite histoire (chacun opérant sur une ou deux planches), assez drôle et émouvante par ailleurs, même si la fin nous laisse justement… sur notre faim. L’ouvrage se termine par un autre court récit extrêmement triste, Souvenirs de Sam, qui met à l’honneur un jeune ami de Clark Kent, un certain Sam, forcément, atteint d’un cancer et qui va inexorablement rendre l’âme. Un bel hommage d’un père à son fils, dessiné par le fidèle Tim Sale.

Superman Batman 26

Malgré cette (fausse) fin, plusieurs éléments restent en suspens après ces deux tomes : quid de l’enquête sur le meurtrier des parents de Bruce Wayne ? Comment est mort Superboy ? Que devient Lex Luthor ? Que devient Supergirl ? Pour les deux dernières questions, les réponses sont à priori dans Infinite Crisis, mais peu importe, cela reste assez frustrant. Si le premier tome était une bonne entrée en matière et que celui-ci poursuit efficacement dans la moitié de son récit et les petits chapitres supplémentaires sa route, le contenu total n’est quand même pas « extraordinaire ». Passé la surprise des débuts alternatifs, la suite sera réjouissante par moment (la narration monologue des deux super-héros, toujours efficace ; le retour éphémère de Supergirl et les morceaux d’humour et de tristesse de la fin), mais pénible par d’autres (l’incompréhension globale du second arc, un premier expéditif et mal exploité). Assez inégal donc, de même que pour la partie graphique, plutôt réussie et visuellement attractives dans La Fille d’Acier, In Memoriam et Souvenirs de Sam (soit un quart de l’ouvrage seulement) ce sera moins le cas, pour Pouvoir Absolu, dessinée par Carlos Pacheco, plutôt classique mais parfois inspirée (dans ses découpages notamment), voire l’inverse pour Vengeance, comme évoqué plus haut.

Impression mitigée donc, une lecture à réserver pour ceux qui ont adoré le premier tome, les amoureux de Jeph Loeb ou les inconditionnels des aventures dystopiques, même un peu « farfelues » et confuses, du duo iconique de DC. Pour les autres, une suite originale mais pas forcément réussie et attractive, au contraire, ainsi qu’une certaine frustration sur les fins.

Superman kill Wonder Woman

* la série a continué après le départ de Jeph Loeb et s’est étalée sur près de 90 chapitres jusqu’en 1986. Urban Comics a choisi de ne publier que les 26 premiers chapitres de Superman / Batman, écrit donc par Jeph Loeb.

[A propos]
Publié en France chez Urban Comics le 4 mars 2016
Titre original : Absolute Superman/Batman 2
Scénario : Jeph Loeb (et collectif pour In Memoriam)
Dessin : Carlos Pacheco (Pouvoir Absolu), Ian Churchill (La Fille d’Acier), Ed McGuiness (Vengeance), Tim Sale (Souvenirs de Sam) et collectif (In Memoriam)
Couleur : Laura Martin (Pouvoir Absolu), Christina Strain (La Fille d’Acier) et Lee Loughridge (Vengeance ch. 1 et 2), Dave McCaig (Vengeance ch.3 à 5 + conclusion), Jose Villarrubia (Souvenirs de Sam) et collectif (In Memoriam)
Encrage : Jesus Merino (Pouvoir Absolu), Nrom Rapmund (La Fille d’Acier), Dexter Vines (Vengeance) et collectif (In Memoriam)
Lettrage : Stephan Boschat (Studio Makma)
Traduction : Nicole Duclos et Mathieu Auverdin (Studio Makma)

Titre des chapitres :
Pouvoir Absolu – Chapitre 1 à 4 + conclusion (Superman/Batman #14 à #18)
La Fille d’Acier (Superman/Batman #19)
Vengeance – Chapitre 1 à 5 + conclusion (Superman/Batman #20 à #25)
In Memoriam (Superman/Batman #26)
Souvenirs de Sam (Superman/Batman #26)

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superman batman sam loeb 26

Superman / Batman – Tome 01

Urban Comics propose Superman / Batman en deux tomes, ce qui correspond aux 26 chapitres scénarisés par Jeph Loeb (Un Long Halloween, Silence…), afin de former un long récit complet (la soixantaine de chapitres suivant la série n’est pas scénarisée par Loeb et n’est pas prévue en librairie). Ce premier volume se divise en deux longues histoires : Ennemis Publics et Le Trésor ainsi qu’un court chapitre entre les deux et deux planches bonus.

superman-batman-tome-1

[Histoire]
Ennemis Publics
Metallo arrive à vaincre Superman en lui tirant une balle de kryptonite dans le torse. Le surhomme est ensuite soigné par Batman dans sa Batcave. Dans celle-ci, un « Superman du futur » surgit et tente de tuer le duo de justiciers, arguant que Superman finira seul et causera la perte de tous ses amis.
Au même moment, une énorme météorite de kryptonite se dirige vers la Terre. Lex Luthor, président des États-Unis, met la tête de Superman à prix : une récompense d’un milliard de dollars pour qui ramènera l’Homme d’Acier, désormais considéré comme fautif et criminel. Les anciens alliés du super-héros, exceptés Batman, se retournent contre lui.

Le Faiseur de Jouets
Batman et Superman demandent à Robin (Timothy Drake) et Superboy de rencontrer le jeune Toyman (brièvement croisé dans Ennemis Publics) afin de le convaincre de s’allier aux super-héros et de les rejoindre dans leur équipe.

Le Trésor
Batman fouille les restes de la météorite de kryptonite dans l’océan et découvre un vaisseau. Une jeune fille est également dans l’appareil et s’avère être Kara Zor-El la cousine de Superman ! Grâce à elle, l’Homme d’Acier ne se considère plus comme orphelin de sa planète natale, mais Batman songe plutôt à une menace potentielle et s’avère très méfiant. Wonder Woman et Darkseid s’intéressent également de près à cette nouvelle Supergirl.

Quand Clark rencontra Bruce – Une histoire de l’époque de Smallville
Enfant, Clark joue avec un de ses camarades. Il aperçoit le jeune Bruce Wayne dans sa voiture, endeuillé et triste.

Bat Sup Guiness

[Critique]
L’alliance entre l’Homme d’Acier et l’Homme Chauve-Souris remonte à des années (leur première rencontre eut lieu en 1945… à la radio !), on pouvait d’ailleurs découvrir quelques prémices des débuts dans Batman Anthologie. Les deux super-héros se sont ensuite retrouvés ensemble dans une bande-dessinée pour la première fois en 1952 (dans Superman #76) avant de se côtoyer en tandem (avec Robin) de 1954 à 1986 dans la série World’s Finest Comics. Après la fameuse Crisis on Infinite Earth (qui relancera l’univers DC Comics en 1986), le duo se redécouvre pour les premières fois dans plusieurs séries sur Superman (à découvrir dans Superman Univers Hors Série #1) puis, entre autres, dans le recueil complet Superman et Batman : l’étoffe des héros en 1990, avant d’avoir droit à une version un peu plus moderne en 2003, celle là même réédité par Urban Comics. Composée de 87 chapitres mensuels et 5 annuels jusqu’en 2011, seuls ceux scénarisés par Jeph Loeb (les 26 premiers donc) sont disponibles, dans ces tomes 1 et 2 de Superman / Batman. Chaque arc est dessiné par un artiste différent. Pour cette première salve, trois récits sont proposés et sont parfois déjà connus des lecteurs. En effet, les deux principaux ont bénéficié d’adaptation en film d’animation et ont déjà été publiés en France de façon assez chaotique (chez Semic, puis Panini, en kiosque dans des magazines différents, et ainsi de suite – voir l’historique dans la section A propos).

Ennemis Publics fonctionne très bien sur son scénario et surtout dans ses techniques de narration. Les pensées successives de Bruce Wayne et Clark Kent parsèment les cases, chacun dévoilant son point de vue, vis-à-vis de ses convictions, ses doutes ou ses espoirs. Cette alternance de narration est d’ailleurs le point fort de l’ensemble du tome  et permet de mieux comprendre les deux super-héros, tour à tour ami et allié, ou bien méfiant et distant, mais toujours avec un immense respect entre les deux. Évidemment, la dichotomie classique entre l’espoir (de Superman) et la méfiance (de Batman) revient souvent, de même que le côté jour/nuit, lumière/ténèbres, mais c’est clairement ce qui séduit lorsque ces deux icônes opèrent ensemble.

Batman Superman McGuiness

Le rêve commence toujours de la même façon. Mes parents Jor-El et Lara me placent dans la fusée tandis que Krypton s’effondre. [Superman]
Le cauchemar commence toujours de la même façon. Mes parents Thomas et Martha Wayne me prennent par la main en sortant du cinéma. [Batman]
J’imagine mal à quel point ça a dû être dur pour eux d’envoyer leur fils unique dans l’espace alors que leur monde mourait. [Superman]
J’imagine mal la peur qui les a saisis quand le bandit est sorti de l’ombre sans savoir qu’ils vivaient là leurs derniers instants. [Batman]

Les six chapitres composant Ennemis Publics sont donc bien écrits, révélant quelques surprises, mais hélas, le style d’Ed McGuiness n’est pas le plus agréable à voir. Ses personnages sont extrêmement musclés, les traits trop gras et le style « cartoon », pas forcément déplaisant au demeurant, a du mal à passer. Ce côté démesuré et assumé est très critiquable. Le plus regrettable est la ressemblance frappante des visages de Bruce, Clark et Shazam (Captain Marvel). L’artiste récidivera pour un arc publié dans le deuxième tome qui fera écho d’ailleurs à Empereur Joker, qu’il dessine également et dont un certain Jeph Loeb écrit quelques passages. S’ensuit un court chapitre, Le Faiseur de Jouets, bien plus joli et épuré à regarder (avec des mechas, tout droit venus du Japon et de l’univers des mangas et des animes !), mais finalement assez anecdotique et banal (il aura certainement une autre résonance pour la suite dans le tome deux (MàJ : c’est bien le cas, mais ce n’est pas non plus si intéressant que cela)).

batman superman turner

Le Trésor, seconde longue histoire de la série est, en revanche, bien plus séduisante. Attention aux non-connaisseurs de l’Univers DC : de nombreux personnages (et lieux) interviennent ici. Les fans de Batman uniquement ne seront pas forcément déçus mais peut-être guère intéressés. Les planches, et leur colorisation, sont signés respectivement par Michael Turner et Peter Steigerwald. Le style est nettement plus moderne, fluide et joli. Les traits fins et les nombreuses mises en scène (d’action) ont un rendu visuel très alléchant. On déplorera en revanche la morphologie identique des personnages féminins, parfois étrange (de longs corps très maigres) et l’hyper-sexualisation de celles-ci : grosses poitrines, visages forcément parfaits, ficelles de strings apparentes (!), petites tenues régulières, etc. Un axe dommageable aujourd’hui, qui assure un mauvais vieillissement à la série. Mais l’introduction de cette nouvelle Supergirl se révèle malgré tout très plaisante. Jeph Loeb a été pioché dans l’époque de l’Âge d’Argent des comics (1950-1960) pour le retour de Kara Zor-El. Le célèbre scénariste venait également de terminer Batman Silence, auquel il place quelques références, en plus d’autres à Infinite Crisis, No Man’s Land et Président Lex Luthor (tous ces titres sont disponibles en France).

Mes parents m’ont enseigné la justice. Je venais d’une autre planète avec des pouvoirs dépassant de loin ceux des autres hommes. Je suis un héros, un modèle et un champion. J’ai la belle vie. [Superman]
L’assassin de mes parents n’est pas passé en justice. Je me cache dans les mêmes ombres que le tueur a utilisées pour dissimuler, comme lui, mon identité. Je suis une légende urbaine. Comme le croque-mitaine. Je ne souhaite cette vie à personne. [Batman]

Superman / Batman n’est donc pas une lecture obligatoire, plutôt une curiosité « de l’époque » à découvrir principalement pour son double monologue obsédant et très efficace, pour mieux saisir la collaboration entre les deux super-héros fers de lance de DC Comics. Suite et fin dans le tome deux.

supergirl

Il voit ça comme une sorte de roman policier. Son problème de confiance est à fleur de peau. [Superman]
Il voit ça comme une histoire à l’eau de rose du Reader’s Digest. Le fermier du Kansas qui retrouve un parent perdu. [Batman]
Lois a été d’une aide inestimable, achetant des vêtements pour elle sans jamais l’avoir rencontrée. Malgré tous mes pouvoirs, j’en aurais été incapable. J’ai hâte de les présenter, après cette quarantaine. [Superman]
Cette fille a appris l’anglais en moins d’un mois. Et d’autres langues encore. J’espère que Clark ne prévoit pas de l’emmener dehors. Vu son niveau de puissance, j’ignore même si la forteresse est sûre. [Batman]
Pourquoi n’accepte-t-il pas le fait que cette fille est Kara Zor-El, ma cousine de Krypton ? [Superman]
Je ne sais pas qui est cette fille, mais je pense qu’elle est dangereuse. [Batman]

On notera les deux planches du duo Jeph Loeb/Tim Sale (Un Long Halloween, Amère Victoire…) dévoilant un jeune Bruce endeuillé en route vers la Californie, croisant sans le savoir Clark Kent enfant. Une fois adulte, tous deux s’interrogent si leur vie aurait été différente s’ils s’étaient rapprochés ce jour là. Un court bonus (déjà publié dans le magazine Batman de Semic) sympathique, agrémenté de treize couvertures alternatifs essentiellement signées par les deux dessinateurs du comic, à l’exception d’une, sublime de Jim Lee. Une page de crayonnée et mise en couleur du costume de Supergirl conclut l’ouvrage.

Bat Sup 01

[A propos]
Publié en France chez Urban Comics le 9 janvier 2016
Titre original : Absolute Superman/Batman 1
Scénario : Jeph Loeb
Dessin : Ed McGuiness (Ennemis Publics), Pat Lee (Le Faiseur de Jouets) et Michael Turner (Le Trésor) et Tim Sale (Quand Clark…)
Couleur : Dave Stewart (Ennemis Publics), Pat Lee (Le Faiseur de Jouets) et Peter Steigerwald (Le Trésor)
Encrage : Dexter Vines (Ennemis Publics)
Lettrage : Stephan Boschat (Studio Makma)
Traduction : Nicole Duclos et Mathieu Auverdin (Studio Makma)

Titre des chapitres :
Ennemis Publics – Chapitre 1 à 6 (Superman/Batman #1 à #6)
Le Faiseur de Jouets (Superman/Batman #7)
Le Trésor – Chapitre 1 à 6 (Superman/Batman #8 à #13)

Ennemis Publics et Le Faiseur de Jouets ont été publiés en 2004 dans le magazine Superman paru chez Semic, dans les numéros #5 à #8 sous les titres Batman / Superman : Au Service du Monde et Protégé. Puis, les trois premiers chapitres de Le Trésor ont été proposés sous le titre La Supergirl de Krypton début 2005 dans le magazine Batman (toujours par Semic) dans les numéros #12 et #13 (les deux derniers). La suite et fin se trouvait dans les magazines Superman #2 à #4 quelques mois plus tard, chez Panini Comics cette fois. Batman / Superman : Au Service du Monde a également bénéficié d’une sortie en librairie chez Semic en 2005 (avec la même illustration de couverture choisie par Urban Comics onze ans plus tard).

Ennemis Publics a été adapté en film d’animation, avec un titre éponyme précédé bien sûr de la mention Superman / Batman, en 2009 pour une durée de 1h09.
Le Trésor a lui aussi eu droit à sa version animée, sous le nom de Superman / Batman : Apocalypse en 2010. Elle dure 1h15.

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