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Harleen

Volume unique édité sous le prestigieux DC Black Label, Harleen modernise les origines et l’histoire de la célèbre Harleen Quinzel, alias Harley Quinn. Critique d’une excellente œuvre, tant graphiquement que scénaristiquement.

[Histoire]
Durant quatre ans, la Dr. Harleen Quinzel a étudié la psychologie criminelle et s’est entretenue avec plusieurs prisonniers. Elle expose sa thèse devant un comité scientifique de Gotham City, composé entre autres de Lucius Fox. Selon la psychiatre, en analysant et comparant les détenus de Blackgate et d’Arkham, l’on pourrait déceler les signes de détérioration de l’empathie chez les individus, ce qui mènerait à identifier de potentiels… psychopathes en devenir.

Son projet ne séduit pas et la jeune femme souffre en complément d’une mauvaise réputation où elle travaille, le centre pour l’étude de la psychologie criminelle de la ville.

Un soir dans une rue, elle croise le Joker qui l’épargne curieusement puis assiste, dans l’ombre et tétanisée, à l’affrontement sanglant entre le Clown du Crime et le Chevalier Noir.

Plus tard, Lucius Fox apprend à Harleen que Bruce Wayne souhaite financer ses travaux. Cette opportunité lui ouvre les portes de l’asile d’Arkham, dirigé par Hugo Strange. Elle y retrouve bien sûr le Joker…

[Critique]
Incontournable. Déjà culte. Immense claque que cette lecture — très dense et intelligente — couplée à l’élégance des dessins et planches d’un artiste accompli, le croate Stjepan Šejić. Il y a beaucoup à dire sur Harleen. Tout d’abord, il s’agit bien d’une vision (plus ou moins) novatrice de ses origines, encore plus sombre (et donc adulte) que l’excellent Mad Love qui lui arrive largement à la cheville voire le surpasse. Les deux sont complémentaires et essentiels pour les fans de la muse du Joker. On peut même qualifier Harleen de « version longue et non censurée » de Mad Love, aspect cartoony graphique en moins.

Ensuite, il n’est ici pas question de Harley Quinn mais réellement de Harleen Quinzel. On ne l’a jamais vue (jamais lue plutôt) ainsi, aussi longuement, avant sa bascule du côté séduisant du mal. Loin d’une excentrique insupportable et d’une naïveté confondante, on découvre une femme certes fragile mais posée, intelligente, vouée à guérir ses patients et sincèrement encline à rendre le monde meilleur. Cette personnalité ne disparaît au fur et à mesure de la lente transformation du médecin, bien au contraire. C’est d’ailleurs ce qui alimente des fantasmes d’une suite ou des retrouvailles avec Harleen/Harley. On est curieux de voir ce que cette itération pourrait devenir dans un autre tome, corrélée à la culpabilité de Bruce Wayne (ce dernier se sent responsable de ce qui lui est arrivé comme il a financé ses recherches).

Enfin, Harleen tombe évidemment sous le charme de Monsieur Jay mais de façon tout à fait plausible, brillamment retranscrite, pas à pas, case après case, toujours avec une cohérence et lenteur parfaitement dosée. Une certaine sensualité entoure d’ailleurs l’œuvre : entre un Joker à moitié androgyne (inspiré par David Bowie selon son créateur) et romantique, une tentation délicatement érotique entre le couple naissant (et même une autre entre Harleen et Ivy) ainsi qu’un parfum d’amour qui ne tombe jamais dans le pathos ni dans la vulgarité (les clichés sexistes sur Harley Quinn abondent dans beaucoup de ses apparitions, ce n’est pas le cas ici).

Ces trois aspects majeurs, (origines/passé de Harley Quinn, personnalité de Harleen, relation avec le Joker) déjà connus on le répète, sont habilement mélangés à des thématiques communes à l’univers de Batman mais rédigées avec brio : la justice, le pouvoir, la corruption, la sécurité, la politique… avec une sévère critique du lot. Il faut dire que Gotham City apparaît comme une ville peu rassurante et son protecteur justicier pas assez efficace. Le Dark Knight est peu présent dans Harleen mais toujours pour servir l’histoire, avec une aura puissante, mystérieuse et menaçante.

Ce n’est clairement pas lui le personnage principal ni un secondaire, d’autres tiennent davantage ce rôle, comme Double-Face (on en parle un peu plus loin). C’est l’une des forces du récit, s’attacher à la vision d’une citoyenne, d’une médecin, d’une jeune femme — bavarde avec le lecteur sans jamais être pénible. Le langage est d’ailleurs plutôt soutenu, parfois poétique et, comme dit en introduction, l’ensemble est particulièrement dense avec beaucoup de texte : narration par Harleen, dialogues ciselés, pensées personnelles et divagations nocturnes multiples…

« Le déséquilibre malsain de cette ville m’agite d’un spasme.
Un substrat cauchemardesque. »

Car la lente transformation de Harleen passe aussi par ses problèmes de sommeil (insomnies, cauchemars récurrents — sur lequels insiste bien l’auteur) et son addiction à la caféine. On nous martèle via le Joker que n’importe qui peut basculer dans la folie (comme dans le film The Dark Knight ou, dans une autre mesure, dans Killing Joke). Ce n’est qu’une question de temps avant que cela n’arrive à la jeune femme comme tout le monde le sait. Certes il n’y a rien de nouveau dans le fond si ce n’est son traitement et l’exécution de l’ensemble, aussi bien graphiquement que stylistiquement dans son écriture.

Une autre figure emblématique de la mythologie de Batman est mise en avant dans Harleen : Harvey Dent. On le croise avant son agression, on voit cette dernière à la télévision puis on le suit quand il se transforme en Double-Face, véritable antagoniste de la bande dessinée. Stjepan Šejić choisit de ne pas l’avoir rendu schizophrénique dès le début mais plutôt dotée d’une folie grandissante après son traumatisme. On soulignera tout de même qu’il ne croyait pas à l’idée de sauver les patients malades d’Arkham, comme en témoigne son échange vif avec Harleen. Tous deux évoluent, Harvey et Harley. Une lettre pour les séparer.

Pamela Isley, alias Poison Ivy, est aussi marquante dans ses quelques interactions avec Harleen, préambule de leur future idylle après l’émancipation de Quinn et du Joker, mais tout ceci est une autre histoire… On note aussi la présence de Killer Croc un peu plus prononcée que tous ses camarades vilains aperçus : le Pingouin et Bane par exemple. D’autres noms réjouiront les passionnés : James Gordon bien sûr, mais aussi Jack Ryder, Salvatore Maroni, Hugo Strange, Lucius Fox et ainsi de suite.

La mise en page de Šejić est un subtile mélange du format comic-book traditionnel et… presque de la bande dessinée franco-belge (le titre est très étiré horizontalement). Impossible de ne pas penser à la version de Marini, The Dark Prince Charming, quand on lit Harleen. Pour l’aspect graphique seulement bien sûr, le scénario étant nettement mieux écrit et palpitant ici. De ses traits doux et clairs, l’artiste envoûte son lecteur avec une mise en couleur énigmatique, mi-numérique (elle l’est), mi-aquarelle (elle donne cette impression), contribuant à cette étrange sensualité douce-amère qui se dégage du tout, froide et réaliste. Le style flamboyant, à cheval entre une plausibilité extrême dans ses scènes les plus violentes et d’un onirisme élégant pour ses cauchemars, peut diviser le lectorat. Si les quelques dessins illustrant cette critique vous plaisent, foncez ! On adore également les découpages en pleine pages, parfois singuliers, parfois convenus, toujours efficaces et en cohésion avec la narration.

Urban Comics propose une cinquantaine de pages bonus (le récit tient en 185 pages environ) avec, entre autres, les couvertures originelles et alternatives des trois chapitres. Une courte interview ouvre le livre également, on y apprend que l’artiste croate (également à l’œuvre sur le troisième tome d’Aquaman Rebirth) s’est inspiré du (très bon) film d’animation Batman – Assaut sur Arkham pour ses premiers jets. On perçoit aussi l’influence du Batman de Tim Burton : un personnage s’appelle Tim Bronson, les notions de danse au clair de lune sont souvent évoquées et d’autres allusions évidents qu’on ne révèlera pas ici parsèment la BD. Quelques pages nommées Un voyage dans la folie rassemblent les dessins et autres productions de Stjepan Šejić menant à l’aboutissement de Harleen, comme des extraits du chapitre #20 de la série Suicide Squad Rebirth (publié dans tome 4 en France). Certains croquis de recherches récentes laissent une voie ouverte pour une prolongation de l’univers crée par Sejic, avec par exemple Poison Ivy et Harley Quinn en binôme, on ne peut que souhaiter que cela voit le jour ! Une analyse sur le style du scénariste/dessinateur montre sa façon de travailler (le découpage des cases s’improvise au fil de l’eau à l’inverse des étapes de création classiques).

Harleen est donc déjà un indispensable, facile d’accès pour un néophyte et intelligemment fourni pour les connaisseurs. Exigeant également tant sur le fond (l’ensemble est très bavard, à l’image de son héroïne mais jamais ennuyant) que la forme. Il n’y a strictement aucun reproche à lui faire, si ce n’est l’éventuelle « non surprise » de ces origines car déjà connues mais davantage explorées et étendues ici. S’il concernait Batman, le livre rejoindrait la courte liste des comics incontournables sur le Chevalier Noir ; à défaut il rejoint les coups de cœur du site. S’il ne fallait lire qu’une chouette nouveauté en 2020 sur l’univers de Batman, ce serait celle-ci (pour l’instant en tout cas !).

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 12 juin 2020.

Scénario, dessin et couleur : Stjepan Šejić
Lettrage : Gabriela Downie

Traduction : Julien DiGiacomo
Lettrage : Moscow Eye

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(Les trois couvertures de la version américaine.)

DCEASED – Unkillables

Après l’excellent one-shot DCEASED, l’histoire se poursuit dans cet Unkillables, spin-off qui met en avant le point de vue des antagonistes durant la propagation virus qui rendait cannibale le monde entier. Plus qu’une série dérivée, ces « increvables » sont clairement une suite, presque un tome « 1.5 » avant le second (cf. index), confirmé et dont les premiers chapitres devraient être publiés durant le second semestre 2020. Critique et explications.

[Histoire]
Durant les premiers jours de l’épidémie du virus d’Anti-vie, Red Hood (Jason Todd) part à la recherche (avec le chien Ace) des derniers membres de la Bat-Famille encore en vie à Gotham City : Gordon et Batgirl (Cassandra Cain). Alfred et Robin (Damian) étant à Metropolis.

Slade Wilson, alias Deathstroke rejoint sa fille Rose, alias Ravager. Le pouvoir auto-guérisseur de Deathstroke permet à ce dernier de ne pas se transformer en zombie. Le maître des miroirs (McCulloch) leur propose une alliance initiée par l’immortel Vandal Savage. Tous se retrouvent sur une île isolée. D’autres vilains survivants sont déjà sur place : Solomon Grundy, Creeper, Cheetah, Captain Cold, Lady Shiva (mère de Cassandra), Bane et Deadshot.

Combien de temps vont-ils tenir ?

[Critique]
En trois chapitres et environ 125 pages de bande dessinée, Unkillables propose une extension haletante et réussie de sa mini-série mère. Comme dit en introduction, on trouve ici bien plus qu’une série dérivée puisque après un premier épisode qui se déroule en parallèle de DCEASED, le second s’étend au-delà de la fin de DCEASED et propose donc une suite au titre initial. Une « autre suite » a depuis était confirmé : DCEASED 2 – Dead Planet (le premier chapitre est prévu pour juin 2020). Tom Taylor poursuit ici son univers alternatif séduisant en écrivant l’entièreté de l’ensemble.

L’intérêt d’Unkillables est double : retrouver ce côté « zombifié » de DC Comics et se concentrer sur des personnages secondaires (le tout avec une nouvelle approche graphique comme on le verra plus loin). Après les écrans, la menace se fait ici à travers les miroirs et fenêtres (difficile d’expliquer pourquoi sans divulgâcher) et de la Wonder Woman zombifiée, surpuissante (qui permet de voir ce qu’elle devient après la fin du volet précédent donc). On apprend aussi ce qu’il était advenu de Billy Batson (Shazam), tôt dans le récit d’une façon énigmatique avant d’être confirmé plus tard, peaufinant ainsi rétroactivement DCEASED.

Suivre les antagonistes est réjouissant car tout ce petit monde se retrouve bien vite coincé dans un orphelinat à Blüdhaven avec des enfants « innocents ». Seul Gordon garde une certaine autorité morale et paternelle, accompagné de… Slade Wilson ! On trouve un duo atypique et étonnant avec ces pères de famille âgés et endeuillés (James a perdu Barbara et Slade ses fils).

Quelques moments géniaux (drôles et décalés) parsèment le récit brillamment rythmé, comme Jason qui attache le cadavre du Joker sur la Batmobile pour le plaisir, l’arrivée de Wonder Woman zombie dans le repaire de Savage, Bane qui suggère à Gordon de l’arrêter (pour le mettre en prison), les cours de survie aux enfants (et leur délicieuse insolence) par des profs criminels, un running gag entre Cheetah et une gamine, les blagues plus ou moins inspirées des protagonistes et l’utilisation de Solomon Grundy, qui est déjà mort-vivant de toute façon.

Pour chipoter, on peut s’étonner que Bane soit associé au sous-titre « le muscle » alors qu’on aurait dû avoir « le muscle ET le cerveau ».

Graphiquement, Karl Mostert et son style particulier apportent une variante bienvenue, loin des dessins un peu plus « mainstream » de DCEASED. Proche de la patte de Franck Quitely (L’Autre Terre) et surtout de Juan Jose Ryp (le tome 7 de Batman & Robin entre autres), les traits de Mostert, en particulier les visages, peuvent ne pas convenir à tout le monde. Petits yeux, lèvres accentuées, grimaces parfois involontaires, on navigue entre des têtes à la limite de la caricature et des figurines de collection plus ou moins loupées.

Cela confère un aspect comique sans qu’on sache si c’est souhaité ou non. C’est le seul point noir de l’ouvrage car du reste, corps, costumes, décors, véhicules, scènes d’action… tout est très net, parfaitement lisible et enveloppé d’une colorisation peu criarde, presque aux tons pastel, habilement dosée en terme d’intensité en fonction des scènes — dont certaines particulièrement gores et violentes. Jouissif !

A l’instar « du tome précédent », tant celui-ci apparaît comme une suite donc, l’ensemble est un peu court et mériterait d’être (une fois de plus) enrichit longuement. L’impression de voir un épisode d’une série télé type The Walking Dead ou jouer à un jeu vidéo du même genre. En cela, Unkillables fonctionne parfaitement, son prix attractif (15,50€) permet de ne pas bouder son plaisir.

Par ailleurs, le titre réussit à surprendre, entre autres par un retournement de situation inattendu et bien fichu pour conclure l’histoire. Comme pour DCEASED, des couvertures alternatives ferment l’ouvrage, dont deux inspirées par des films (Ça, chapitre 2 et Full Metal Jacket). Aucun doute que le lecteur qui avait aimé DCEASED ne doit pas faire l’impasse sur Unkillables (à lire en deuxième, évidemment) !

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 10 juillet 2020.

Scénario : Tom Taylor
Dessin : Karl Mostert
Encrage :
Couleur :
Traduction : Jérôme Wicky
Lettrage : Cromatik Ltée – Ile Maurice

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Des Ombres dans la Nuit (+ Catwoman à Rome)

Des ombres dans la nuit compile les premiers travaux du célèbre duo Jeph Loeb/Tim Sale rassemblés sous le nom Nuits d’Halloween : Peur, Folie et Fantômes. Trois histoires sur Batman se déroulant durant Halloween (conçues donc avant Un Long Halloween et publiées en France en deux tomes chez Semic en 2004, sous le titre Batman Halloween).

Le dernier travail commun du binôme, Catwoman à Rome, est aussi inclus. Celui-ci se déroule pendant Amère Victoire (et avait déjà été publié aussi en 2006, mais chez Panini Comics cette fois) et peut donc être considéré comme un spin-off. MàJ 11/2021 : Urban Comics le republie en récit complet le 14 janvier 2022.

BATMAN-OMBRES-DANS-LA-NUIT
Des ombres dans la nuit, mis en vente par Urban Comics début 2014, est un bon complément du diptyque culte Un Long Halloween/Amère Victoire mais n’est pas indispensable pour autant. Explications.

Batman Halloween(Les couvertures des deux tomes d’Halloween chez Semic
et celle de Catwoman à Rome chez Panini Comics)

NUITS D’HALLOWEEN

[Histoire(s)]

Peur (trois chapitres)
Batman court après l’Épouvantail durant le week-end d’Halloween. En parallèle, il tombe sous le charme d’une séduisante jeune femme. Cette dernière est trop mystérieuse pour le majordome Alfred qui suspecte quelque chose…

Folie (deux chapitres)
Le Chapelier Fou serait responsable de l’enlèvement de plusieurs fugueurs. Batman enquête en repensant au livre Alice au pays des merveilles que lui lisait sa mère enfant… L’affaire prend une nouvelle tournure lorsque Barbara Gordon est à son tour kidnappée pour jouer le rôle d’Alice dans la reconstitution malsaine que souhaite faire le Chapelier.

Fantômes (un chapitre mais au nombre total de pages quasiment équivalent à Folie)
Lors d’une réception mondaine, Le Pingouin débarque et tire sur Bruce Wayne. Batman s’occupe de le pourchasser… Plus tard, le milliardaire navigue entre cauchemars et réalités, où il croise Poison Ivy et le Joker tout en faisant un retour à… Paris !

 

[Critique]
Les dessins de Peur, les premières immersions de l’esthétique de Tim Sale dans l’univers du Chevalier Noir sont une réussite (et remontent à 1993) ! Colorisés par Gregory Wright et oscillant encore entre son style anguleux et ses jeux d’ombre parfaits avec une touche un peu plus réaliste, les planches sont un régal. En revanche l’histoire de Jeph Loeb, moyennement inspiré, est expéditive et un peu convenue. L’Épouvantail ne fait que réciter des comptines sans réellement dévoiler un aspect dangereux et Bruce Wayne se vautre dans les clichés d’une romance un peu trop facile (qui, rétroactivement, peut expliquer pourquoi il sera si sévère envers Selina/Catwoman par la suite, si on considère ce récit comme étant un préquel à Un Long Halloween et Amère Victoire). Quelques écarts dans la psyché de la peur du justicier sont savoureux mais l’ensemble peine toutefois à réellement convaincre.

Folie est plus abouti, meilleur. Les découpages singuliers et les successions de cases sont mieux travaillés, alternant des pleines pages, des enchaînements atypiques, du noir et blanc, du monochrome, diverses couleurs, etc. rendant donc l’ensemble très dynamique, couplé au récit bien rythmé. Un sans faute ! On peut même situer ce récit peu après les débuts de Batman (à l’instar du précédent) tant la partie Gordon/Barbara épouse bien l’héritage d’Année Un. Malheureusement Folie ne s’étale que sur une petite cinquantaine de pages. Bien trop peu pour explorer davantage le traumatisme de Bruce Wayne puis l’éventuelle de Barbara.

Fantômes apporte une introduction plus poussée à Un Long Halloween et surtout l’occasion de croquer trois autres ennemis emblématiques du Chevalier Noir : Le Pingouin, Poison Ivy et le Joker. Un délice graphique avant tout, un scénario correct mais là aussi trop court. On note aussi une sorte d’incohérence flagrante : Wayne se fait tirer dessus par le Pingouin et est censé être mort mais Batman apparaît quelques instants après… Comment le milliardaire a survécu ? Pourquoi personne n’a vu « son corps » bouger et disparaître ? Pourquoi personne n’évoque cette étrange histoire par la suite ? Ce n’est pas forcément très important mais vu la durée du récit et l’entrée en matière avec cette séquence, il est dommage de ne pas revenir dessus.

Les trois histoires non connectées entre elles forment un ensemble particulièrement appréciable ! On peut les intercaler aisément entre Année Un et Un Long Halloween, une aubaine pour s’insérer dans une chronologie toujours complexe du Chevalier Noir. Néanmoins, aucun des trois récits n’est foncièrement indispensable ou mémorable, on les aime surtout pour leur aspect graphique et pour l’introduction plus ou moins officielle dont ils font preuve du diptyque culte à venir.

Le court récit Nuit après nuit, à nouveau dessiné par Tim Sale mais avec cette fois Kelley Puckett au scénario, conclut l’ouvrage (il est proposé après Catwoman à Rome, cf. critique ci-dessous) — il est aussi dans Batman Black & White. Semic l’avait inclus également dans le premier tome de Halloween, accompagné de Quand Clark rencontre Bruce, de Sale et Loeb (absent, en revanche, de la version d’Urban Comics). Le premier est anecdotique là où le second est assez touchant malgré sa très courte durée (deux planches !) mais touche un point sensible efficacement « quand Clark rencontre Bruce » lorsque tous deux sont enfants.

CATWOMAN A ROME


(Nouvelle couverture d’Urban Comics qui a réédité le titre à part le 14 janvier 2022)

[Contexte — cf. Un Long Halloween et Amère Victoire pour plus de détails — attention aux révélations si vous ne les avez pas lus]
Dans Un Long Halloween, le tueur Holiday sévissait les jours de fête. Il fut identifié et emprisonné. Cette affaire eut plusieurs dénouements tragiques : le procureur Harvey Dent devint le terrible Double-Face, Carmine Falcone (le parrain intouchable de Gotham City) fut tué par Dent, sa fille Sofia se retrouva paralysée suite à une chute et un combat contre Catwoman.

Dans Amère Victoire, Selina Kyle se rend aux funérailles de Carmine Falcone. Parallèlement, son idylle avec Bruce Wayne vacille : ce dernier est froid et distant. Catwoman propose à Sofia Falcone de retrouver le corps de son père, mystérieusement disparu, contre un million de dollars. Son enquête la pousse à demander de l’aide au Sphinx, tétanisé de peur. La féline est ensuite assommée et sauvée in extremis par Batman. La relation ambigüe entre les deux prend fin et Selina/Catwoman disparaît ensuite (chapitre 5).

Elle réapparaît en fin de récit (chapitre 13 — qui aurait dû être inclus dans Des ombres dans la nuit selon le site de l’éditeur mais qui ne l’est finalement pas) où Batman, qui la suspecte d’être « la tueuse au pendu », l’interroge pour savoir pourquoi elle est proche de Sofia et où elle était passée depuis trois mois (elle quitte Gotham pour l’Italie peu après la Saint Valentin et revient en mai pour la Fête du Travail). Plus tard, on comprend qu’elle était en Italie pour enquêter sur ses origines : elle est persuadée d’être la fille de Carmine Falcone, donc la demi-sœur de Sofia et culpabilise d’avoir causé le handicap et la défiguration de celle-ci. C’est ce voyage de plusieurs semaines, où elle fut accompagné du Sphinx, qui est narré dans Catwoman à Rome.

[Histoire]
Selina Kyle envole pour Rome, accompagné du Sphinx qui — elle en est persuadée — pourra l’aider à résoudre le mystère de sa vie et ses origines. Pourtant, à peine arrivés, des signes rappelant la galerie d’ennemis de Gotham City surgissent…

[Critique]
Voilà un voyage en Italie doublement rafraîchissant. Graphiquement d’une part, grâce à ses teintes plus chaudes car ici la colorisation est assuré par Dave Stewart et non Gregory Wright (à l’œuvre sur Nuits d’Halloween et le diptyque culte). On y retrouve moins le style « à plat » conférant une ambiance sombre. La légèreté de l’ensemble est assurée par l’écriture d’autre part, avec quelques situations absurdes amusantes et des dialogues épicés agréables (le caractère de Selina lui forge une vraie personnalité intéressante).

L’objectif de Selina Kyle se devine aisément si l’on a lu Amère Victoire avant, il est donc conseillé de lire Catwoman à Rome entre Un Long Halloween et sa suite. Cela permet de mieux comprendre sa position en retrait le long de l’histoire d’Amère Victoire. Toutefois, même si l’ensemble est sympathique, on est loin d’atteindre la maestria des autres travaux du binôme artistique.

Quelques défauts sont en effet à mettre en avant : le scénario est un peu confus, le duo original (Catwoman et le Sphinx) a du mal à prendre, l’ennemie Cheetah dénote un peu par sa « fantaisie » dans un univers jusque là assez réaliste et tout va très vite (le récit s’étale sur six chapitres, chacun correspondant à une journée). Le traitement de la femme fatale est plutôt juste, même s’il y a un peu trop de poses sexistes/dénudées gratuites (accompagnées d’un humour redondant assez plombant, voire carrément beauf, sur les formes de la belle)…

L’absence du Chevalier Noir est nullement problématique, d’autant qu’il apparaît plusieurs fois sous formes de fantasme, tant l’obsession envers Batman par Catwoman est très présente. Curieusement, on comprend que Selina Kyle a beau sortir avec Bruce Wayne, elle ne réalise pas qu’il est le Dark Knight, qu’elle croise pourtant souvent sous son alias félin (surtout quand on lit les deux volumes annexes).

Néanmoins Catwoman à Rome est un spin-off intéressant (mais pas indispensable) à Un Long Halloween et surtout Amère Victoire, pour illuminer une zone d’ombre durant ce dernier. De là à débourser 35€ pour le lire, avec trois autres histoires one-shot sur la Fête des Morts, c’est peut-être un peu trop élevé… Une édition « à part » aurait été plus judicieuse pour scinder les deux segments (Nuits d’Halloween et Catwoman à Rome donc) qui n’ont pas de liens entre eux. L’ancienne version de Panini Comics était vendue à 13€, prix tout à fait correct. En revanche, et c’est une coutume chez cet éditeur, surtout quand il s’occupait de DC Comics, aucune contextualisation ! Ni en introduction ni dans les biographies des auteurs, il n’était absolument pas expliqué l’enjeu ni l’histoire parallèle, un comble.

[Conclusion de l’ensemble]
Des ombres dans la nuit est un très bon comic sur Batman puis Catwoman, indéniablement. Néanmoins il n’est pas aussi indispensable qu’on pourrait le croire (il est souvent qualifié de troisième tome incontournable après Un Long Halloween et Amère Victoire, il n’en est rien). L’ouvrage aurait gagné à être publié en deux tomes complètement distincts : un spécialement sur Halloween, un autre sur Catwoman. Le fait « d’imposer » les deux dans un ouvrage assez onéreux (même si séparés cela revenu à un prix similaire) est un peu dommage, d’autant qu’ils ne sont liés entre eux que par l’équipe artistique et non par la narration (on pourrait même les qualifier de Tome 0 puis de Tome 3 pour correspondre à l’ensemble des aventures conçues par Sale/Loeb — mais comme vu, aucun des deux n’est vraiment incontournable). La logique du marché est toutefois très compréhensible…

L’ensemble se connecte habilement aux origines retravaillées par Frank Miller dans Année Un et se situe donc assez rapidement dans la chronologie des titres à lire. Une galerie de couverture et de croquis ferment l’ouvrage.


[À propos]
Publié le chez Urban Comics  le 10 janvier 2014.
Précédemment publié chez Semic et Panini Comics.

Scénario : Jeph Loeb
Dessin : Tim Sale
Couleurs : Gregory Wright et Dave Stewart
Traduction : Alex Nikolavitch Racunica / Ed Tourriol / Makma (pour Semic)
Première publication originale en 1994, 1995 et 1996 dans Batman: Legends of the Dark Knight Halloween Specials

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