Archives de catégorie : Le Joker

Joker/Harley : criminal sanity

[Résumé de l’éditeur]
Profiler de renom, Harleen Quinzel est embauchée par le GCPD pour enquêter sur une vague de crimes particulièrement sordides. Mais elle est elle-même hantée par une affaire passée lorsque sa colocataire a été sauvagement assassinée par le tueur en série surnommé le Joker.

[Histoire]
Cinq ans après le meurtre de sa colocataire par le Joker (qui a disparu ensuite), la docteure Harleen Quinzel (qui préfère être appelée Harley) aide régulièrement James Gordon et la la police de Gotham en tant que consultante (psychiatre judiciaire & analyste comportementale – selon sa carte de visite). Maddox, à la tête du GCPD ne supporte pas Harleen malgré les résultats brillants de la jeune femme, qui donne des cours en complément à l’université.

Quand un nouveau tueur en série sévit dans la ville, laissant des mises en scène macabres avec des bouts de corps recousus entre eux, Quinzel est persuadé que le Joker est de retour…

« Après le meurtre d’Edie, le Joker s’est évaporé.
Il est devenu le croque-mitaine de Gotham,
un monstre que chacun redoutait sans jamais l’avoir vu
mais il n’a rien d’une légende. Moi, je le trouverai.
»
Harleen Quinzel

[Critique]
Voici une œuvre (issue du Black Label) plutôt alléchante, singulière mais que partiellement réussie. « Partiellement » à cause de plusieurs raisons, autant sur la forme que le fond. Explications.

Avant d’analyser le scénario, il convient de parler en premier lieu des dessins. Ainsi, l’histoire « au présent » est presque exclusivement en noir et blanc, croquée sous un trait réaliste par Mico Suayan (voir plus loin pour le détail des crédits de l’équipe artistique) ; on est assez proche de la patte de Lee Bermejo (impossible de ne pas penser à son Joker, surtout dans sa version inédite en noir et blanc). L’ensemble est donc superbe, indéniablement, et une touche de couleur est parfois ajoutée sur des éléments importants (les cheveux et le sourire du Joker par exemple, donc un peu de vert et de rouge). Les flash-backs sont, quant à eux, entièrement en couleur et dans un style assez différent car on a carrément l’impression de voir… un roman photo ! Notamment dans les deux premiers chapitres (sur neuf), dessinés par Mike Mayhew, avant qu’il cède (heureusement) sa place à Jason Badower (qui restera dans un style réaliste mais moins prononcé, heureusement).

En résulte donc au début un étonnant style hybride, mi-ridicule, mi-troublant. C’est l’un des points clivants de l’œuvre, si cette approche graphique inédite (cf. illustrations de cette critique) vous rebute, inutile d’aller plus loin, même si ce serait dommage car, comme expliqué, elle s’atténue au fil des épisodes après le départ (sans explications) de Mayhew au profit de Badower. Si vous y êtes réceptifs vous serez évidemment conquis. Dès le troisième chapitre les deux pattes graphiques s’entremêlent, perdant volontairement le lecteur pour savoir s’il lit des séquences se déroulant « actuellement » ou si elles datent d’il y a plusieurs années, notamment autour du Joker. On devine d’ailleurs aisément, grâce/à cause de certains flash-backs qui il est et les clichés s’empilent sur son enfance (maltraitée, évidemment…) : père alcoolique et violent, mère biologique décédée, etc. On flirte avec la caricature ou la série télévisée policière ad nauseam – également dans les dialogues au GCPD.

Néanmoins, cette itération du Joker est très éloignée de ce qu’on a l’habitude de lire/voir : ici l’homme est intelligent, froid, malin, manipulateur. Moins charismatique qu’à l’accoutumée, il sourit rarement et ne rit jamais. Une approche austère qui sied mal au personnage iconique, rappelant parfois la débandade du quatrième tome de Batman Rebirth (La Guerre des Rires et des Énigmes) dans lequel le Clown faisait littéralement la gueule tout le temps. On pense aussi au côté moins fou furieux et (en apparence) plus calme du Joker du titre éponyme déjà cité (écrit par Brian Azzarello) voire, pourquoi pas, celui du film The Dark Knight. L’angle choisi pour ce one-shot (profilage réaliste) rappelle également le très mauvais Joker – Killer Smile, où l’on peut reprendre mot pour mot cet extrait de la critique qui fonctionne aussi : « difficile de « reconnaître » le Joker. Il pourrait être Double-Face, le Sphinx ou un tueur en série « quelconque » que ça ne changerait pas des masses l’histoire ».

Mais ici, ce n’est pas le Clown qui fait la part belle à Joker/Harley : criminal sanity, c’est évidemment Harleen Quinzel. C’est elle que le lecteur suit assidument et qui ne ressemble pas à la célèbre psychiatre que l’on connaît déjà. Et cette fois, en revanche, c’est très appréciable ! Le personnage est plutôt bien écrit, son travail de spécialiste des comportements criminels sonne « juste » (grâce aux nombreuses recherches effectuées durant deux ans par l’autrice Kami Garcia et l’aide de son consultant le Dr Edward Kurz – on y reviendra).

Contrairement à ce qu’on peut penser de prime abord, nous ne sommes pas dans une origin-story qui montrerait l’évolution d’Harleen en Harley, séduite par le Joker puis complice amoureuse (pour cela, il y a le très bon Harleen, lui aussi publié sous le « prestigieux » Black Label). Cela diffère, une fois de plus, de ce qu’on a l’habitude de voir et ce n’est pas plus mal. Leur relation reste plus ou moins intéressante mais manque d’un soupçon d’âme ou d’authenticité (à défaut de proposer des choses plus épiques à côté). Au-delà, demeure une longue enquête passionnante mais un brin convenue et sans grandes surprises ou retournements de situations… C’est hélas l’autre point faible du titre, auquel on peut ajouter sa fin abrupte, mi-figue mi-raisin. Pour peu que vous soyez déjà connaisseur du côté profilage ou des tueurs en série, on n’apprend pas grand chose.

Ne vous attendez pas non plus à croiser Batman, il est mentionné deux fois, on sait juste qu’il a disparu il y a plusieurs années (de quoi alimenter toutes sortes de théories méritant d’enrichir ce « nouvel univers » de la mythologie du Chevalier Noir). Seul Gordon est une figure familière de l’ensemble en complément d’Harley et du Joker, avec quelques figurations anecdotiques de temps à autre (Victor Zsasz, Crane en directeur d’Arkham, etc.). En somme, y avait-il besoin d’apposer le filtre « Gotham » à une histoire policière qui, in fine, pouvait s’en passer et interchanger ses noms de protagonistes ? Clairement pas mais c’est une jolie proposition néanmoins, principalement grâce aux somptueuses planches, leurs compositions et découpages appréciables, et à Harleen, plutôt attachante.

Le récit s’étale sur un peu plus de 280 pages, répartis en neuf chapitres (les huit de Joker/Harley : Criminal Sanity entrecoupés à la moitié par Joker/Harley : Criminal Sanity Secret Files #1, qu’on détaille dans le paragraphe suivant). Kami Garcia signe l’entièreté du scénario, qu’elle considère comme « un thriller psychologique avec du suspense » (ce qui est assez vrai). Elle est accompagnée du Dr Edward Kurz comme consultant, de quoi ajouter une caution « expert médical » à l’ensemble (lui-même est profileur et psychiatre judiciaire, à l’instar d’Harleen dans la fiction ; « il travaille dans un établissement pour les criminels malades mentaux », nous explique un entretien en début du livre –  à lire après la BD plutôt). Kami Garcia est principalement connue pour ses romans young adult et notamment sa saga Sublimes Créatures. Chez DC Comics, on lui doit aussi les deux titres Teen Titans publiés chez Urban Link (comics à nouveau à tendance jeunes adultes et au format plus petit) : Raven et Beast Boy – tous deux favorablement accueillis par la critique.

Aux dessins, on retrouve majoritairement deux artistes : Mico Suayan pour les passages en noir et blanc (un habitué des anti et super-héros auxquels il confère son style froid, réaliste et détaillé ; il a bossé, entre autres, sur différentes séries dont Batman, le Chevalier Noir, Superman, Arrow, Bloodshot Reborn, Punisher, Moon Knight…) et Jason Badower pour ceux en couleur (il est absent uniquement sur le premier chapitre, avant qu’il remplace définitivement Mike Mayhew ; Badower travaille principalement sur des couvertures chez DC et sur des concept-arts pour le cinéma et la télévision). Mike Mayhew est, comme on le soulignait plus haut, présent le temps des deux premiers épisodes. C’est lui qui signe les séquences du passé proche du roman-photo (qui sont donc différentes par la suite après son départ et sonnent davantage comics, tant mieux) ; sa maîtrise du photoréalisme peut être observée chez Marvel (Mystique, She-Hulk, The Pulse, Fear Itself), DC Comics (différents titres de Justice League) et Star Wars.

Côté couleur, Annette Kwok est crédité à partir du troisième chapitre (Mahyew s’en occupant sur les deux précédents apparemment). Le « dossier secret » au milieu du comic-book (en réalité Joker/Harley : Criminal Sanity Secret Files #1) est à nouveau écrit par Kami Garcia mais aussi par le Dr Edward Kurz. On retrouve les trois dessinateurs précités ainsi que la coloriste mais aussi deux nouveaux artistes : David Mack et Cat Staggs. Cet interlude est composé des notes de Quinzel, des rapports de police, de coupures de journaux, de mails, etc. pour un résultat doublement passionnant : les textes bien sûr, mais aussi les différentes formes graphiques qui la composent incluant cette fois des aquarelles aux couleurs vives agrémentées de poésie (probablement signées par les deux derniers dessinateurs précités).

Quelques références au monde du Chevalier Noir parsèment l’ouvrage, un figurant se nomme Paul Timm, hommage à peine déguisé à Paul Dini et Bruce Timm (les créateurs de Harley Quinn, à qui on doit donc l’excellente Batman, la série animée), le Joker de Lee Bermejo et Brian Azarello, déjà évoqué, etc. Le beau livre (format luxueux du Black Label oblige) se termine par la galerie de couvertures, classiques et variantes. Un entretien avec la scénariste Kami Garcia ouvre aussi le comic, comme souvent on suggère de le lire après la bande dessinée pour éviter des révélations.

Joker/Harley : criminal sanity est inégale par bien des aspects évoqués plus haut mais reste à découvrir principalement pour sa proposition graphique hors-norme (digéré et passé ses deux premiers épisodes surtout) et son propos plus ou moins inédit. Si les styles de dessins vous séduisent assez et que vous n’êtes pas à cheval sur la personnalité du Joker, alors le comic-book devrait vous plaire, extrêmement proche d’un polar à la forme soignée et au fond sale, violent et réaliste. Si ce n’est pas votre tasse de thé ou que vous attendez que le récit vous surprenne « réellement », faîtes l’impasse sans problèmes, ce n’est ni révolutionnaire, ni incontournable dans la mythologie de Batman, ou plutôt du Joker et d’Harley.

« Cinq choses permettent de transcender la médiocrité du quotidien :
une intelligence supérieure,
des livres pour l’alimenter,
des outils pour les suppléer lorsque c’est nécessaire,
beaucoup de préparation et une résolution sans faille.
Anéantir son adversaire sans combattre
est l’aboutissement ultime de l’art de la guerre.
Rien de tel que les réseaux sociaux pour y parvenir. »

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 20 août 2021.

Scénario : Kami Garcia
Dessin : Mico Suayan et Jason Badower (et Mike Mayhew, voir article)
Couleurs : Annette Kwok

Traduction : Julien Di Giacomo
Lettrage : Moscow Eye

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Joker

Publié pour la première fois début 2009 chez Panini Comics, le récit immédiatement culte Joker a été réédité par Urban Comics une première fois fin 2013 puis six ans plus tard dans la collection Black Label. En octobre 2020 l’éditeur offrait la version noir et blanc de Joker pour l’achat de deux comics issus du Black Label ! Retour sur un comic-book percutant, rappelant la version Joker incarnée par Heath Ledger dans le film The Dark Knight.

[Résumé de l’éditeur]
Le Joker rit. Il vient tout juste d’être libéré de l’asile d’Arkham. Pourtant, le célèbre baron du crime est loin d’être euphorique. En son absence, les fripouilles de son petit gang se sont partagé son territoire avant de revendre leur part pour une bouchée de pain. Mais aujourd’hui, le patron est de retour en ville, bien décidé à récupérer ce qui lui appartient. Entraînant dans son sillage le loyal Johnny Frost, la sanglante parade du clown farceur pour la reconquête se met en marche.

[Histoire]
Quand le Joker sort d’Arkham, seul Johnny Frost se porte volontaire pour aller le chercher. Cette « petite frappe » rêve de gloire et d’être craint, voilà l’occasion parfaite. Fasciné par le Clown Prince du Crime mais aussi effrayé, Frost l’accompagne dans son retour à Gotham et ses vengeances contre d’autres rivaux. Le Joker et ses sbires, incluant Killer Croc, doivent en effet reprendre le contrôle de la ville en affrontant ou s’associant avec Double-Face, le Pingouin, le Sphinx

[Critique]
Joker
est une grande réussite à tous points de vue mais peut être particulièrement clivant à cause de son double, voire triple prisme artistique et narratif choisi. Le narrateur principal est un parfait inconnu (Johnny Frost), on le suit tout au fil de la fiction d’environ 120 pages. Un parti pris qui aide à se mettre à hauteur « humaine » pour mieux comprendre l’aura qui entoure le Joker (et Batman). C’est une approche risquée car on perd en éventuelle empathie (difficile de s’attacher à Frost). De la même manière, c’est bien le célèbre Joker qui est aussi au cœur du livre (le titre ne ment pas) : il n’y a pas de place pour Batman (quelques courtes apparitions, notamment vers la fin). Cela semble une évidence mais les férus du Chevalier Noir pourraient être déçus s’ils s’attendaient à voir le justicier et sa némesis uniquement.

Enfin et surtout, le style graphique de Lee Bermejo peut rebuter certains. L’artiste nous propose un ensemble particulièrement « réaliste » : pas de fantaisie ou d’éléments qui ne pourraient pas exister dans notre propre monde (même Killer Croc a davantage son apparence humaine qu’animale — initialement une maladie lui confère son côté reptilien). Appuyée par une colorisation peu criarde (magnifique travail de Patricia Mulvihil) et, là aussi, relativement proche de notre réalité, la bande dessinée tranche radicalement avec bon nombre de productions « classiques ». Ambiance oppressante, univers lugubre, urbanisme sale… c’est une véritable plongée macabre qui attend le lecteur !

Si ces points ne dérangent pas (ils sont au contraire très séduisants), aucun doute que Joker est un incontournable. Brian Azzarello donne vie au célèbre criminel insaisissable : on ne sait toujours pas s’il est réellement fou ou intelligent (c’est parce qu’il a été déclaré « sain d’esprit » qu’il aurait été libéré !). Cela rappelle bien sûr le long-métrage The Dark Knight, qui mettait en scène un Joker davantage « sérieux », interprété par feu Heath Ledger. Un modèle d’écriture donc, mais aussi visuel car Bermejo semble emprunter ce qui caractérisait le Clown à l’écran. Le premier texte en quatrième de couverture de l’édition d’Urban Comics stipulait même « […] Une vision du Joker très proche du personnage interprété par Heath LEDGER dans The Dark Knight. »

De l’importance du choix des mots car aux États-Unis le film est sorti en juillet 2008 et le comic-book en octobre 2008. Une affiche promotionnelle du Joker avait même été dévoilée lors d’une avant-première de The Dark Knight. Difficile donc de savoir si le binôme d’artiste s’est inspiré de la version cinéma mais à priori pas plus que ça vu les dates de sorties trop proche (la réalisation des deux a probablement eu lieu en même temps) ! Le projet initial devait d’ailleurs être une mini-série, intitulée Joker : Dark Night (Joker : nuit noire), un titre qui ne se démarquait peut-être pas assez du film et aurait compliqué la promotion ? Peu importe, factuellement il est vrai que le Joker de la bande dessinée rappelle celui du long-métrage mais que ce n’est en aucun cas un défaut (ni un plagiat).

Récit hors-continuité, donc particulièrement accessible, Joker laisse peu de place à des moments de pause, tout s’enchaîne brillamment et on ne peut que déplorer l’incursion trop brève dans ce « nouvel univers » Gothamien. Il faudra attendre 2019 avant de s’y replonger, du point de vue de Batman et Constantine cette fois, dans Batman – Damned , une suite indépendante à ce Joker mais tournée vers le mysticisme, donc (malheureusement) éloignée du côté thriller crasseux réaliste.

Dans Joker, le lecteur s’attend à tout moment à ce que Johnny Frost [1] trépasse, on guette avec autant d’excitation que d’appréhension les moments où le Clown basculera dans un énième moment de folie destructrice. Frôler la quasi-intimité du Joker par l’intermédiaire d’un homme de main est une idée simple mais brillamment exécutée. Parfois dérangeant, parfois alléchant (les fans de Harley Quinn devraient aussi y trouver leur compte le temps de quelques cases — un peu « gratuites certes »), le livre est clairement un coup de cœur. L’intrigue reste basique mais efficace, l’ambiance poisseuse y joue beaucoup avec son concept de suivre « au plus près » un génie du Mal déjà bien connu. Imprévisible, le criminel n’a pas de limites, si bien que certaines scènes peuvent être insoutenables et l’ensemble malsain (que ce soit par des meurtres hyper violents, des représentations gore ou… un viol suggéré, à défaut d’une relation sexuelle payée par le Joker — l’ambiguïté demeure).

Nul doute que Joker a contribué à façonner le mythe au cours de la décennie suivant sa parution et s’avère indispensable pour les fans du criminel. Les lecteurs ont probablement en mémoire quelques cases ou planches marquantes (le Joker sortant de l’asile, le Joker avec son propre pistolet dans la bouche, Harley Quinn strip-teaseuse, le Joker remontant sa braguette en sortant de la voiture, un couple tué dans leur lit où le Joker prend place ensuite, un macchabée pendu par les pieds avec un trou au milieu du visage, Harvey Dent agenouillé suppliant Batman de l’aider, le visage apeuré de Frost à de multiples reprises, la peau enlevée sur un homme encore en vie, la scène finale, etc.). Outch !

La version Black Label contient un texte introductif rappelant le parcours éditorial du Joker et le pitch du projet initial en fin d’ouvrage, ainsi qu’une BD parodique de deux planches, Joker et Lex, réalisée durant l’été 2010 en hommage au célèbre titre Calvin et Hobbes de Bill Waterson. Chacun expliquant sa définition de génie du mal. De nombreuses illustrations en noir et blanc, soit pour la recherche, soit dans leur version encrée (par Bermejo lui-même, continuant l’aspect proche d’Alex Ross voire d’un « photoréalisme », ou Mick Gray, lorgnant davantage vers les comics — ce qu’on constate aussi en couleur) régalent les rétines. On conseille d’ailleurs aussi la version noir et blanc pour les chanceux qui ont réussi à se la procurer tant elle propose une immersion nouvelle. Dans une ambiance singulière, moins « glauque » que la couleur mais tout autant voire davantage « effrayante ». L’impression de découvrir un vieux polar…

Pour les amoureux du style inimitable de Lee Bermejo on conseille ses autres œuvres, parfois co-signée avec Brian Azzarello d’ailleurs. Toujours dans l’univers DC Comics, la « suite » de Joker, nommée Batman – Damned est moins convaincante à cause de son incursion dans l’ésotérisme, perdant la brutale radicalité crasse de l’opus précédent, mais somptueuse au niveau des dessins bien sûr.

Batman – Noël vaut lui aussi le détour, réinventant un conte de Charles Dickens sous un filtre « Gothamien ». L’excellent récit complet Lex Luthor est également recommandé, deuxième production collective avec Azzarello après Batman/Deathblow – Après l’incendie (dont on attend toujours une réédition chez Urban Comics à prix décent). Hors super-héros, la série Suiciders (en deux tomes) est aussi appréciable et de qualité selon les critiques.

Bermejo s’est emparé du célèbre Rorschach pour le segment Before Watchmen consacré à ce dernier (disponible en tome simple ou en intégrale), ses dessins sauvent un scénario plutôt convenu. La critique est disponible sur ce site, créé par l’auteur de ces lignes et spécialement conçu pour ces comics se déroulant avant Watchmen.

Enfin, pour se plonger dans le travail de l’artiste, rien de mieux que le beau livre Lee Bermejo Inside – En terrain obscur, toujours chez Urban Comics et arborant, justement, le célèbre Clown du Crime en couverture. C’est aussi un de ses dessins du criminel qui trône fièrement sur celle de Tout l’art du Joker, magnifique compilation graphique sur la némésis de Batman.

Bermejo a croqué quelques chapitres ici et là pour DC Comics (diverses séries sur Batman et quelques unes sur Superman…), Vertigo (100 Bullets, Hellblazer…), Wildstorm (Gen¹³, Wildcats…) et un peu de Marvel (Daredevil, X-Men…) mais il signe généralement de nombreuses couvertures, variantes ou non, de multiples séries (outre celles déjà évoquées, ajoutons Checkmate et Fight Club 2 entre autres).

[1] Pour l’anecdote, Johnny Frost a été aperçu dans un rôle très secondaire dans le film Suicide Squad.

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[A propos]
Publié en France chez Urban Comics le 29 novembre 2013 puis réédité dans la collection Black Label le 27 septembre 2019.
Précédemment publié chez Panini Comics le 18 février 2009.

Scénario : Brian Azzarello
Dessins : Lee Bermejo
Encrage : Lee Bermejo et Mick Gray
Couleurs : Patricia Mulvihil

Traduction : Alex Nikolavitch
Lettrage : Studio MAKMA

Acheter sur amazon.fr : Joker (16,00€)

 

 

Batman : Joker War – Tome 2

Après un excellent premier tome proposant une sorte de nouveau départ pour le Chevalier Noir, que vaut ce deuxième volume de Joker War ?

[Résumé de l’éditeur]
Après avoir affronté le Designer, Batman réalise que son ennemi de toujours, le Joker, tirait en réalité les ficelles des événements récents. Le Clown prince du crime a, de son côté, trouvé une nouvelle compagne, Punchline, qui ne tarde pas à s’opposer à son ancienne conquête, Harley Quinn ! La ville de Gotham sombre dans le chaos tandis que la vie de Bruce Wayne, privé de sa fortune, se trouve à jamais bouleversée !

[Histoire]
Après avoir torturé Lucius Fox, Punchline sait où Batman se rend dans une de ses caves secrètes. Le Chevalier Noir y remarque une nouvelle armure scintillante (il pense que Fox qui l’a faite, ce dernier croyait que c’était Batman). Obligé de fuir, le justicier découvre sa ville à feu et à sang… le Joker a acheté tous les gangs, l’anarchie règne en maître, c’est une catastrophe.

Un nouveau justicier tâche de tuer tous les criminels : Clownhunter.

Dans le civil, rien ne va plus pour Bruce Wayne et sa fortune : les actions de Wayne Enterprises chutent…

Le Joker a aussi récupéré une bobine du film Zorro, le long-métrage qu’a vu Bruce enfant avec ses parents avant que ces derniers se fassent tuer en sortant de la séance. Le Joker souhaite le projeter dans le cinéma de l’époque à des morts-vivants (!) mais aussi et surtout à tous les habitants de Gotham à qui il propose de l’argent en échange.

En parallèle, le Clown Prince du Crime élabore une nouvelle toxine qui rend fou.

[Critique]
Légèrement en dessous du premier tome (passé la surprise forcément), cette incursion dans la guerre du Joker reste quand même particulièrement réjouissante à bien des égards ! Avant même d’aborder la narration et le récit en tant que tel, un constat évident à mentionner d’entrée de jeu : les planches assurées par les dessins de Jorge Jiminez et la colorisation de Tomeu Morey sont somptueuses ! Elles reflètent la majorité de l’ouvrage, c’est à dire les six épisodes #95 à #100. Le comic-book bénéficie également d’une courte introduction sur Punchline et d’un chapitre composé de mini-histoires centrées sur des personnages secondaires durant le conflit qui oppose l’homme chauve-souris au Clown (Joker War Zone #1 en VO).

Le trait fin, précis et élégant de Jiminez épouse à merveille son découpage dynamique, aéré (donc lisible) que ce soit dans l’action ou l’intimisme. Quant aux couleurs de Morey, les quelques exemples d’illustrations de cet article devraient convaincre les plus réfractaires. L’artiste magnifie les registres qui se succèdent : l’horreur, la guerre, le polar, la folie, le merveilleux… en choisissant habilement sa palette chromatique, mention spéciale aux tonalités chaudes prononcées pour les guérillas urbaines — prédominant le livre — et les clartés pourpres et scintillantes de la forêt d’Ivy (en exclusivité sur ce site sans les bulles de textes afin d’admirer correctement le travail commun du binôme, diablement efficace).

Ce deuxième segment de Joker War s’ouvre sur un interlude consacré à Punchline (The Joker 80th Anniversary 100-page Super Spectacular #1). C’était clairement ce qu’il manquait au volume précédent (erreur réparée donc), probablement car ces origines sur la nouvelle compagne du Joker furent publiés à peu près en même temps (en France) dans la chouette compilation Joker 80 ans. On les découvre donc enfin si on ne l’avait pas acheté (un recueil qui contient de multiples récits autour du célèbre Clown pour ses 80 printemps d’existence, incluant lesdites 100 pages « spectaculaires »). James Tynion IV a bien sûr rédigé ces premiers pas (il a créé le personnage) accompagné de Mikel Janin aux pinceaux, artiste qui avait fait la part belle à la série Batman Rebirth. Comment bien conclure une blague ? (le titre de cet épisode particulier) n’est malheureusement pas exceptionnel, pour pas dire franchement décevant.

La jeune étudiante Alexis dans le civil est simplement « une fan » du Joker. L’ironie est que face à ce dernier elle clame : « T’as demandé que je te prouve que j’étais sérieuse avant de me recruter pour ton grand projet. Tu voulais être sûr que je n’étais pas une autre groupie zarb’. La voilà, ta preuve. » Une groupie bizarre… C’est pourtant ce que Punchline semble être du peu qu’on la voit. Le personnage n’est pas bien fouillé, en quelques lignes l’on connaît ses motivations (pas envie d’être gentille — sic, avoir son propre monde — sic (bis), etc.). Des « origines » relativement pauvres et banales. « Ce monde que vous avez bâti est une blague et j’en suis la punchline » clame-t-elle… Heureusement, passé cette introduction peu brillante (qui ne représente que 10 pages sur 228 de BD environ, soit moins de 5% de l’ensemble) , tout le reste est beaucoup plus palpitant !

On retrouve donc le Chevalier Noir presque seul face au Joker et ses sbires. Même si on ne comprend pas tout des transactions financières qui ont causé la chute de l’empire Wayne (pour l’instant assez relégué en second plan), on prend plaisir à le voir en mauvaise posture. Entre l’anarchie provoquée par le Clown (qui n’est pas sans rappelé l’excellent film Joker de 2019), le difficile et douloureux deuil d’Alfred (nettement plus évoqué ici que dans le tome précédent), l’arrivée d’un nouveau protagoniste plutôt réussi (le fameux Clownhunter — qui sera davantage exploré dans le troisième volume), le retour de la Bat-Family… il y a de quoi se réjouir ! L’équilibre entre tous ces éléments est bien dosé, on regrette juste le traitement de Punchline, assez décevant (à l’instar de ses origines donc) et le manque de surprises (on n’aurait pas été contre un retournement de situation, une traîtrise par une tête connue par exemple, de l’imprévu dans l’évolution de certaines phases narratives…). Mais ça fonctionne, c’est le principal. Le Diable se cache dans les détails tout au long de l’œuvre : les allusions morbides à Alfred, la barbe de trois jours de Bruce sous son masque de Batman… Le texte et les dessins se rendent la pareille et se servent mutuellement. Les fans de Nightwing apprécieront aussi son retour en grâce.

Arrivé à la moitié du tome on enchaîne plein de courts chapitres se déroulant durant le siège de Gotham par le Joker et ses hommes de main. Chaque épisode (écrit et dessiné par différents artistes) se concentre sur un ou plusieurs alliés du Chevalier Noir, ou certains de ses antagonistes. Ainsi on découvre ce qu’il est advenu de Bane depuis la fin de Batman Rebirth et on peut voir également le fils de Lucius Fox ainsi que Spoiler et Orphan. Comme souvent dans ce genre d’entreprise, l’ensemble est inégal (aussi bien narrativement que graphiquement) mais il y a peu à redire : là aussi on est sur un pan de lecture assez rapide et court, on ferme donc aisément les yeux sur les quelques passages un peu moins palpitants. Le centième chapitre (le dernier du comic-book) offre une conclusion épique malgré quelques légers loupés. Il laisse un statu quo intéressant (dont un Joker… borgne !). On apprécie aussi la relation amicale entre Batman et Harley, rappelant celle, plus ambigüe, de Curse of the White Knight.

Comme toujours, le recueil se termine par une grande galerie de couvertures et si on a tendance à saluer le travail d’Urban Comics au global (prix, qualité d’édition, notes éditoriales…) on est parfois surpris par quelques erreurs de traduction (dont des flagrantes relayées ici et par exemple — avec une certaine ampleur début décembre 2020 qu’on peut déplorer sur la forme (à la limite du lynchage public comme trop souvent)). Dans le présent tome, c’est le célèbre « Home Sweet Home » qui a été littéralement traduit « Foyer, doux foyer », étonnant de proposer ceci en 2021 (personne ne dit ça en français, autant conserver le terme anglais). Rien de grave au demeurant, c’est du détail anecdotique…

En synthèse, malgré quelques défauts d’écriture ici ou là (caractérisation de personnages, prévisibilité de certaines choses…) Joker War – Tome 2 vaut complètement le détour. Assurément pour sa partie graphique et globalement pour son traitement narratif. Dans la droite lignée du premier, on ne peut que conseiller de le lire, aussi bien par les fans de longue date que les nouveaux venus.

Rendez-vous le 16 avril prochain pour le troisième tome qui contiendra les épisodes Batman #101 à #105, Batman Annual #5 et Punchline #1, soit sept chapitres au total. On y découvrira le mystérieux Ghost-Maker et probablement qui a conçu la nouvelle armure spéciale de Batman (qu’il n’a pas encore endossée, à moins que ce soit pour Justice League – Endless Winter, prévu en rayon au même moment ?). Pour avoir parcouru en VO ce troisième opus, on va perdre un peu en maestria graphique et en intérêt (MàJ 2021 : mais ça reste encore globalement bon — cf. critique en ligne).

Dans tous les cas « mini-histoire » auto-contenue dans les deux premiers tomes est (largement) suffisante pour avoir un récit de qualité avec un début, un milieu et une fin. On conseille donc les deux premiers volets de Joker War quoiqu’il arrive (sans obligation d’acheter la suite) !

[A propos]
Publié le 26 février 2021 chez Urban Comics.

Scénario : James Tynion IV (+ collectif additionnel)
Dessin : Jorge Jimenez, Guillem March, Mikel Janin (+ collectif additionnel)
Encrage additionnel : Danny Miki
Couleur : Tomeu Morey, Jordie Bellaire, Fco Plascencia (+ collectif additionnel)

Traduction : Jérôme Wicky (et Xavier Hanart)
Lettrage : MAKMA (Sarah Grassart et Stephan Boschat)

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