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Grant Morrison présente Batman • Intégrale – Tome 2/4

Après une première intégrale assez inégale voire laborieuse dans sa dernière ligne droite, la saga de Grant Morrison opère un tournant en reléguant Batman/Bruce au second plan et en misant sur les (nouvelles) aventures de Dick et Damian, alias les nouveaux Batman et Robin ! Ce deuxième opus regroupe différents tomes simples de la précédente édition : les 3 et 6 (à l’exception de deux chapitres de ce dernier rappatriés dans la troisième intégrale), centrés sur Batman et Robin donc (couvertures jaunes et oranges ci-dessous) et le premier tiers du tome 4 (Le dossier noir).

[Résumé de l’éditeur]
Bruce Wayne est mort ! Gotham ne peut rester sans protection et c’est à Dick Grayson et Damian Wayne de reprendre le flambeau sous les masques de Batman et Robin ! Leur baptême du feu ne se fera pas sans heurts et ils devront bien vite affronter les menaces du Professeur Pyg, du Red Hood et d’un Bruce Wayne zombie !

[Début de l’histoire]
Juste avant sa supposée mort par Darkseid (cf. fin de Final Crisis), Batman est emprisonné dans une étrange machine. Durant ces « jours avant Oméga », le justicier revoie tout son passé, de ses premiers pas en tant qu’homme chauve-souris jusqu’à aujourd’hui. Mais d’étranges évènements lui font comprendre qu’il ne fait que « rêver »…

Après s’être sorti de ce périple et avoir vaincu Darkseid, le Chevalier Noir est renvoyé dans le passé, amnésique… Pour pallier l’absence de Batman dans le présent, Dick Grayson endosse la cape de son mentor et Damian Wayne devient officiellement le nouveau Robin !

[Critique]
Comme pour l’intégrale précédente, celle-ci compile six histoires issues des anciennes éditions et réparties ainsi : Le dossier noir – Acte I : La pièce manquante, Nouveaux masques, Au cœur des ténèbres, Le dossier noir – Acte II : Le batman, la mort et le temps, Batman contre Robin et Que meurent Batman et Robin. L’accent est donc mis sur ce fameux Dossier noir (on verra de quoi il en retourne plus loin) et les aventures des nouveaux Batman et Robin, à savoir Dick Grayson et Damian Wayne !

À noter, une certaine réorganisation entre les anciens tomes simples (qui proposaient les mêmes récits mais dans un ordre différent, incluant même des planches de Final Crisis qui contextualisait la fausse mort de Batman et son retour – une autre saga également écrite par Morrison) et celui de cette intégrale, afin d’avoir une lecture globale davantage cohérente. En effet, on reprend directement là où s’était arrêtée l’intégrale précédente, avec Batman qui sort de l’eau après le crash de l’hélicoptère.

Dès son retour, c’est une plongée dans son inconscient qui surgit à nouveau mais cette fois de façon plus limpide : on revoit les moments forts du Chevalier Noir de ses origines jusqu’à aujourd’hui. Tout ceci correspond à l’arc Le dossier noir – Acte I : La pièce manquante, étalé sur quatre chapitres (Batman #682-683 puis #701-702). Dans sa dernière ligne droite, on retrouve à nouveau les évènements de Final Crisis et donc la mort (apparente) de Batman par Darkseid (en réalité propulsé dans le passé et amnésique – la « suite » de ses aventures est à découvrir dès le début de la troisième intégrale – on ne reverra quasiment plus Batman/Bruce ici).

Ces quatre épisodes sont réjouissants et devraient ravir n’importe quel fan de Batman ! Malgré quelques passages brumeux (la fission avec Le Grumeau), la compréhension au fil de l’eau d’une torture mentale qui raconte donc toute la mythologie de Batman est savoureuse – même si celle-ci incorpore quelques éléments factices – autant tout narrer chronologiquement et avec précision et « réalité » pour être plus efficace. Pas de quoi bouder son plaisir néanmoins, cette semi-aventure est un régal pour les puristes qui se délecteront de toutes les références proposées par Grant Morrison, mais aussi pour les novices qui bâtiront ainsi une cartographie, plus ou moins complète, de l’histoire du Chevalier Noir de ses origines à nos jours.

On rappelle que l’auteur écossais souhaite procéder à une sorte d’unification de toutes les aventures passés de tous les Âges des publications des comics pour les rendre cohérentes. Ce « tout » apparaît ici d’une façon plus soutenue et paradoxalement plus claire, ne s’attardant pas sur des personnages inutiles et dont on se moque. C’est peut-être ce qu’il « manquait » au tome précédent, ou plutôt ce qui aurait été plus habile de mettre en premier afin de ne pas perdre le lectorat. Ici, le nouveau venu peut être confus par moment mais ce sera plutôt rare et, dans tous les cas, pas très grave.

Les mentions à des alliés, ennemis, situations, lieux et moments « cultes » du justicier sont tellement nombreuses que l’éditeur en dévoile et décrypte une bonne partie après les épisodes (sur trois pages !). La seule contextualisation peut-être plus importante est liée aux évènements de Final Crisis qui s’imbriquent dans la narration (dans laquelle Morrison convoque aussi des éléments du Quatrième Monde de Jack Kirby).

En synthèse, cette longue introduction est une réussite et happe immédiatement. Notons qu’appeler ça Le Dossier Noir est presque une erreur car c’est corrélé au nom d’un dossier éponyme tenu par Batman qui condense ses aventures loufoques et délirantes publiées durant les années 1950. Ce qui sera précisément au cœur de l’intégrale suivante et… qui était en fait la composition principale de la précédente édition simple – qui regroupait donc ce Dossier Noir et cette aventure de quatre chapitres (ainsi qu’un autre). Cela faisait donc un peu sens mais ce n’est pas le cas dans le cadre de cette intégrale mais ce n’est pas très important.

Toute cette « pièce manquante » est dessiné par Tony Daniel, déjà à l’œuvre d’une bonne partie de l’intégrale précédente ainsi que Lee Garbett. Les deux artistes arrivent à composer une dense fresque élégante et graphiquement aboutie (colorisée par Ian Hannin et Guy Major). Un résultat très mainstream et propre mais totalement efficace et on n’en demande pas davantage pour ce segment atypique de 95 pages au total qui se conclut sur un Wayne de dos se réveillant dans une grotte (durant… la préhistoire – cela aussi sera à suivre dans l’intégrale suivante !).

Passé ce premier acte (c’est le cas de le dire), place à une équipe inédite : Dick et Damian en Batman et Robin ! Si la transition de Damian en Robin est ultra soudaine (il n’était pas encore réellement intégré dans la Bat-Famille, il était même retourné chez sa mère Talia et revient comme un cheveu sur la soupe), celle de Dick en Batman n’est pas totalement inédite. Le jeune prodige historique avait déjà revêtu la cape de son mentor après les évènements de Knightfall dans (le très sympathique) récit complet Le Fils Prodigue.

Aparté : lors de la publication du tome simple en 2012, Urban Comics contextualisait en avant-propos ces sujets et donnait les titres en VO (Prodigal en l’occurrence, mais aussi Battle for the Cow qui servait de transition pour Dick en parallèle du run de Morrison – prochainement chroniqué). Pour la réédition de 2018 en intégrale, Urban s’est contenté du strict minimum côté travail éditorial car le texte est identique à celui de la précédente édition. C’est dommage car entretemps l’éditeur a bien publié Knightfall et Prodigal ! Il suffisait donc de citer leurs titres traduits (et éventuellement les collections dont ils font partie). Ce n’est pas très grave en soi mais pourrait mal accompagner un lecteur novice.

La série (re)prend un rythme plus conventionnel (et agréable) avec les aventures de Dick et Damian. Même si elles arrivent sans être réellement introduites, on retrouve une dynamique plaisante où le binôme s’essaie tant bien que mal à cacher et compenser la disparition de Bruce et donc du « vrai » Batman. En résulte une salve de quinze épisodes de la série intitulée sobrement en VO Batman and Robin contenant trois arcs déjà précités : Nouveaux Masques (six chapitres), Au cœur des ténèbres, Batman contre Robin et Que meurent Batman et Robin (tous trois composés de trois épisodes chacun). Un chapitre de la série Batman (le #700) intervient après la seconde histoire – on y reviendra.

Dans Nouveaux Masques, Dick et Damian apprennent à travailler ensemble. Le caractère fougueux, intrépide (et insupportable) de Damian, offrent un humour bienvenu dans un run assez « austère », couplé à la bonhomie habituelle de Dick, cela fait presque du bien de « souffler » et d’avoir enfin un peu de légèreté après les précédentes histoires. La première moitié met en avant le professeur Pyg, créé spécialement pour l’occasion (en vrai, on l’avait déjà aperçu dans Batman #666, c’est à dire dans l’itération futuriste sur Damian, cf. Bethléem dans le tome précédent). Damian (qui est fait prisonnier) et Dick (qui a du mal à diriger son nouveau jeune allié) s’offrent une quête effrénée pour sauver toutes les proies de Pyg.

On assiste donc aux premiers pas de cet antagoniste particulièrement glauque, apparu ensuite dans d’autres aventures en comics bien sûr, mais aussi transposé dans différentes adaptations : le jeu vidéo Arkham Knight et la série Gotham entre autres. La seconde moitié ajoute Red Hood dans la partie dans une vendetta elle aussi sanglante et un Jason Todd violent et sans concession, même si un peu méconnaissable (on doute d’ailleurs un petit peu si c’est vraiment lui ou un usurpateur).

L’épopée n’est pas que narrative, elle est aussi visuelle ! Franck Quitely gère les trois premiers épisodes avec son style si atypique (et clivant). Ses traits granuleux, ses détails étranges qui sont censés ajouter du réalisme mais ne font que paradoxalement s’en éloigner. C’est un artiste singulier dont la patte tranche avec le reste des productions du genre (il s’est associé à plusieurs reprises avec Grand Morrison car, en dehors de Batman, on lui/leur doit les superbes All-Star Superman et les New X-Men). Cela tombe bien Philip Tan s’occupe des trois derniers chapitres de Nouveaux Masques avec une approche plus convenue mais néanmoins superbe. On oscille entre du David Finch, Andy Kubert et d’autres dessinateurs de renom du même genre (qui signeront quelques planches plus loin). Il est même étonnant que Tan n’ait pas eu davantage de titres chez DC par la suite, incluant Batman, tant son art épouse à merveille les situations d’action et la beauté des personnages ! Plutôt discret, il a tout de même été quelques arcs de Spawn, Green Lantern, X-Men et… Suicide Squad Rebirth !

Au cœur des ténèbres se déroule à Londres où Dick/Batman retrouve L’Écuyer (puis Le Chevalier – tous deux venant du Club des Héros, cf. tome précédent). Ils affrontent de mystérieux ennemis complètement oubliables mais, surtout, utilisent un puits de Lazare afin de ressusciter Bruce ! Cela fonctionne mais il semblerait qu’il ne s’agissait pas du vrai Bruce, celui revenu à la vie étant quasiment un zombie… Leur route croise aussi celle de Batwoman, présente « comme par hasard » (probablement pas mais ça manque cruellement de contextualisation) et Damian est en convalescence à Gotham.

C’est un récit un peu faiblard à la narration peu limpide, encore une fois, avec des improbabilités (Batwoman préfère mourir et revenir ensuite à la vie grâce à la source de Lazare), un retour express à Gotham, un corps d’un Bruce/Batman qui n’était pas le sien, etc. Les dessins de Cameron Stewart sauvent plutôt l’ensemble ainsi qu’un peu d’humour. À noter aussi jusqu’à présent sur les trois dessinateurs, la colorisation impeccable d’Alex Sinclair, comme souvent, remplacé par Tony Avina sur les deux derniers épisodes. Avina est moins doué et pas aidé par le style lisse et impersonnel de Stewart, manquant de relief, d’émotions et de lisibilité.

Le Batman, la Mort et le Temps est un épisode particulier, il est plus long que la normale (une trentaine de pages) et a carrément cinq dessinateurs prestigieux (Tony Daniel, Frank Quitely, Scott Kolins, Andy Kubert et David Finch). Pourquoi ? Car il s’agit du 700ème chapitre (!) de la série Batman. Morrison en assure bien sûr le scénario et propose une affaire à résoudre à travers trois Batmen : Bruce Wayne, Dick Grayson et le Damian Wayne du futur (aperçu dans Bethléem dans l’intégrale précédente). Le fil rouge entre chaque Batman est un mystérieux carnet, appartenant au Joker avec le dynamique duo qui peut brièvement voyager dans le temps (même si ce n’est pas du tout exploité). Malgré les chouettes dessins, ça ne raconte rien de très palpitant (c’est même peu compréhensible voire inintéressant) entre une machine à générer « ce qui aurait pu être » et autres changements d’époque, corrélés à un professeur (Carter Nichols – vieux personnage de DC) qui les aide à voyager dans le temps.

Les dernières planches rendent hommage à quatre Batmen du futur : Terry McGinnis (Batman : La Relève), Batman 3.000 (alias Brane, issu d’une création de Joe Greene et Dick Sprang en 1944 dans Batman #26), Brane Taylor de l’an 3.051 (autre création de Dick Sprang avec Bill Finger cette fois, dans Batman #67 en 1951 – Brane étant la contraction de Bruce et Wayne pour ces deux Batmen atypiques) et, enfin, Batman Un Million, créé par… Grant Morrison (dans DC One Million en 1998). Il s’agit d’un Batman de l’An 85.298, justicier anonyme et orphelin. Encore une fois, le scénariste écossais s’amuse à piocher dans un bestiaire sympathique et quasiment méconnu (à l’exception de McGinnis) mais ça ne sert pas à grand chose. À voir comme un hommage éphémère et appuyer la théorie que Batman et Robin résiste(ront) à l’épreuve du temps quoiqu’il arrive (ce qui cohérent pour un futur proche mais pour 853 siècles plus tard, c’est un peu ridicule…).

Retour à la série (et aux aventures) de Batman et Robin dans… Batman contre Robin, en trois épisodes. Un peu de contextualisation est de mise (absente du volume) : cette suite se déroule en parallèle de l’autre série écrite par Morrison : Le retour de Bruce Wayne, qui est incluse dans l’intégrale suivante. Il y a donc quelques connexions avec des ancêtres de Bruce Wayne qui donneraient des indices quant au voyage dans le temps de Wayne. Une théorie soutenue par Tim Drake à plusieurs reprises mais… sans qu’on voit Drake, ce sont Damian et Dick qui parlent de lui (on ignore donc ce que fait et comment va Tim…).

Par ailleurs on retrouve le personnage cagoulé et élégant d’Oberon Sexton, ultra énigmatique après ses premières apparitions un peu plus tôt dans la fiction. Son identité est révélée à la toute fin et… c’est une sacrée surprise (qu’on ne dévoilera pas mais qui semble en opposition totale avec l’ADN initiale du personnage qui se cache sous ce masque) !

Au demeurant, Batman contre Robin porte bien son titre : Damian est contrôlé à distance par Talia et Deathstroke afin de tuer Dick ! En complément, des pistes mènent à Barbatos, ancien Dieu chauve-souris maléfique, accentuant l’idée que Bruce est réellement dans le passé. Les différents évènements du présent sont donc terriblement palpitants bien qu’un peu décousus. D’un côté le retour imminent de Bruce Wayne, d’un autre l’évolution de Damian – nettement plus empathique qu’auparavant voire touchant.

En complément et en vrac : Dick, qui campe un Batman complexe avec un héritage lourd à porter, sans oublier les machinations de Talia, du tueur aux dominos (apparu en semi fil rouge depuis le début de l’ouvrage) et le fameux Gant Noir, organisation criminelle gérée par Hurt dans le précédent volet et qui semble toujours active. L’ensemble est dessiné par Andy Clarke et Sinclair revient pour les couleurs. Clarke s’approprie avec brio le style de Quitely, conférant une belle cohérence graphique dédiée à ce nouveau dynamique duo !

 

En dernière ligne droite, Que meurent Batman et Robin (trois épisodes) remet le Joker au premier plan ainsi que Hurt qui se fait passer pour… Thomas Wayne. Encore une fois (et malheureusement), la lecture est difficile, on nage entre illusions, psyché et réalité sans qu’on comprenne très bien l’ensemble. On salue en revanche l’assemblement de multiples pièces narratives contribuant au puzzle (non) linéaire et complexe de Morrison. Ainsi Pyg et d’autres sont confrontés dans une résolution à peu près cohérente mais sincèrement ardue.

Il manque une fluidité dans les dialogues, dans l’exposition et dans la globalité du récit pour mieux le saisir. C’est un parti pris clivant, à nouveau, qui ravit probablement une frange de fans contents de sortir un peu des sentiers éculés autour de l’homme chauve-souris mais qui délaisse ceux qui souhaitent suivre une fiction certes exigeante mais à minima intelligible. C’est cette fois Frazer Irving qui gère les dessins et la colorisation et… c’est très, très particulier (cf. image ci-dessous). Entre le cel shading bas de gamme d’un jeu vidéo ou bien une peinture à l’eau étrange… C’est parfois hideux (les gros plans sur les visages notamment) mais respecte bien la vision psychédélique de la fiction d’une certaine façon !

À noter que l’intégrale (tous comme les éditions précédentes) regorgent de bonus (plus de 50 pages !) compilant annotations de Morrison pour aider ses dessinateurs, croquis préparatoires, travaux de recherches, couvertures alternatives… bref un régal pour les amateurs et un ouvrage conséquent (568 pages !) pour 30 € seulement. À ce prix là, aucune raison de passer outre, surtout qu’on est « presque » (on insiste sur les guillemets) sur un livre qui pourrait se lire de façon indépendante sans avoir besoin de connaître le précédent et pouvant se contenter de cette fin ouverte.

Malgré ses quelques faiblesses d’écritures et ses dessins inégaux, cette deuxième intégrale est parmi les coups de cœur du site, ne serait-ce que pour la dynamique entre Dick et Damian, l’originalité de la situation globale, la première partie dans la psyché de Batman passionnante et – reconnaissons-le – parce qu’il faut bien qu’il y ait un segment du run de Morrison dans cette rubrique. L’auteur a eu le mérite d’innover même si – on radote – son parti pris est déroutant et clivant, bardé de références obscures et souvent peu pertinentes, cela changeait (surtout à l’époque) drastiquement de ce qu’on observait jusqu’à présent.

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 17 août 2018.
Contient : Batman #682-683, #700-702, Batman and Robin #1-15
Nombre de pages : 568

Scénario : Grant Morrison
Dessin : collectif (voir article)
Encrage : collectif
Couleur : collectif

Traduction : Alex Nikolavitch
Lettrage : Christophe Semal et Laurence Hingray

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Batgirl – Tome 02 : Affaires de famille

Après un premier volume séduisant qui prenait un tournant radical avec les précédentes aventures de Barbara et Batgirl, que vaut cette suite ?

[Résumé de l’éditeur]
Un nouveau Batman vient d’arriver en ville, et ce n’est pas vraiment du goût de Barbara Gordon. Son quotidien était déjà suffisamment mouvementé. Sa colocataire, Frankie, fait désormais partie intégrante de sa double vie et se retrouve par conséquent exposée à de nouveau dangers. Difficile de mener une vie normale d’adolescente lorsqu’on est aussi une super-héroïne.

[Histoire]
A Burnisde, Barbara continue de mener sa double vie avec la complicité de sa colocataire Frankie. James Gordon rend visite à sa fille et lui révèle qu’il est le nouveau Batman, celui qui contrôle une armure high-tech et officie avec le GCPD.

Décontenancée, la jeune femme hésite à lui révéler qu’elle est Batgirl

En ville, une antagoniste refait apparition : Electra.

[Critique]
L’ouvrage se décompose ainsi : un prologue (DC Sneak Peak : Batgirl), deux chapitres de la série Batgirl (#41 et #42), le troisième épisode annual, trois autres chapitres (#43 à 45) puis un épisode spécial détaché du reste et assez inutile (Batgirl Endgame #1) — on y reviendra.

Le début de ce deuxième volume est plutôt plaisant, on apprécie retrouver la relation père/fille entre James et Barbara, surtout vu le contexte avec James Gordon devenu le nouveau Chevalier Noir. Mais cela pose aussi certaines limites : cette connexion avec les deux derniers tomes de la série Batman (La Relève) perd probablement en intérêt pour les lecteurs qui n’ont pas suivi l’évolution du célèbre commissaire. Difficile de s’imaginer l’ancien policier rasé de près, svelte et musclé endosser cette armure incroyable… Et on s’interroge toujours : comment diable le paternel ne comprend toujours pas que sa fille est Batgirl ?!

L’épisode annual est lui aussi relié à d’autres comics de l’univers Batman. Tout d’abord à Grayson puisque Batgirl côtoie Dick (censé être mort dans le tome 7 de la série Justice League). Va-t-elle reconnaître son ami qui travaille à ce moment-là pour l’agence Spyral sous l’égide de Huntress ? Ensuite à Catwoman Eternal (complète en deux tomes) suite à sa rencontre avec Spoiler (Stephanie Brown) qui surgit un peu de nulle part. Enfin, après avoir croisé Batwoman, c’est avec la série Gotham Academy (terminée en trois volumes) que se créée une énième passerelle (cette série est d’ailleurs scénarisée par Brenden Fletcher, qui travaille aussi sur Batgirl).

Toute la première moitié du livre est globalement efficace mais parsemée d’allusions à d’autres séries ; difficile donc de tout comprendre si l’on n’est pas familier avec l’univers. Pas de quoi être perdu complètement non plus mais il est dommage de ne pas bénéficier d’une indépendance totale dans ce genre de récit. Quid à ce moment précis des relations amoureuses de Barbara ? Il n’a toujours pas été fait mention de ses flirts et son ancien (ou actuel ?) petit ami vu dans le premier tome. Un peu dommage, surtout quand on lit tout à la suite… C’est désormais Luke Fox, fils de Lucius, qui est la nouvelle caution romance de Barbara, principalement dans le dernier tiers de la bande dessinée.

Le reste du titre montre les préparatifs du mariage d’Alysia, l’ancienne colocataire de Barbara (vu dans les chapitres publiés en kiosque et non en librairie), avec sa copine Jo. Barbara aide son amie à s’organiser tout en enquêtant sur une attaque de tigre (!) chez Lux Tech, filiale technologique de Lucius Fox. L’avant-dernier chapitre montre ce fameux mariage et commence dans une veine hyper « girly » avant d’être nettement plus émouvant grâce au retour de Dick et ses retrouvailles avec Barbara. On aime aussi voir une romance et un baiser entre deux personnes du même sexe dans une bande dessinée « mainstream », un point fort de la série, indéniablement.

Comme brièvement évoqué, l’ultime épisode est (encore) connecté à la série Batman, mais cette fois à une tranche d’histoire qui se déroulait plus tôt, à savoir Mascarade. Le Joker ayant libéré ses toxines dans la ville, Batgirl sauve une citoyenne en proie à la folie des habitants de Gotham, le tout dans une aventure entièrement muette (déjà chroniquée ici). Complètement anecdotique et non reliée au reste de la série… On peut approuver le choix de l’éditeur de proposer une forme d’intégralité de Batgirl en librairie tout en déplorant l’aspect « pot pourri » de regrouper des arcs narratifs trop décousus du reste.

Si le premier tome manquait cruellement d’action, c’est l’inverse ici : on suit davantage Batgirl que le quotidien de Barbara. Espérons que le troisième et dernier opus de la série trouvera le bon équilibre entre les deux. Au global, Affaires de famille n’est ni meilleur ni moins bon que Bienvenue à Burnside, il est dans la droite lignée de ce dernier, compilant des chapitres éparses et parfois moins passionnants à cause de leurs allusions à d’autres séries. Un léger manque d’unité narrative à l’inverse du précédent volume donc. En revanche, et à l’instar cette fois du premier opus : on retrouve toujours des ennemis vite survolés, vite oubliés, c’est aussi dommageable (mais c’est un parti pris). L’objectif est (encore et toujours) de se démarquer de l’image un peu plus sombre de l’époque d’Oracle puis des évènements sanglants de la première ère Renaissance. Le lectorat ciblé est bien sûr « jeune », idéalement féminin voire un peu geek, mais ça passe quand même pour les autres s’ils sont moins exigeants ou adeptes de ce ton radicalement différent (une fois de plus : ne pas s’attendre à de la grande violence ou dramaturgie, ce n’est clairement pas le but ici).

Plusieurs dessinateurs se succèdent mais sans gâcher une homogénéité graphique (voir ci-après) donc on retrouve l’esprit pop, aérien, très coloré et « frais » qui contribue à l’identité visuelle de Batgirl et cet aspect peu commun à une série du genre. L’équipe créative est la même à l’écriture (le duo Cameron Stewart et Brenden Fletcher) et côté dessin quelques changements : on retrouve bien Babs Tarr la majeure partie du comic, aidée de Joel Gomez parfois et quatre autres artistes sur l’annual : Bengal, David Lafuente, Ming Doyle et Mingjue Helen Chen. Bengal est seul sur le chapitre #44 et le Endgame, il s’agit d’un dessinateur français ! Il contribue aussi à amener sa patte dans cette étonnante relecture acidulée et dynamique de la jeune justicière.

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 29 avril 2016. Précédemment publié dans Batman Univers #1 à #7 (mars à août 2016).

Scénario : Cameron Stewart & Brenden Fletcher
Storyboard : Cameron Stewart
Dessin : Babs Tarr
Encrage : Babs Tarr
Couleur : Maris Wicks

Traduction : Mathieu Auverdin
Lettrage : Stephan Boschat

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Batgirl – Tome 01 : Bienvenue à Burnside

Après les critiques des chapitres #01 à #34 (et quelques compléments) de la série Batgirl sous l’ère New 52 — qui ont tous été publiés dans le magazine Batman Saga en France (mais pas en recueil en librairie) — place à la « suite » (qui est surtout un nouveau départ) avec les chapitres #35 à #40 (et Secret Origins #10) qui composent ce premier tome (sur trois) de la série sobrement intitulée en France chez Urban Comics Batgirl, point d’entrée idéal avec Batgirl – Année Un pour découvrir un récit entièrement centrée sur l’héroïne. Mais attention, le personnage et son univers changent radicalement dans cette aventure… Explications.

[Résumé de l’éditeur]
Lorsque les ennuis pointent le bout de leur nez, Barbara Gordon n’est pas du genre à abandonner ses vieilles habitudes. Alors, quand un terrible incendie la prive de tout ce qu’elle possédait, la jeune femme saisie l’opportunité de repartir à zéro. Tout comme le reste de la jeunesse branchée de Gotham, elle s’installe dans le quartier chic de Burnside et profite de ce renouveau pour redéfinir le style et les méthodes utilisées par son alter ego Batgirl. Mais changer d’environnement ne réduit pas pour autant les menaces et dangers quotidiens de l’héroïne.

[Histoire]
Le lendemain du déménagement de Barbara à Burnside (quartier branché de Gotham), la jeune femme se réveille avec une sacrée gueule de bois. Sa nouvelle colocataire Frankie lui rappelle qu’elle a flirté avec un homme qui a passé la nuit chez elles (mais qui a dormi sur le canapé !). Après avoir été cherchée des cafés et arrêtée un voleur au passage, Barbara Gordon croise Dinah Lance (Black Canary), dont l’appartement a été brûlé (ainsi que tout le quartier où elle résidait). Double problème : Barbara avait stocké des affaires et son équipement chez Dinah et en plus son propre ordinateur personnel a été volé durant la crémaillère. Le précieux travail de sa thèse, un algorithme pouvant anticiper certains crimes avant d’avoir lieu, se trouvait dans son disque dur.

La justicière doit faire appel à sa mémoire photographique pour se rappeler ce qu’il s’est passé. Un certain Black Riot récupère justement les données virtuelles de personnes pour détruire leur vie en les dévoilant ensuite…

Dans Burnside, il semblerait qu’une personne se fasse pour Batgirl ! Elle aurait même démasqué Barbara.

[Critique]
Après un run plus ou moins dispensable (cf. cet article), que vaut ce nouveau départ de Barbara sous l’égide des scénaristes Cameron Stewart et Brenden Fletcher (Gotham Academy) ? Et bien… c’est plutôt sympathique, à défaut d’être épique, révolutionnaire ou mémorable. Le ton est relativement « léger », l’ensemble frais et coloré, parfois improbable (on y reviendra) mais l’héroïne est particulièrement attachante, comme son entourage. Attention : ce renouveau de Batgirl risque d’être clivant, tant on s’éloigne (un peu) d’une personnalité et (beaucoup) d’un univers normalement plus « sombre et sérieux » !

Problèmes d’argent, travail scolaire, thèse, soirées alcoolisées, relations amicales et amoureuses compliquées, ordinateurs, smartphones, image virtuelle, réseaux sociaux et sites de rencontres, pas de doute, nous écumons les thématiques de la « jeunesse » post-adolescence/pré-adulte ! Si certaines véhiculent quelques clichés (ou sonnent trop « girly » selon son degré d’acceptation), l’ensemble n’a pas à rougir tant il propose une approche singulière dans l’univers habituellement sombre de Batman. L’homme chauve-souris est d’ailleurs absent ici, de même que James Gordon (à quelques rares cases près mais sans intérêt). A l’exception de Dinah Lance, il n’y a d’ailleurs aucune connexion à la mythologie connue du Chevalier Noir. Les ennemis sont nouveaux et on a presque l’impression de suivre une justicière qui pourrait être « n’importe qui » tant l’accent du tome est mis sur le quotidien de la jeune femme. C’est clairement la partie la plus réussie de l’ouvrage, impossible de ne pas apprécier cette Barbara et ses soucis journaliers très communs !

Quand elle enfile son costume, c’est pour se battre contre des personnages un peu ridicules et vite oubliés. Mais — heureusement — l’œuvre va plus loin, cherchant à conjuguer la vie numérique moderne et les conséquences des images et vidéos sur les réseaux sociaux (le fameux Hooq, mélange de Facebook et Tinder, très présent tout au long de la bande dessinée). Que va-t-on dire sur le hashtag #Batgirl après ses derniers exploits ? C’est une approche assez minimaliste mais tout de même plaisante. On peut pousser la réflexion plus loin et y voir une critique acerbe non seulement de la vie ultra-connectée de certains jeunes, mais aussi de l’art contemporain dans son arnaque la plus pure, la télé-réalité, les applications de rencontre et ainsi de suite. Est-ce vraiment la volonté des auteurs ? Difficile de le savoir mais dans les deux cas ça passe.

Autour de Barbara gravitent plusieurs hommes et femmes, certaines homosexuelles ou musulmanes, sans que cette orientation sexuelles ou religion soit mise en avant ou devienne une caractéristique primaire de leur personnalité. Une écriture accessible, presque évidente et une forme de progressisme quelque part. Appréciable. Les traits simplistes et la mise en couleur, très variée et riche, avec un côté « pop-art » assumé (parfois presque cartoony), contribuent à cette impression de « légèreté » évoquée plus haut, de bonne humeur même ! Babs Tarr (dessin et encrage) et Maris Wicks (couleur) proposent leur style atypique pour servir la fiction et, une fois de plus, sans révolutionner le genre, ça fonctionne plutôt bien. Les tons pourpres (rappelant le costume) et orangées (la chevelure rousse) agrémentent les cases. La fameuse « mémoire photographique » de Barbara est particulièrement bien illustrée dans le premier chapitre, dommage qu’on ne retrouve pas le procédé (sorte d’arrêt sur image bleuté avec indices en surbrillance) plus tard ou qu’on n’emmène pas le lecteur dans des énigmes possibles si on est attentif. On note un épisode particulier (Secret Origins #10) où Irene Koh officie aux dessins et à l’encrage, accompagné de Hi-Fi pour la colorisation : les planches sont un brin plus élégantes tout en restant proche du travail du binôme créatif graphique de la série principale.

Tout n’est pas pour autant acceptable dans Bienvenue à Burnside. On flirte avec la science-fiction un peu trop improbable pour être réaliste (que ce soit dans une technologie évoquée dans les premiers chapitres ou de l’identité d’une intelligence artificielle dans les derniers). Pas très grave en soi mais ça gâche une certaine immersion… De même, on se demande comment certains protagonistes n’arrivent pas à devenir l’identité de Batgirl quand ils la côtoient sous son costume mais aussi sous son alias civil. Là aussi on peut fermer les yeux dessus aisément.

Ce premier tome de Batgirl ne propose pas une longue aventure épique et palpitante (et manque cruellement d’action) mais permet d’ouvrir une parenthèse sympathique se concentrant sur une « nouvelle » Barbara Gordon, accroc aux réseaux sociaux et dans un univers bien trop acidulé. En se concentrant sur des tranches de quotidiens mêlées à quelques affrontements peu palpitants, le comic séduit un lectorat bien particulier tout en repoussant légitimement un autre, attendant probablement quelque chose de foncièrement différent dans le traitement d’une justicière emblématique. A ceux-là, on les dirigera plutôt vers d’autres sagas où Barbara est en retrait, reflétant peut-être une autre image, plus guerrière et davantage ancrée dans l’univers de Batman.

[À propos]
Publié en France chez Urban Comics le 11 septembre 2015
Précédemment publié dans Batman Saga #37 à #43

Scénario : Cameron Stewart & Brenden Fletcher
Storyboard : Cameron Stewart
Dessin : Babs Tarr
Encrage : Babs Tarr
Couleur : Maris Wicks

Traduction : Mathieu Auverdin
Lettrage : Stephan Boschat

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Ci-dessous, la superbe couverture du chapitre #40 sans les textes et titres.