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The Dark Knight Returns – The Golden Child

Nouvel enrichissement du « Dark Knight Universe » de Frank Miller, The Golden Child se déroule après les trois premiers volumes. Il est l’équivalent d’un tome 3.5 d’une certaine façon (au même titre que The Last Crusade fut le 0). L’œuvre met en avant la « nouvelle génération de héros », c’est à dire Carrie Kelley/Batwoman, Lara (fille de Superman/Wonder Woman – qui était au centre de Dark Knight III) et Jonathan (leur jeune fils). Découverte de ce segment très court (48 pages !), toujours écrit par Miller mais cette fois dessiné par Rafael Grampá.

[Résumé de l’éditeur]
Alors qu’une élection approche et provoque un soulèvement sans précédent au sein de la population de Gotham, Batwoman, Superwoman et son jeune frère [Jonathan], le fils de Superman et Wonder Woman, tentent de lever le voile sur la panique qui s’empare des citoyens de la ville. Car, derrière le candidat populiste se cache le seigneur d’Apokolips, le maître de l’Anti-Vie, Darkseid !

[Critique]
Difficile d’avoir un avis tranché sur The Golden Child… Au niveau de l’histoire, d’un côté, les « retrouvailles » avec Carrie Kelley et l’univers conçu par Miller en 1986 sont agréables, d’un autre côté, la rapidité d’exécution de l’ensemble et le récit en lui-même qui reste, in fine, plus ou moins anecdotique, sont dommageables. Au niveau des dessins par contre, c’est magnifique (on en reparle plus loin). Il est utile de le rappeler : le comic-book tient en 48 pages seulement. C’est donc extrêmement court, davantage que The Last Crusade (64 pages) et presque autant que Killing Joke (46) — ce qui n’empêche évidemment pas d’être excellent voire culte, comme le dernier exemple le prouve facilement. L’éditeur est donc obligé de garnir sa bande dessinée de nombreux bonus tout en gardant un prix attractif (15.50€), c’est le cas ici, on y revient en fin de chronique.

Néanmoins, dans le cadre d’une extension de The Dark Knight Returns, on est loin d’atteindre la maestria scénaristique de son aîné. La narration est pourtant très alléchante : suivre de jeunes justiciers (dont deux femmes) lors d’un évènement politique important. Le reflet avec la société actuelle et Donald Trump, croqué plusieurs fois, est évident — précédé d’une polémique stérile (comme souvent avec DC, comme le fameux Bat-Zizi dans Batman – Damned l’an dernier) concernant cette fois une couverture de TGC mal vu par le régime politique en Chine car elle… encouragerait la démocratie !). Malheureusement, cet aspect sociétal est trop survolé…

On retrouve quand même aisément la patte Miller avec ses thèmes de prédilection (l’homme derrière l’artiste a d’ailleurs étonnamment changé de convictions ces dernières années, qu’on pourrait vulgariser par une fascination pour l’autoritarisme et état sécuritaire dans un premier temps puis une certaine appréciation de l’anarchie et du sens de la révolte par le peuple désormais — ce qui, à nouveau, se ressent dans le texte). Les pensées subjectives de chaque protagoniste vont défiler par segment et agrémenter ces sujets : le détachement et le cynisme de Lara, la soif de justice de Carrie, la « naïveté » de Jonathan, la sophistication de Darkseid couplée à… la folie du Joker ! C’est là la grande surprise de Golden Child (hélas dévoilée en quatrième de couverture et en introduction) : le Joker est de retour !

Pour ceux qui n’ont pas lu les précédents volumes de TDKR, on n’évoquera pas son identité mais il est important de préciser qu’il s’agit ici d’un « autre » Joker (là aussi un héritier en quelque sorte) et qu’on ignore de toute façon de qui il s’agit concrètement… Cela rappelle un peu l’excellent film éponyme qui voyait monter un nouveau leader en la figure populiste du criminel. Ici, les enjeux sont différents et le Joker finalement secondaire : c’est Darkseid qui est le véritable ennemi, magnétique et mystérieux. Son association improbable avec le Clown du Crime n’est qu’un prétexte pour mieux « introduire » (encore et toujours cette sensation d’un univers qui ne demande qu’à être découvert — à l’instar de la lecture de Dark Knight III) Jonathan, second enfant de l’union entre Superman et Wonder Woman (le « Golden Child », l’enfant d’or, c’est bien sûr lui).

C’est là le (gros) point faible de l’ouvrage : la sensation d’avoir à peine effleurer son potentiel narratif. Tout gravite autour de cinq personnages qu’on quitte trop rapidement sans réel « coup de poing cérébral » (comme TDKR en son temps) ou « scènes visuelles mémorables ». On aimerait tellement continuer de voir grandir les descendants de l’homme chauve-souris et de l’homme d’acier (tous deux malheureusement absents du one-shot). On aimerait tellement en savoir davantage sur ce nouveau Joker, sur le passif de Darkseid dans cette mythologie alternative du Chevalier Noir, sur l’émancipation de Carrie Kelley, sur le « retour » de Bruce/Batman jeune (esquissé en fin de volet précédent), sur le soutien ambigu de Lara (qui porte un tee-shirt avec l’emblème de son père sur la poitrine et une veste en cuir avec le logo de sa mère au dos — une chouette création !), etc. Des multitudes d’infinités scénaristiques plus ou moins loupées et à la conclusion un poil trop facile et frustrante.

Heureusement (et c’est là le gros point fort cette fois), les planches du trop rare Rafael Grampá sont sublimes et un vrai régal pour les fans. La collaboration entre Miller et le dessinateur est née suite à couverture alternative qu’avait produit Grampá pour DKIII (cf. cet album compilation). Proche du style de Frank Quitely (Justice League – L’autre Terre) et de Katsuhiro Otomo (Akira) selon l’éditeur, Rafael Grampá soigne ses cases avec foule de détails, notamment pour ses visages mi-difformes, mi-élégants, bien aidé par la colorisation de Jordie Bellaire ; il est évident que The Golden Child est un indispensable pour les amoureux de l’artiste.

Mais attention, comme souvent quand on s’éloigne des traits « conventionnels / mainstreams », il est évident que ça ne plaira pas à tout le monde et, comme toujours, si les quelques dessins illustrant cette critique vous séduisent, vous pouvez foncer, sinon abstenez-vous (cf. Batman – Année 100 qui était un bon exemple dans le genre également). Car l’intérêt du livre est principalement cet aspect graphique couplé à ses découpages et son dynamisme ambiant, conférant une sincère singularité au titre.

La bande dessinée contient d’ailleurs toute les planches en noir et blanc encrées, sans texte ni niveaux de gris, ainsi que de nombreux croquis et quelques couvertures inédites, gonflant le nombre de pages à 136. Une aubaine pour les passionnés (au plus proche de la version deluxe très similaire sortie une semaine plus tôt aux États-Unis). The Golden Child est donc une plongée dans un univers graphique fort séduisant mais hélas bien trop court pour en être pleinement satisfait. Le faible prix (15,50€) et les bonus conséquents devraient suffire pour les amoureux du style atypique de Rafael Grampá. Les autres passeront probablement leur chemin…

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 18 septembre 2020.

Scénario : Frank Miller
Dessin : Rafael Grampá
Couleur : Jordie Bellaire

Traduction : Jérôme Wicky
Lettrage : MAKMA (Sabine Maddin et Stephan Boschat)

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Dark Knight III (intégrale)

Après une publication en quatre volumes pour coller au plus près de la sortie aux États-Unis (2016-2017), Urban Comics a, sans surprise, proposé l’intégrale de Dark Knight III en janvier 2019. Ce troisième volet du fameux « Dark Knight Universe de Frank Miller » n’avait pas vraiment convaincu en lecture initiale (donc au rythme des sorties étalées sur deux ans).

Les quatre volumes ont déjà été chroniqués sur le site (cf. Tome 1, Tome 2, Tome 3 et Tome 4) mais que vaut une lecture complète « à la suite » de Dark Knight III ? L’œuvre en sort-elle plus aboutie, plus passionnante ? On se prête au jeu à l’occasion de la sortie de The Dark Knight Returns – The Golden Child (qui est une mini-suite de DKIII).

[Résumé de l’éditeur]
Après avoir remporté une victoire décisive contre le tandem formé par Luthor et Brainiac, Batman disparaît, et Gotham est à nouveau en proie au crime et à la désolation. Mais peu après, la rumeur circule : le Chevalier Noir serait de retour… Au même moment, Lara, la fille de Superman, appelle le scientifique Ray Palmer au secours de la ville-bouteille de Kandor.

[Critique]
On ne va pas trop s’étendre longuement sur cette « nouvelle » critique puisqu’elle existe déjà sous forme de quatre articles, chacun détaillé sur deux chapitres de l’histoire principale et ses deux « appendices », cf. Tome 1, Tome 2, Tome 3 et Tome 4 — une chronique plus longue pour ce dernier volume, qu’on conseille en priorité s’il ne fallait en (re)lire qu’une.

En effet, pour cette intégrale, Urban a repris les épisodes dans l’ordre chronologique proposant ainsi les neuf chapitres de Dark Knight III, chacun entrecoupé d’appendices (des back-ups centrés sur un personnage en particulier), mettant en avant respectivement Atom, Wonder Woman, Green Lantern, Batgirl (et brièvement Aquaman) et Lara puis le trio féminin Batgirl/Lara/Wonder Woman (intitulé World’s Finest), Green Lantern/Hawkman/Hawkgirl (Strange Adventures), Yindel/Bruno (Detective Comics) et Batman/Batwoman & Clark/Lara (Action Comics). L’ensemble s’étale sur 360 pages environ, complémenté d’une petite cinquantaine de pages bonus (résumé, sketchbooks, crayonnées, biographies… — pour les nombreuses couvertures alternatives en couleur il faut se tourner vers ce sublime recueil limité à 2000 exemplaires). Soit un gros pavé de plus de 400 pages.

Andy Kubert dessine le récit principal et Frank Miller s’occupe des appendices (avec Eduardo Risso pour le deuxième). Cela avait longuement été décortiqué : Kubert essaie de rapprocher son style avec celui de Miller à l’époque, en résulte des planches hybrides mal équilibrées mais, heureusement, bien découpées et avec quelques scènes d’anthologie. L’artiste aurait gagné à conserver sa propre patte même si on la perçoit de temps en temps mais on le sent contraint et limité dans ses croquis.

Quant à Miller, ce n’est plus un secret depuis une éternité : il a perdu de sa superbe quand il est aux pinceaux. Des brouillons affreux, plein de couleurs vives plus ou moins justifiées, des figures presque tremblotantes sans décors ou à l’arrière fond uni d’une pauvreté affligeante. Heureusement, au fil de ces chapitres complémentaires, Miller retrouve un peu son talent.

Côté scénario, la lecture « à la suite » est évidemment plus digeste et cohérente. On le rappelle : il est quand même nécessaire d’avoir lu The Dark Knight Returns (évidemment) mais aussi idéalement sa suite décriée (et très inférieure) The Dark Knight Strikes Again. Une des réussites majeures de l’œuvre est son rythme : pas le temps de s’ennuyer, tout se lit très bien et rapidement (l’ensemble est moins dense et plus accessible que TDKR, ce qui n’est pas plus mal).

Seuls les appendices cassent un peu l’immersion du récit principal, corrélées -comme on vient de le voir- à leur pauvreté graphique qui tranche radicalement avec les traits de Kubert. Mais… les dessins de Miller offrent paradoxalement une certaine nostalgie bienvenue pour les fans de l’artiste. Miller, justement, co-écrit avec Brian Azzarello l’ensemble du livre sans réellement savoir « qui fait quoi » : d’un côté on retrouve bien la patte du scénariste et ses thèmes de prédilection, d’un autre côté ils ne sont pas trop difficiles à singer (en bien ou en mauvais) ; délicat donc de trancher si Miller a apporté un vrai surplus à l’écriture ou s’il officiait plutôt comme simple conseiller par exemple. Mais peu importe.

L’équivalent du premier tome (très moyen en lecture indépendante) devient ici une longue introduction semi-efficace qui s’émancipe rapidement (forcément) pour se prolonger dans un récit doublement palpitant jusqu’à la moitié du livre : les menaces sont concrètes, violentes, brutales… et Andy Kubert proposent de jolies planches avec une certaine démesure quant à ses héros déchus, mi-déifiés, mi-sacrifiés (équivalent du second tome donc).

Un affrontement gigantesque, très sanglant, habilement mené par le binôme Superman/Batman et quelques alliés poursuivent le titre (troisième tome), livrant de chouettes scènes d’action, toujours entrecoupées d’appendices gênants, même si Miller s’améliore au fil des épisodes et cela, jusqu’à la fin. Enfin, un autre combat titanesque clôt l’histoire suivie d’une élégante conclusion, plus légère après un cynisme et une violence quasiment perpétuelle (quatrième tome).

Outre les défauts graphiques évoqués (le « style » brouillon et pauvre de Miller sur les appendices, le déséquilibre de Kubert, hésitant entre ses propres traits — précis, fins, détaillés — et ceux de son aîné pour une certaine homogénéité entre les trois volumes), Dark Knight III pêche aussi par le non approfondissement de certains de ses personnages (les ennemis Quar et Baal en tête, complémentés par leur manichéisme primaire, Yindel et quelques figures iconiques de DC comme Flash, Green Lantern et d’autres justiciers relégués à une figuration de luxe – comme en son temps TDKSA qui se focalisait sur des super-héros DC et non Batman en particulier). La menace (kryptonienne) sort un peu de nulle part et fait office de facilité scénaristique.

On retient surtout la belle amitié entre l’homme d’acier et l’homme chauve-souris, plus efficace que jamais, l’exploration d’un univers « culte » modernisé subtilement (mais pas assez), la mise en avant de (nouvelles) héroïnes féminines comme Carrie/Batgirl et Lara (personnage clé de l’œuvre) mais aussi de Wonder Woman, au début et à la fin notamment. Une plongée dans Gotham certes, mais aussi dans l’univers DC au sens large, avec l’accent mis sur la fameuse Trinité et leurs héritières.

Mélange des genres agréable, on oscille entre l’aventure haute en couleur et le récit noir über brutal, l’urbanisme nocturne et la jungle diurne, la science-fiction (un peu) et le fantastique (un peu aussi), l’aventure épique et le drame plus ou moins tragique… Ça passe bien. Le plaisir aussi de constater la cohérence de toutes les intrigues et protagonistes qui se rejoignent ingénieusement (il est fort probable que « tout » était prévu dans la tête des auteurs depuis le début). La conclusion est réussie (c’est rare, il faut le souligner) et ferme efficacement la boucle côté Batman (malgré un statu quo intéressant qu’on aimerait découvrir) tout en la rouvrant aussi bien pour lui que pour Superman. In fine, on a donc l’impression d’esquisser (encore) une nouvelle mythologie du Chevalier Noir qui ne demande qu’à être explorée (à nouveau) tant tout passe trop vite et forme (presque) une introduction gigantesque pour « le monde de demain ».

On conseille donc Dark Knight III, qui gagne en qualité au fil des chapitres et, si on ferme les yeux sur ses problèmes évidents, propose un produit mi-mainstream, mi-indépendant, qui devrait ravir les moins exigeants. Ceux qui s’attendent à un coup de poing cérébral (comme TDKR en son temps) seront déçus, ceux qui cherchaient une narration dense et politique devraient plutôt se tourner vers White Knight. Si ce ne sont pas vos envies premières alors DKIII se lit aisément et avec plaisir.

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 25 janvier 2019.

Scénario : Frank Miller et Brian Azzarello
Dessins : Andy Kubert et Brian Azzarello
Encrage : Klaus Janson
Couleur : Brad Anderson et Alex Sinclair

Lettrage : Stephan Boschat — Studio Makma
Traduction : Jérôme Wicky

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Batman – Créature de la nuit

Disponible en deux éditions, une couleur (19€) et une limitée en noir et blanc (29€), que valent les quatre chapitres de Batman – Créature de la nuit ? Attention il ne s’agit pas d’une aventure de l’homme chauve-souris mais d’un récit se déroulant « dans le monde réel » dans lequel le mythe du Chevalier Noir a une influence sur le protagoniste. Découverte de cette œuvre récente (débutée en 2018 et qui a mis deux ans à se terminer) signée Kurt Busiek au scénario (qui prolonge d’une certaine façon le travail qu’il avait déjà effectué sur l’excellent Superman – Identité Secrète) et John Paul Leon aux dessins et aux couleurs.

[Résumé de l’éditeur]
1968, Boston, dans le Massachusetts, le jeune Bruce Wainwright, homonyme du personnage de fiction « Bruce Wayne », voit ses parents brutalement abattus, comme un écho cruellement ironique au héros de bande dessinée Batman dont il est un avide lecteur. Désemparé, Bruce est désireux néanmoins de surmonter son trauma mais se voit poursuivi par une mystérieuse forme noire prenant vie. Un être d’ombre qui n’est pas loin de ressembler à… une chauve-souris humaine !

[Histoire]
En 1968, à Boston, Bruce Wainwright a huit ans et est fan de Batman, il surnomme d’ailleurs son oncle Alton Frederick « Alfred ». La nuit d’Halloween, les parents de Bruce se font tuer à leur domicile par des cambrioleurs. Le garçon s’en sort de justesse confiant à son témoignage au policier Gordon Hoover.

Le temps passe cruellement et les coupables ne sont toujours pas retrouvés. Bruce garde foi en la justice, grandit et souhaite « faire le bien ». Il peut compter sur l’aide de l’étrange créature mi-humaine mi-chauve-souris qu’il croise parfois dans la ville et qui s’en prend aux criminels.

[Critique]
Avant de rentrer dans les détails, il convient de dire que Créature de la nuit se découpe en quatre chapitres (« Je deviendrai… », Petit génie, Un croisé et Chevalier noir). Le premier, celui résumé doublement ci-dessus avec Bruce enfant, est le moins bon (mais obligatoire pour mieux saisir la suite, évidemment) et correspond donc à un quart de l’ouvrage. Ce sont les trois quarts restant qui méritent le détour puisqu’une ellipse temporelle est opérée. Ainsi, dès le deuxième épisode on trouve le protagoniste dans la fleur de l’âge : jeune homme brillant, intellectuellement et physiquement, aux grandes ressources monétaires, humble, bienveillant et motivé à changer à sa petite échelle le monde qui l’entoure. Il va par exemple aider une autre orpheline, nommée Robin (forcément). L’ombre de la chauve-souris géante plane toujours dans la ville, entre rencontres avec le jeune Bruce et complicité évidente entre les deux malgré un certain mutisme — voire identité secrète de Bruce ? On ne sait pas trop… C’est là tout l’autre fil narratif de la bande dessinée.

« Encore une chose qui ne se passe pas dans la vraie vie comme dans les comics. »

Le troisième chapitre se déroule à minima après 1989 (l’année n’est pas précisée) car il est fait mention du film Batman de Tim Burton, dont l’affiche trône fièrement dans le bureau de Bruce. Un long-métrage « absolument sinistre » selon Alfred quand il s’interroge sur « l’éternelle passion » de son neveu envers le Chevalier Noir. Les connexions à la mythologie de Dark Knight se trouvent également dans quelques planches ou cases de comics vintages que lit le héros ou qu’il s’imagine. Un frère jumeau mort-né est également évoqué, à l’instar de ce qu’on découvrait dans La Cour des Hiboux sans que cette piste ne soit plus jamais réellement explorée ailleurs, c’est donc le cas ici. Frère nommé Thomas (comme le « vrai père » de Bruce Wayne) et surnommé Tommy (comme Tommy Elliot, de Silence, ami d’enfance du milliardaire qui rêve de lui ressembler et fait même de la chirurgie esthétique pour). Un collègue de Bruce, nommé Eddie, est doué pour trouver des pistes s’il a des indices, est-ce un hommage à peine appuyé à Eddie Nygma ? Qu’on ne s’y trompe pas, ces allusions restent discrètes et éphémères, il ne faut pas s’attendre à en repérer à chaque planche (difficile de savoir si ça aurait rendu l’ensemble moins bon ou meilleur).

Deux narrateurs se succèdent alternativement au fil des planches : Bruce et Alfred (parfois rejoints par un troisième). Rappelant « presque » Année Un et son martèlement pensif entre Gordon et Wayne. L’évolution de Bruce est plutôt convenue (dans un premier temps), proche de son illustre aîné « de fiction » (beau garçon multipliant les conquêtes et réussite économique entre autres), on ignore en revanche s’il s’est imaginé une créature chauve-souris l’aidant lui et, surtout, aidant la ville ou bien… s’il s’agit de lui qui agirait sous un costume. A moins qu’il ne sombre dans la folie lentement mais sûrement ? Ou alors serait-ce l’équivalent d’un Man-Bat ?

Autre mystère : l’oncle Alfred. Il refuse de recevoir Bruce chez lui, ils ne se voient que dans des lieux publics, etc. On s’interroge très vite sur les véritables intentions du dernier chaînon familial de sang à l’apparence étrangement bienveillante. L’obsession pour Batman ne se corrèle étrangement pas à celle de ses ennemis (à l’exception de quelques cases sur la fin). Le Joker n’est donc pas mentionné, l’auteur avait pourtant quelques idées comme il l’expliquera dans sa préface. Une fois de plus, compliqué d’imaginer un résultat plus qualitatif avec ou sans une intervention plus solide du célèbre Clown ou d’un autre vilain emblématique.

C’est là tout le paradoxe de l’œuvre. C’est un bon comic-book, indéniablement (plus proche d’une bande dessinée « européenne » d’ailleurs (on en reparle plus loin)). Un drame à moitié polar avec quelques touches de surnaturelles. Une empathie aisée pour son protagoniste et les personnages secondaires qui gravitent autour de lui. Le « problème » est que ça n’a pas grand chose à voir avec une « vraie » aventure de Batman ; il ne faut donc pas s’attendre à en découvrir une. C’est peut-être ça qu’il faut anticiper/révéler avant d’acheter le livre (même si le résumé en quatrième de couverture le stipule aussi). Il est légitime de le préciser à nouveau afin de ne pas avoir de mauvaise surprise ou s’attendre à une immersion dans Gotham par exemple. Le suspense entretenu dès le début autour de l’aura mystérieuse de la chauve souris géante retombe un peu au fil de la progression avec une révélation malheureusement assez prévisible (surtout pour ceux habitués à ce genre de fiction), malgré quelques moments de confusion pas vraiment résolus mais plaisants quand même. L’exercice hors-norme reste quand même agréable (bien rythmé, bien écrit, bien dessiné).

Les fins connaisseurs des comics sur Batman ne pourront pas s’empêcher de penser au singulier Dark Night – Une histoire vraie, une plongée « dans notre monde » et surtout dans la vie de Paul Dini, scénariste du Caped Crusader et d’une agression dont il fut victime (d’où le titre). De la même façon, on se remémore C’est un oiseau, version similaire du présent comic mais sur l’homme d’acier au lieu de l’homme chauve-souris ou, bien sûr (et comme déjà cité) Superman – Identité Secrète, signé du même auteur Kurt Busiek et réédité le 4 septembre 2020 dans la collection DC Black Label à l’occasion de la sortie de Créature de la nuit (lui aussi sous ce même label), mis en vente le même jour.

Si le récit est « sombre » dès le début (le meurtre des parents), il prend une tournure « adulte » plus passionnante dès son chapitre suivant. Entre monde de l’entreprise, racisme américain « discret » des années 70’s… le tout servi par un dessin rappelant davantage la bande dessinée franco-belge ou les comics type polar, on sort clairement des habituels projets de l’industrie (ce qui était déjà évident en optant pour une histoire sur Batman sans Batman). On pense alors (pour la partie graphique) à la série culte Gotham Central par exemple, ancrant son récit dans une certaine ambiance froide, terne et réaliste. Le dessinateur et coloriste John Paul Leon a travaillé sur diverses séries, allant de RoboCop à Earth X (Marvel) en passant bien sûr par Batman. On a pu le voir à l’œuvre sur Terminal, deux chapitres publiés dans Detective Comics (période New 52) et Batman Saga qui sont justement compilés et proposés en noir et blanc et gratuitement chez vos libraires pour le Batman Day le 18 septembre prochain.

Créature de la nuit est donc un chouette drame urbain énigmatique à la touche graphique très travaillé, très agréable : on y trouve une certaine plausibilité élégante dans les morphologies, décors et visages. Plutôt touchant et palpitant, le livre est sans nul doute une réussite pour qui y cherche à la fois ce style de dessins et cette ambiance si particulière couplé à une narration rythmée et prenante. « Malheureusement » l’ensemble ne plonge pas le lecteur dans une « vraie » histoire de Batman et ce n’est pas ça qu’il faut espérer y trouver ici, on est davantage dans une sorte de bande dessinée indépendante prestigieuse, qui se sert du mythe du Chevalier Noir pour étoffer (brillamment) son récit. Avis aux amateurs donc…


[A propos]

Sortie le 4 septembre 2020 chez Urban Comics

Scénario : Kurt Busiek
Dessin et couleurs : John Paul Leon
Traduction : Jérôme Wicky
Lettrage : Moscow Eye

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