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Batman – Europa

Batman et le Joker en Europe (incluant Paris), servie par une équipe talentueuse dont quelques grands noms (entre autres, Brian Azzarello et Jim Lee), voilà qui est alléchant ! Étonnamment, ce court récit (quatre chapitres) n’a été publié qu’en magazine (Batman Récit Complet #8), donc dans un format souple/kiosque et pas en librairie. Il a pourtant bénéficié d’une édition en couverture dure dans la collection Eaglemoss (seul moyen de l’avoir dans ce format). Critique et explications.


(Couvertures du magazine, de la version Eaglemoss et de la VO.)

[Résumé de l’éditeur]
Voir l’Europe et mourir. Épuisé après un combat contre Killer Croc, Batman fait un rapide examen médical à l’issue duquel il apprend qu’il a été empoisonné. Remontant la piste des maigres indices qui lui sont accessibles, il retrouve le Joker. Pensant dans un premier temps que le Clown du Crime est le coupable, il découvre avec effarement que ce dernier est lui aussi atteint du même mal : quelqu’un cherche à éliminer le héros et son adversaire. Ensemble, le Chevalier Noir et son ennemi juré entament une tournée des grandes villes européennes, de Berlin à Prague, de Paris à Rome, à la poursuite de leur assassin.

(Pas besoin de détailler davantage le début de l’histoire, cela est déjà largement suffisant.)

[Critique]
Annoncé dès 2005 puis repoussé à 2011 avant d’être enfin publié fin 2015 aux États-Unis (les comics furent datés de janvier à avril 2016 – avant d’arriver deux ans et demi plus tard chez nous), Batman – Europa résulte d’un atypique cheminement éditorial ; comme l’explique Urban Comics en introduction. Projet né de multiples rencontres au milieu des années 2000, Batman – Europa associe les talents d’auteurs venus de différents pays. Le dessinateur Jim Lee et le scénariste Brian Azzarello, tous deux Américains (États-Uniens ndr), sont rejoints par le scénariste italien Matteo Casali et par trois dessinateurs, Giuseppe Camuncoli venu d’Italie, Diego Latorre en provenance d’Espagne et Gérald Parel originaire de France.

Camuncoli est en charge du découpage des quatre chapitres et des dessins du deuxième (Prague), là où Lee officie sur le premier épisode (Berlin) – l’on apprend d’ailleurs que le célèbre dessinateur doit son amitié à Casali et Camuncoli lors d’un long séjour en Italie dans les années 2000, où les premières pierres d’Europa furent posées lors de conversations, avant qu’Azzarello rejoigne le projet des années plus tard. Étonnamment, Latorre signe le troisième chapitre (Paris) et Parel le dernier (Rome). On aurait pu penser que chaque artiste traiterait d’une ville liée à son pays mais ce n’est pas le cas (et ce n’est clairement pas grave). Chacun appose son style singulier (mention spéciale pour Latorre) voire y dresse une passerelle en reprenant les mêmes planches (Lee et Parel) ; mais avant d’évoquer ces élégants dessins, que vaut cet Europa ?

On est clairement dans une histoire assez « simpliste » (et on le répète : ce n’est pas un défaut) avec une enquête bien rythmée bien qu’un peu confuse. Si l’investigation emmène Batman et le Joker en Europe, elle aurait très bien pu se dérouler à Gotham que ça n’aurait pas changé grand chose. C’est un simple prétexte à croquer quelques lieux géographiques cultes. Cela reste plaisant et change malgré tout des habituelles quartiers malfamés de Gotham. Les indices menant d’une ville d’Europe à une autre sont un peu « forcés » mais, une fois de plus, on ferme les yeux sur cela pour profiter du voyage.

En parallèle du dépaysement (géographique et… graphique !), on retrouve un thème récurrent dans la mythologie du Chevalier Noir : la vie de Batman est intrinsèquement connectée à celle de son ennemi juré. Si le Dark Detective a souvent été « accusé » d’être le créateur de ses vilains emblématiques, incluant le célèbre Clown, ici les deux doivent collaborer et former un duo inédit s’ils veulent survivre. C’est l’une des originalités de la fiction, qui replace l’alchimie du binôme au cœur de l’histoire.

En se concentrant sur Batman et le Joker, les deux auteurs (Matteo Casali et Brian Azzarello) délaissent les figures communes habituelles du Caped Crusader (à l’exception de Killer Croc, Alfred et le mystérieux responsable du virus). Là aussi ça fonctionne plutôt bien, Europa restant particulièrement accessible (comprendre : s’affranchissant de l’encombrante continuité et chronologie habituelle) et bénéficiant d’une intrigue menant le lecteur en haleine (malgré sa résolution mitigée). La bande dessinée a beau tenté de soigner son récit, il manque un ou deux chapitres pour prendre un peu le temps de souffler ou d’expliciter différemment la cabale (qui permet, à minima, de sublimer les bâtiments les plus connus et nobles de l’Europe).

C’est finalement avec son parti pris graphique que Batman – Europa sort son épingle du jeu. Les artistes sont tous en très bonne forme et emmènent le Chevalier Noir dans un voyage visuel et chromatique détonnant. On démarre avec Jim Lee qui « s’encre » lui-même, de façon très épurée – c’est le cas de le dire, puisque ses crayonnés sont directement mis en couleur – gommant ainsi l’aspect « comic book » habituel du dessinateur (Batman – Silence…). Ses traits fins et détaillés permettent au coloriste Alex Sinclair de livrer des planches somptueuses, moins « mainstream » qu’à l’accoutumée.

Giuseppe Camuncoli s’occupe ensuite de tout (en plus d’officier les découpages de l’entièreté du livre), imposant une touche graphique également en marge, proche des tons pastels et proposant des séquences nocturnes élégantes mais aussi des batailles diurnes contre des robots assez surréalistes. Place après à Diego Latorre qui vaut le détour à lui seul. Il illustre (dessine, encre, colorise) tout le segment de notre capital en s’inspirant du style de Bill Sienkiewicz et Dave McKean (L’Asile d’Arkham…). Brillant. Magnifique. Cauchemardesque.

Gérald Parel (lui aussi à l’œuvre sur tous les aspects) conclut le titre avec une patte là encore différente – mais ne gâchant jamais la compréhension visuelle globale. Poursuivant l’approche « indépendante » du chapitre précédent, Parel signe des cases sublimes, aux peintures âpres, parfois sensiblement réalistes… Il se réapproprie même le début de la BD (croquée par Jim Lee) avec son aquarelle, sur quelques pages (voir ci-dessous).


Batman – Europa est donc une semi-curiosité, qui vaut le détour par sa belle galerie de planches/dessinateurs et son scénario simple mais efficace. Un brin trop court et à l’exécution trop rapide, c’est pourtant un petit coup de cœur étrangement trop méconnu. Il faut dire que la révélation finale abrupte et étrange laisse un goût amer (et on retient souvent la conclusion d’une œuvre plutôt que tout ce qui l’a précédée). Une lecture conseillée pour ses dessins et le tandem Batman/Joker (rien de nouveau sur les échanges entre les deux et les quelques réflexions habituelles qui en découlent) que pour son enquête et son côté « carte postale »/voyage touristique. Malgré tout, voir Batman en Europe ici est nettement mieux réussi que dans La Dernière Sentinelle (sorti en France en 2022).

Entre les multiples couvertures alternatives (dont celle de Latorre sur Paris, cf. bas de cette critique) pouvant servis de bonus et les critiques globalement positives, il est étrange que Batman – Europa ne soit pas sorti en librairie. Comme dit en début d’article, il a été pourtant inclus dans la collection Eaglemoss, donc avec une couverture en « dur » (cas unique pour les comics Batman en France d’Urban Comics). Il reste heureusement aisément accessible en occasion à prix correct (moins de dix euros – et à ce tarif, il serait dommage de passer à côté !) comme à l’époque de sa mise en vente (5,90 € seulement) ; à moins que l’éditeur ne décide de le proposer dans une luxueuse édition dans un avenir proche ?

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 31 août 2018.
Contient : Batman Europa #1-4

Scénario : Matteo Casali et Brian Azzarello
Dessin : Jim Lee, Giuseppe Camuncoli, Diego Latorre et Gérald Parel
Encrage et couleur : les mêmes (sauf Alex Sinclair pour la couleur du premier chapitre)

Traduction : Xavier Hanart
Lettrage : Stphan Boschat (Studio Makma)

Acheter sur amazon.frBatman – Europa (5,90€)


 

Infinite Crisis – Tome 05 : Crise infinie

Cette fois, c’est la fin ! Après un premier tome introductif très efficace (Le projet O.M.A.C.), les deux suivants – plus inégaux – qui se composaient de nouvelles séries spécifiquement conçues pour la saga (Unis pour le pire et Jour de vengeance) et le quatrième qui proposait enfin la première partie de la « crise infinie » (Les survivants), Infinite Crisis arrive à sa conclusion dans un cinquième tome qui vient rabattre les cartes de l’univers DC ! Critique.

[Résumé de l’éditeur]
Superboy-Prime et Alexander Luthor, les derniers survivants de la précédente Crise cosmique sont bien décidés à ressusciter leurs Terres détruites durant cet événement. Luthor lance ainsi la Société Secrète à l’assaut de Metropolis, tandis que les deux Superman s’affrontent entre différentes dimensions. Au terme de ce combat, un nouveau Multivers pourra-t-il renaître ?

[Critique]
Comme les tomes précédents, celui-ci se compose de plusieurs segments distincts. La suite est fin de la série Crise infinie bien sûr (trois chapitres entremêlés entre les autres histoires) mais aussi les conclusions de La guerre Rann-Thanagar et Unis pour le pire (tous deux entamés dans le deuxième tome), Le projet O.M.A.C. (dans le premier) et Voici ta vie, Superman, évidemment centré sur l’homme d’acier (composé de trois épisodes : Superman #226, Action Comics #836 et Adventures of Superman #649).

A l’instar du quatrième et solide volet, ce cinquième se lit globalement bien avec une certaine cohérence. En effet, les chapitres sont disposés de façon à être à peu près dans l’ordre chronologique mais cela casse une certaine immersion, notamment pour la série éponyme (Crise infinie / Infinite Crisis). Par ailleurs, il faut se rappeler des deux premiers tomes pour renouer avec leurs « suites et fins » ici mais si on a lu toute la saga dans l’ordre en quelques jours ou semaines, alors aucun problème.

Difficile de résumer donc le début de cet ultime opus qui regroupe les conclusions de quatre (voire cinq) fictions ! On débute avec la fin de La guerre Rann-Thanagar, probablement la partie la moins passionnante de l’ensemble mais contenant de belles propositions graphiques cosmiques. Le titre accélère véritablement ensuite avec le cinquième épisode de Crise infinie où l’on suit le Superman de Terre-2 qui assiste impuissant à la mort de Lois Lane avant de tomber fou de rage et de s’en prendre, entre autres, au Superman de Terre-1 (planète où se déroule l’entièreté de l’action de la saga). En parallèle, le Luthor rescapé de Crisis on Infinite Earths rétablit le multivers et d’autres mondes, afin de créer la « Terre parfaite » (en voulant tamiser chaque Terre pour récupérer chaque « bonnes parties » et tout fusionner en une unique Terre idyllique).

La narration (toujours de Geoff Johns) est – à ce stade – relativement dense, complexe, folle et passionnante ! Mais le fil rouge du récit (de ladite crise infinie) est alors un peu mise de côté pour faire place au long passage sur Superman, qui sonne comme un honneur au kryptonien, avec une armée d’artistes étalée sur trois épisodes (dont Joe Kelly et Jeph Loeb au scénario et notamment Jerry Ordway, Tim Sale, Lee Bermejo, Phil Jimenez, Ian Churchill et Ed McGuiness… aux dessins). Les amoureux de Superman seront probablement aux anges, profitant d’une narration différente mais aussi de différents hommages visuels (cf. images en fin de critique).

En suivant à la fois la vie de Superman mais aussi l’évolution de l’être humain au sens large (incluant une pleine planche devant le camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau), l’on saisit mieux la dualité entre la noirceur du modernisme des super-héros et l’ancien âge (plus lumineux) des ères DC Comics. Un sujet fleuve qui parsème Infinite Crisis et déjà entamé dans Crise d’identité d’une certaine manière (auquel on trouve quelques nouveaux échos dans le livre). De la même manière, la longue introduction consacrée à Power Girl dans le tome précédent se connecte un peu plus ici (mais on peut déplorer avoir pris autant de temps avant (et de place) pour, in fine, pas grand chose).

Après cette semi-parenthèse, la crise reprend (Infinite Crisis #6) et on assiste un véritable maelstrom des figures de DC, effectuant de la figuration pour la majorité. L’intrigue se recentre sur les deux Superman, la Trinité mais aussi le nouveau Blue Beetle, unique entité à réussir à voir le fameux satellite l’Œil et les derniers OMAC. Si c’est assez bavard et un peu confus (des milliers de Terre sont montrées subrepticement), on en prend plein les yeux à tous points de vue. Ça fuse de partout en action (dans l’espace notamment) avec plein de couleurs différentes – pas de doute, nous sommes en pleine lecture d’un comic book ! Les dessins de Phil Jimenez, Jerry Ordway et George Pérez sont incroyables (accompagnés d’Ivan Reis et Joe Bennett sur les autres chapitres).

Ensuite, nouvelle « pause » dans l’histoire puisqu’on retrouve Sasha Bordeaux (en OMAC) pour découvrir ce qu’elle devient depuis le premier volet, pile au moment où elle se connecte au titre principal. Idem pour Unis pour le pire où on renoue avec quelques Secret Six mais surtout avec Oracle (Barbara Gordon) et… le Limier Martien ! Une association efficace pour un épisode plus palpitant que le précédent mais qui garde un goût d’inachevé.

Enfin, l’ultime épisode d’Infinite Crisis (#7) explose tout sur son passage. La confrontation entre les Superman (face notamment à Superboy), la fin de Luthor (assez surprenante – avec l’intervention d’un personnage DC extrêmement populaire qui était cantonné à un curieux absentéisme jusqu’à ce moment fatidique) et… un départ de la Trinité pour se ressourcer. Bizarrement, le retour d’autres Terres est à peine évoquée (il a eu lieu en amont) et on se concentre sur le bien fondé et l’humanité de Superman, Wonder Woman et Batman, tous trois croqués en civil pour l’occasion. Tous décidant de prendre une année de repos pour réfléchir à une nouvelle méthode pour agir, déconstruire leur propre vision de la justice, etc. Ce qui donnera lieu à plusieurs séries dont la 52 (que s’est-il passé durant une année d’absence de la Trinité ?).

Voici pour les résumés de ce cinquième volume, assez inégal. Si les conclusions de chaque arc sont les bienvenues, elles sont parfois expéditives voire frustrantes (on veut – encore – la suite de ce qui se déroule pour certains protagonistes ; à découvrir justement dans de nouvelles séries, Secret Six déjà évoquée mais aussi Checkmate par exemple ou encore One Year Later). Surtout : elles cassent le rythme effréné de la série principale, nettement plus soutenue et aboutie, mémorable et impressionnante ! Difficile d’en vouloir à l’éditeur qui a ainsi imprimé une saga complète et dans un ordre de lecture idéale, au détriment donc d’une immersion plus soignée.

Ce qui ressort de l’ensemble est malgré tout relativement positif : toutes les pièces du puzzle se sont assemblées, rien a été mis de côté. Les multiples menaces se croisent et donnent du fil à retordre à nos héros, principalement la force brute de Superboy couplé au génie de Luthor et sa reformation des Terres. On assiste à la fois à la fin d’une ère (et son lot de tragédie) et on nous en esquisse les contours alléchants d’une nouvelle (recouvrer une « dignité » (envers le peuple ? le lecteur ?)). Le scénariste Geoff Johns a signé un récit fort, mature et intelligent, consolidé par les autres architectes de l’évènement. Du reste des crédits d’ailleurs (pour ce tome) on retrouve les mêmes équipes que précédemment pour chaque conclusion des mini-séries évoquées (Dave Gibbons, Greg Rucka et Gail Simone donc côté écriture).

Graphiquement, l’ensemble n’est pas forcément homogène mais la série principale, comme évoqué plus haut, est magistrale. Entre moments iconiques et lisibilité exemplaire des (nombreuses) séquences d’action, on retient aussi quelques parties bien sanglantes (Black Adam qui défonce littéralement la tête du Psycho Pirate, Superboy-Prime qui se bat contre les deux autres Superman…). Une conclusion épique, aussi bien au sens figuré que littéral !

Ce cinquième et dernier tome d’Infinite Crisis conclut brillamment une épopée qui a su habilement jongler entre les points de vue, fausses pistes et enjeux (d’une guerre spatiale aux conflits humains en passant par une bataille entre intelligence artificielle et magie pure). En brassant la plupart des genre avec brio, cette saga (incontournable à l’époque en 2005 et toujours aujourd’hui) a révolutionné une fois de plus la mythologie de DC Comics. Plus accessible que Crisis on Infinite Earths, à laquelle elle est mécaniquement reliée (ainsi qu’à Crise d’identité), Infinite Crisis passe mieux l’épreuve du temps que son illustre aînée de 1985. Plus touchante et émouvante également, chose rare dans l’industrie.

[Conclusion de l’ensemble]
Infinite Crisis vaut-il le coup ? Indéniablement oui. Certes il y a des épisodes de trop (ceux sur Superman notamment – évidemment les férus de l’Hommes d’acier seront servis et en profiteront davantage) ou encore des séries annexes inégales et mal exploitées, mais c’est un véritable plaisir de lecteur que d’avancer pas à pas dans l’énorme échiquier que représente le jeu de piste de Johns et ses compères. Si cela démarre fort (premier tome) puis accuse une petite baisse de régime (les deux volumes suivants), c’est pour mieux redémarrer et cracher son potentiel ensuite (les deux derniers volets).

Les multiples visions confèrent une approche singulière très plaisante. Si l’œuvre – on l’a dit – a révolutionné en son temps DC Comics, l’impact fut moins « spectaculaire » (toutes proportions gardées). Les morts ne durent jamais très longtemps et de nouvelles crises remettent tout à plat (Final Crisis suivra très rapidement en 2009 puis Flashpoint en 2011). Ce n’est pas tant le destin tragique de certains protagonistes (beaucoup de seconds couteaux à de rares exceptions) mais plutôt le statu quo de la Trinité, le « nouveau départ » et surtout le retour des Terres parallèles et du multivers (fièrement annoncé sur chaque frise chronologique de l’éditeur) qui ajoutent un marqueur résolument majeur et impactant.

La saga fourmille de références mais reste accessible – c’est sa grande force, à l’inverse de Crisis on Infinite Earths (qu’elle cite abondamment dans ses deux derniers volets). Ainsi, on retrouve souvent mentionné le sort de Green Lantern/Hal Jordan – quand il était Parallax notamment, cf. Crise temporelle –, le Corps des Green Lantern illumine d’ailleurs la conclusion de multiples façons, on voit aussi les conséquences de la déconstruction de la Justice League dans Crise d’identité (notamment dans Crise de conscience, au cœur du troisième tome d’Infinite Crisis), enfin la mort de Superman et l’ascension à la présidence de Lex Luthor sont aussi régulièrement évoquées. En somme, la plupart des titres importants publiés chez DC dans les années 1990 et le début des années 2000 trouvent une sorte d’aboutissement dans cette crise infinie, poussant le lecteur à s’interroger sur la noirceur et le degré de complexité atteint chez ses héros favoris. Certains diront que c’est le début de la fin, d’autres une audace et une voie novatrice et agréable.

Côté Batman, ce dernier joue un rôle prononcé dans Infinite Crisis, notamment au début (le projet O.M.A.C., c’est lui indirectement), au milieu (au sommet de sa paranoïa et colère face à ses collègues qui l’ont trahi et manipulé – cf. les conséquences de Crise d’identité) et à la fin (le combat contre l’Œil, le soutien à Nightwing, etc.). C’est donc encore plus plaisant de suivre cette saga aussi bien quand on est fan de DC Comics que de Batman (contrairement à Crisis on Infinite Earths où le Chevalier Noir était quasiment absent). L’investissement économique est conséquent (un peu moins de 150 €) mais le jeu en vaut la chandelle. Néanmoins, si vous souhaitez surtout lire l’évènement principal (ou que vous n’êtes pas complétistes), alors les tomes quatre et cinq peuvent suffire. Le premier et, surtout, le troisième restent appréciables pour avoir la suite directe de Crise d’identité. En somme, le second volet est le plus « passable ».

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 1er avril 2016.
Contient : Infinite Crisis #5-7 + Rann-Thanagar War Special + OMAC Project Special + Villains United Special + Superman #226 + Action Comics #638 + Adventures of Superman #649

Scénario : Geoff Johns, Dave Gibbons, Joe Kelly, Greg Rucka, Gail Simone, Jeph Loeb
Dessin : collectif (voir critique)
Encrage : collectif
Couleur : collectif

Traduction : Edmond Tourriol (Studio Makma)
Lettrage : Stephan Boschat (Studio Makma)

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Infinite Crisis – Tome 04 : Les survivants (30 €)
Infinite Crisis – Tome 05 : Crise infinie (24 €)





Infinite Crisis – Tome 04 : Les survivants

Cette fois ça y est, après les trois volumes quasiment « d’introduction » – aux qualités inégales mais globalement satisfaisantes – la « vraie » crise infinie débute enfin !

[Résumé de l’éditeur]
La Tour de Garde de la Ligue de Justice a été détruite dans une explosion ! Le Rocher d’Éternité a chuté sur Gotham City ! La guerre spatiale entre Rann et Thanagar a été interrompue par une anomalie cosmique ! L’attaque des OMAC n’a été repoussée que pour un temps ! Et la Société Secrète des Super-Vilains prépare une évasion de grande ampleur ! Tous ces événements tragiques conduisent trois anciens surhommes à faire leur retour afin de rectifier la situation, que les héros l’acceptent ou non !


[Critique]

Sans surprise, ce quatrième et avant-dernier tome d’Infinite Crisis se compose de plusieurs titres afin de conserver une grande cohérence du plan d’ensemble de la fiction. Les quatre premiers épisodes de la série éponyme Crise Infinie (Infinite Crisis en VO) occupent un peu moins de la moitié du livre. Ils sont entrecoupés par Power Trip, un arc en quatre épisodes (JSA Classified #1-4) centrés sur Power Girl, « l’autre » cousine de Superman (on y reviendra), l’épilogue Jour de Vengeance (poursuivant donc la mini-série du troisième tome) et un chapitre spécial qui donne son titre au volume : Les survivants (Infinite Crisis Secret Files #1).

Le gros fil rouge est bien sûr Crise Infinie, qui permet d’assembler (enfin !) les pièces du puzzle ; mais cette histoire, chapeautée par Geoff Johns, a besoin de se connecter aux autres épisodes pour avoir une compréhension absolue. Idéalement, il faut même connaître l’ancienne (et la première) crise majeure de DC Comics : Crisis on Infinite Earths.

En effet, quatre personnages issus de ce récit emblématique réapparaissent ici : Superman et Lois Lane de Terre-2 (planète « fondatrice » de la JSA), Alex Luthor de Terre-3 (seul héros sur un astre où le Syndicat du Crime régissait) et Superboy de Terre-Prime (le seul et unique super-héros de cette Terre) – tous ont droit à une fiche/dossier récapitulatif en fin d’ouvrage. (Ajoutons aussi le retour du Psycho-Pirate.) Ce petit groupe de survivants a continué d’évoluer dans une dimension « à part » où le temps ne s’écoulait pas et où ils pouvaient observer les évènements de l’unique Terre restante.

Ainsi, des évènements emblématiques de DC ont été suivis lointainement : la mort de Superman, la chute de Batman (Knightfall), Hal Jordan devenu Parallax (Heure Zéro – Crise temporelle), la crise interne de la Justice League et la lobotomie opérée par des justiciers (Crise d’identité), l’élection de Lex Luthor comme Président des États-Unis, le meurtre de kryptoniens, etc. et  bien sûr la déconstruction – physique et psychologique – au fil du temps de la Justice League (dans les tomes d’Infinite Crisis justement). Le petit groupe dresse un constat : les super-héros de la Terre qu’ils scrutent indéfiniment sans agir sont de plus en plus violents. Il va falloir les sauver, d’eux-mêmes et des ennemis de l’ombre qui agissent depuis quelques temps. Il va falloir sauver cette Terre, ou en retrouver d’autres ?!

Emmené par le Superman âgé et le Luthor « gentil », le quatuor parsème la bande dessinée avant d’obtenir carrément un très long épisode dédié révélant ce qu’il s’est déroulé pour eux depuis Crisis on Infinite Earths et quelques mystères jalonnant l’entièreté de l’histoire depuis le début. En parallèle, on suit bien sûr les difficultés pour la Trinité habituelle à affronter les multiples menaces. Wonder Woman est déchue depuis qu’elle a tué Max Lord, Batman la renie et tente de réparer ses propres erreurs (son satellite d’espionnage l’Œil qui a été détourné) et Superman ne veut toujours pas interférer pour guider les terriens qui en auraient bien besoin.

Autour d’eux, les catastrophes s’amplifient. La tour de garde a explosée (avec le Limier Martian à l’intérieur), les centaines « d’androïdes » O.M.A.C. prennent d’assaut les villes et Themyscira, le conflit cosmique autour de Rann-Thanagar fait rage, le Rocher de l’Éternité est tombé sur Gotham, les « sept péchés capitaux » se baladent dans la nature et prennent possession de personnes pour les manipuler. Une tâche pour laquelle le Pacte des Ombres revient, offrant une conclusion épique au combat face au Spectre (on s’agace en revanche de la lecture confuse lorsque Zatanna jette un sort puisque les lettres sont écrit à l’envers (de droite à gauche pour former un mot, comme magie qui devient « eigam » par exemple) mais l’ordre des mots reste lui de gauche à droite (cf. image ci-dessous)… C’est pareil en version originelle mais c’est toujours aussi pénible.

Si ce quatrième tome est passionnant de bout en bout, il est entaché d’un rythme décousu en proposant le retour de Power Girl durant quatre chapitres assez tôt. Ce placement est légitime pour être cohérent avec l’arrivée de Karen Starr, la cousine de Superman sur Terre-Deux (là où Supergirl/Kara Zor-El est celle de l’homme d’acier de Terre-Un). Karen provient d’une Terre qui n’existe plus et personne ne se souvient d’elle. Un épineux souci qui permet de comprendre la difficulté de la jeune femme a trouvé sa place.

Le problème de Power Girl provient de la caractérisation de cette héroïne quasiment dénudée tout le long et avec une énorme poitrine apparente. Un choix assumée aussi bien dans l’écriture (cf. image ci-dessous et tout en bas de cette critique) que dans les dessins signées Amanda Conner. C’est un peu dommage de s’attarder sur ce sujet à plusieurs reprises (sexy mais jamais trop vulgaire non plus, heureusement !).

On préfère plutôt se concentrer sur la complexité à Power Girl de recouvrer la mémoire et retrouver « son » Superman. Là-dessus, la jeune femme est particulièrement attachante, perdue dans son esprit et sa vie, comme le lecteur (peut-être) face à la somme d’informations à ingurgiter.

La recherche de sa place dans le monde fonctionne bien mais Power Trip aurait gagné à être amputé d’un ou deux chapitres pour être plus proche du ton du reste de l’œuvre. De même, quelques segments plus génériques (de cet opus) semblent survolés : la guerre avec les amazones et deux ou trois autres évènements dont l’ampleur est plutôt à saisir dans (encore) d’autres récits (Aquaman, Wonder Woman, Teen Titans, DC Special : The Return of Donna Troy…). Tant pis.

Si l’ensemble se lit bien, il faut parfois s’accrocher, notamment quand on replonge littéralement dans Crisis on Infinite Earths et sa vulgarisation puis dans de nouvelles « explications » complexes (par Alex Luthor) sur la création de cet univers et ce qui peut en découler… Le néophyte risque d’être décontenancé mais il l’aurait été bien davantage si Urban Comics n’avait pas publié toutes les parties pertinentes dans les tomes précédents ni effectué un travail éditorial de qualité, dans ses avant-propos récapitulatif ou les synthèses des biographiques des personnages. Pour l’anecdote, l’inspecteur du GCPD Crispus Allen tient un rôle très mineur dans Les survivants, corrélé au quatrième et dernier tome de Gotham Central.

Difficile d’en dévoiler davantage sans gâcher le plaisir de la découverte et de la lecture (l’identité des têtes pensantes de l’ombre qui tirent les ficelles depuis le début sont révélés). Le titre est relativement sombre, presque « sans espoir », parfois même anxiogène (sauf durant le décalage Power Trip/Girl donc), dense et verbeux mais sans jamais perdre en intérêt – au contraire ! Une fois terminé, on veut immédiatement connaître la suite. On se dirige inéluctablement vers quelque chose d’incroyable, improbable, machiavélique même (qui sont les véritables antagonistes ? quelle est la nature de la mystérieuse tour en construction ?).

Graphiquement, la série principale (Crise infinie donc) est servie par Phil Jimenez pour les dessins, épaulé par Ivan Reis le temps d’un chapitre mais surtout par George Pérez et parfois Jerry Ordway. À priori Pérez intervient pour les flash-backs ou transitions connectées à Crisis on Infinite Earths, qu’il dessinait déjà à l’époque vingt ans plus tôt ! Ça foisonne de détails et d’envergure, c’est superbe. De quoi conserver une élégante cohérence visuelle intrinsèque à Crise infinie mais aussi à la précédente crise. Jimenez livre un travail fabuleux avec de belles compositions, un équilibre autour des nombreuses figures DC, dotés de traits fin et précis, tous reconnaissables, des scènes d’action fluides et non figées, des expressions aux visages lisibles, etc. un sans faute donc !

Comme évoqué plus haut, Power Trip est assurée par Amanda Conner et son style cartoonesque (l’artiste reprendra le personnage dans la série éponyme en deux tomes et une autre aventure avec Harley Quinn, toutes deux disponibles en français). De quoi dénoter sévèrement avec le reste du livre (malgré la présence de Geoff Johns au scénario)… L’épilogue Jour de vengeance retrouve la même équipe artistique que dans le troisième volume, à savoir Bill Willingham à l’écrit et Justiniano aux pinceaux ; une patte qui s’insère efficacement avec celle de Crise infinie. Enfin, l’épisode Les survivants bénéficie du talent de Marv Wolfman pour l’histoire et les dialogues (comme à l’époque de… Crisis on Infinite Earths !) et Dan Jurgens (Heure Zéro – Crise temporelle) pour les dessins. Là aussi on y retrouve de jolies choses qui restent fidèles à l’ensemble du livre (à l’exception donc de la parenthèse esthétique (et scénaristique) de Power Trip).

Au total, trois scénaristes se succèdent (Geoff Johns reste l’architecte principal), sept dessinateurs et près d’une quinzaine d’encreurs additionnels ! Sans oublier trois coloristes. Un sacré casting qui n’empêche pas d’être remarquablement fluide (en lecture) et agréable (en dessin). On apprécie particulièrement le travail d’écriture de Johns, sur la psyché des quatre héros « coincés » depuis des lustres dans une autre dimension (il y a aussi un aspect « méta » sur la légitimité des anciens super-héros assez habile), sur l’intrigue globale qui avance habilement et sur les échanges particulièrement vifs, crus et « réalistes » entre Batman, Superman et Wonder Woman. De grands moments parsèment le récit, on « sent » qu’on est sur un chapitre historique et important de DC Comics ! C’est très riche, c’est intelligent, c’est palpitant.

En somme, ce quatrième volet d’Infinite Crisis rentre enfin dans le vif du sujet ! La patience du lecteur qui avait suivi les trois opus précédents est récompensée. De même, ces bases ne suffisent peut-être pas, la connaissance de Crisis on Infinite Earths est un plus non négligeable pour partir avec un solide bagage culturel (ne serait-ce que pour savoir « qui est qui » tant les protagonistes se succèdent – ainsi que la mise à mort de seconds couteaux peu connus) et apprécier pleinement Les survivants, en attendant le dernier tome, très sobrement intitulée… Crise infinie !

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 26 août 2022.
Contient : Infinite Crisis #1-4 + Infinite Crisis Secret Files #1, JSA Classified #1-4, Day of Vengeance Special #1)

Scénario : Geoff Johns, Bill Willingham, Marv Wolfman
Dessin : Phil Jimenez, Georges Pérez, Amanda Conner, Justiniano, Dan Jurgens, Jerry Ordway, Ivan Reis
Encrage : Collectif
Couleur : Collectif

Traduction : Edmond Tourriol (Studio Makma)
Lettrage : Stephan Boschat (Studio Makma)

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