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Batman : Le Chevalier Noir – Tome 1 (réédition intégrale)

Urban Comics réédite depuis 2018 certaines de leurs séries en compilant en moyenne deux à trois « tomes simples » en un seul, proposant ainsi un nombre réduit de livres (deux à quatre) pour avoir une série complète. C’est le cas de Batman : Le Chevalier Noir, une série initialement divisée en quatre « tomes simples » (Terreurs Nocturnes, Cycle de Violence, Folie Furieuse et De l’Argile) et republiée en 2019 sous forme d’intégrale en deux volumes (comprenant évidemment les deux premiers « tomes simples » pour l’un, les deux derniers pour l’autre). La série s’inscrit plus ou moins en suite du one-shot La Nouvelle Aube (plutôt moyen) — la couverture de l’intégrale provient d’ailleurs de celle d’un chapitre de ce récit — mais nul besoin de connaître cette histoire pour découvrir Batman : Le Chevalier Noir.

Le sommaire propose trois récits reprenant les anciennes éditions :
Terreurs Nocturnes [Batman : The Dark Knight #1-7]
En Pleine Folie [Batman : The Dark Knight #8]
Cycle de Violence [Batman : The Dark Knight #10-15 + #0]
L’absence du chapitre Batman : The Dark Knight #9 est logique, celui-ci était totalement déconnecté de la série puisqu’il était relié à la saga La Nuit des Hiboux et fut publié dans le magazine Batman Saga #10 (en mars 2013) et fut brièvement chroniqué dans cet article récapitulatif.

(Les couvertures des deux « tomes simples », Terreurs Nocturnes et Cycle de Violence — publiés en France en octobre 2012 et août 2013 — aujourd’hui plus en stock et donc réédités sous forme d’intégrale.)

[Histoire – Terreurs Nocturnes]
Plus de trois cent détenus d’Arkham s’évadent ; tous ont injecté un certain sérum (ressemblant à celui de Bane) et sont devenus des montagnes de muscles. Une mystérieuse fille en lingerie et costume de lapin semble connectée à ces libérations et nouveaux pouvoirs des ennemis de Batman

Ce dernier s’efforce donc de combattre tour à tour ses antagonistes habituels : Double-Face, le Joker, Gueule d’Argile, l’Épouvantail, Deathstroke, etc. On ignore qui se cache réellement derrière la toxine décuplant les forces de ces vilains. L’aide de Flash (et même de Superman) ne sera pas de trop !

Dans le civil, Bruce Wayne fait la connaissance de Jaina Hudson, une étrange complicité se noue entre eux. Quant au GCPD, il semble que le commissaire Gordon soit plus est moins la touche et c’est le lieutenant Forbes qui s’occupe de l’investigation de l’évasion ; ce dernier a clairement une dent contre le Chevalier Noir.

[Critique]
Terreurs Nocturnes accumule les défauts et qualités « classiques » de certains comics banals de super-héros (incluant donc ceux sur Batman). Explications.

L’histoire est très basique, on enchaîne des affrontements entre « le gentil mais violent Batman » et « les très très méchants et très très musclés ennemis ». En somme : pas trop de subtilité, du combat bien bourrin comme il faut. Une approche assez primaire mais qui gagne en intérêt au fil des chapitres pour une révélation finale assez étonnante ! Avant celle-ci, on s’ennuie parfois tant les clichés s’accumulent et l’ensemble manque d’une certaine finesse. L’extrême « virilité » (de Batman, de Bruce Wayne même, et de ses ennemis quasiment surhumains) va malheureusement de pair avec le traitement des personnages féminins. Jaina Hudson ne cache pas son intérêt « sexuel » envers Bruce Wayne (« Bénis soient les bonnes nouvelles et les dessous en dentelle. » lui dit-elle au restaurant) ; la jeune fille costumée en « lapin blanc » et en lingerie (un corset, un string et des bas pour habillement) est elle aussi réduite à un objet de fantasme, y compris pour… Alfred ! « J’espérais que le lapin blanc puisse s’enticher d’un justicier d’âge mûr mais raffiné. » évoque le majordome sans retenu. Un contraste détonnant avec l’habituelle production récente des récits sur Batman.

In fine, ce sont ces deux écritures « simplistes » qui empêchent d’apprécier pleinement le récit (pour ceux qui y sont sensibles évidemment, les moins exigeants y trouveront leur compte). Les hommes sont donc des brutes musclées et les femmes une surenchère sexuée de leurs atouts. Sans forcément évoquer un prisme féministe, c’est tout de même flagrant… et du coup vraiment dommage de proposer cela pour des lecteurs jeunes ou adultes, surtout en pleines années 2010.

Mais — heureusement ! — il y a, comme évoqués plus haut, quelques éléments de l’histoire bienvenus car non prévisibles (même s’ils arrivent tardivement) et qui laissent présager du bon pour la suite ! Et puis, surtout, il y a les dessins de David Finch (qui signe également le scénario co-écrit avec Paul Jenkins). Les planches sont sublimes : les héros et vilains sont brillamment croqués, fidèles aux meilleures productions comics modernes. Le découpage permet de vibrer au même rythme que le Chevalier Noir, particulièrement dans ses affrontements. Brutal. Implacable. Cet axe graphique (assez proche du travail de Jim Lee par exemple) gagne en profondeur grâce à l’encrage de Richard Friend (la galerie de bonus montrant les crayonnés de Finch et les encrages noir et blanc des couvertures par Friend sont superbes). La mise en couleur par Alex Sinclair et Jeromy N. Cox enjolivent encore plus l’ensemble (sauf pour certains visages). On peut juste déplorer un côté parfois trop gras pour les plans « de corps » tant il y a une musculature imposante qui manque de finesse.

Terreurs Nocturnes avance en terrain plus ou moins connu. Des connexions avec le reste de la chronologie de Batman (il a été dévoilé que Wayne finançait Batman — référence à Batman Incorporated de la saga Grant Morrison présente Batman qui se déroule juste avant et en parrallèle, Gordon subit les conséquences de Sombre Reflet…) sans que cela gâche la compréhension (la série a été lancée au moment du premier relaunch (New 52) et est donc parfaitement accessible à tous). La plupart des ennemis sont représentés et en action, une partie de la Justice League vient même à la rescousse et la Bat-Family fait office de figuration (ce n’est pas problématique). Une nouvelle enquête et un nouvel antagoniste complètent les affrontements épiques. Sur tous ces points, l’ensemble est quand même très réussi (pour peu, comme on le disait, de ne pas être trop exigeant). Si l’ensemble narratif n’apparaît guère moderne (et rappelle pour les connaisseurs le jeu vidéo Arkham City qui lorgnait vers le même script — qui connu également une adaptation en librairie — et les séquences avec Bane sont clairement pompées sur Knightfall), il séduit quand même grâce à sa fin (qui donne vraiment envie de découvrir la suite) et il est sublimé par ses dessins. En synthèse : de belles planches et une histoire un peu simpliste (qui enchaîne les stéréotypes grossiers) mais qui permet de passer mine de rien un agréable moment sans chercher une grande réflexion. La forme l’emporte donc sur le fond…

[Histoire – En Pleine Folie]
Des citoyens de Gotham se sont entretués dans une rame de métro. Le Chevalier Noir enquête et se retrouve rapidement face aux jumeaux Tweedledum et Tweedledee.

James Gordon est forcé de voir une psy s’il veut conserver ses fonctions.

[Critique]
L’accent était tellement forcé sur « le lapin blanc » (aussi bien textuellement que graphiquement via le nouveau personnage féminin mystérieux — elle n’est pas présente dans ce chapitre malgré sa présence sur la couverture), qu’on ne pouvait que supposer que le Chapelier Fou n’était pas étranger à tout ça. Il apparaît évidemment ici mais finalement plutôt déconnecté de ce qu’on a vu avant. On reste dans un petit récit très classique : Tetch veut provoquer l’anarchie en manipulant les esprits. Rien de novateur dans tout cela… même si ça s’incruste bien dans l’histoire entamée précédemment puisque le Dark Knight n’avait pas encore affronté cet ennemi.

C’est cette fois Joseph Harris qui écrit ce chapitre et Ed Benes qui le dessine. À nouveau : c’est là le point fort puisque les planches sont particulièrement réussites avec en prime d’agréables jeux d’ombre. Seuls des fonds de cases sans décors à part une couleur font tâches. Pour les plus intéressés, Robert Hunter et Jack Purcell s’occupent de l’encrage, tandis que Jeromy N. Cox reste à la colorisation. En conclusion : un chapitre anecdotique donc mais toujours agréable à regarder (mais pas spécialement à lire).

[Histoire – Cycle de Violence]
Bruce Wayne
est en couple avec la pianiste ukrainienne Natalya Trusevich (qui ignore sa double-identité). Leur relation est loin d’être parfaite et le milliardaire peine à se remettre en question.

James Gordon et Batman sont à la poursuite d’un mystérieux Croque-Mitaine qui enlève des enfants et les relâche complètement métamorphosés. Il s’agit évidemment de l’Épouvantail qui kidnappe aussi le commissaire…

Le Chevalier Noir, plus remonté que jamais, compte bien l’affronter.

[Critique]
Une conquête féminine qui débarque de nulle part… voilà qui commence mal ! La musicienne Natalya est en effet déjà avec Bruce depuis un petit moment visiblement et a même ses quartiers (et son piano) dans le Manoir Wayne. Elle reproche au milliardaire de ne pas s’investir au quotidien ; leur couple ne mène à rien vu qu’il ne fait pas d’efforts — plusieurs dialogues du genre confirment donc que la relation existe depuis longtemps. C’est d’autant plus étonnant que, quelques chapitres plus tôt, Wayne semblait conquérir une autre personne : Jaina Hudson (qui était narrativement mieux introduite en tout cas). Natalya est bien vite éclipsée, au même titre que Jaina Hudson et même du « lapin blanc » des épisodes précédents (vont-elles revenir dans les suivants ?).

« Qu’est-ce qu’elle a cette ville ?
Toujours à nous mettre sous le nez
un miroir déformant qui nous renvoie
nos propres peurs. » James Gordon

À la fin de la lecture il y a clairement un manque de cohérence entre le premier et le second tome (rassemblés ici dans l’intégrale donc). En éclipsant cette « mauvaise écriture » sur la vie civile de Bruce Wayne et la « non-suite » entre les deux histoires, le reste est tout de même relativement réussi. Encore une fois, ce qui fait la part belle au récit est bien sûr les dessins, toujours de David Finch. L’ambiance plus sombre, plus gore, plus sale est brillamment croquée. Il faut dire que l’affrontement épique entre l’Épouvantail et l’homme chauve-souris est au cœur de Cycle de Violence. Un ennemi de choix pour laisser libre court à son imagination et une vision noire de l’ensemble. Sans surprise, le questionnement de la peur revient sans cesse, alternant les flash-backs réciproques du justicier et de son ennemi (étrangement communs). La solitude est mise à rude épreuve, noyau dur des tourments de chacun.

Du reste, on retrouve autant d’action que d’incohérences ou de réel intérêt à la réflexion. En synthèse, cette seconde partie s’avère plus maîtrisée mais toujours très classique dans son traitement. Rien de vraiment novateur dans tout cela. In fine, à l’instar de la première moitié de l’ouvrage, c’est avant tout la partie graphique qu’il faut privilégier pour apprécier pleinement ces aventures du Chevalier Noir. Anecdotiquement, on notera quelques connexions avec Damian Wayne et la série Batman & Robin ainsi que des allusions au célèbre Killing Joke.

[À propos]

Publié en France chez Urban Comics le 11 janvier 2019.

Scénario : David Finch, Paul Jenkins et Gregg Hurwitch
Dessin : David Finch
Encrage : Richard Friend
Couleur : Sonia Oback

Interlude dessinée par Mico Suayan et Juan Jose Ryp

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[Manga] Batman & the Justice League – Tome 03

Après un deuxième volume plus réussi que le premier, que vaut le troisième ?

[Histoire]
Aquaman ramène son frère Orm, sous l’emprise des Ley Lines, à la raison et leur confrontation s’arrête.

Batman se retrouve face à Akurou, le mystérieux nouvel allié du Joker et de Lex Luthor qui semble manipuler une puissante vague sous forme de serpent, issue de sa haine grandissante.

Au Manoir Wayne, le jeune Rui et Wonder Woman font face à un nouvel ennemi : Sinestro ! Ce dernier est fortement intéressé (lui aussi) par la puissance des Ley Lines. Green Lantern n’est pas loin…

[Critique]
Le livre rassemble les chapitres 10 à 15 ainsi qu’une courte histoire bonus dédiée à Aquaman, le tout réparti sur environ 180 pages en noir et blanc. Il manque clairement une dimension épique dans sa première partie (correspondant au résumé ci-dessus) : aucune surprise, un ensemble un peu confus, pas forcément de cohérence, etc. Ces satanées « Ley Lines » sont au cœur du récit et, on l’avait déjà mentionné par le passé, c’est l’une des très mauvaises idées du scénario. Une facilité narrative paradoxalement compliquée puisqu’elles ne sont toujours pas expliquées. Il faut donc se référer à la définition (peu crédible) écrite dans le premier tome à travers une parole du Joker : « L’intelligence de tous les êtres vivants ou ayant existé forme un flot qui tourne autour de notre planète. C’est ce qu’on appelle les Ley Lines. » Deux volumes plus tard, cet alignement (traduction maladroite de « Ley Lines ») correspond désormais aux plus puissantes sources d’énergies (plutôt maléfiques) disponibles un peu partout sur Terre. Celles-ci attirent donc Sinestro mais aussi Lex Luthor et le Joker comme on le savait déjà (on ne sait pas trop pour Akurou qui reste bien mystérieux mais perd clairement de son aura énigmatique).

Passé ce premier bloc narratif peu entraînant, on arrive dans la seconde partie de l’ouvrage qui introduit les membres de l’Injustice League ! Sous l’égide de Luthor, Superman Cyborg, Néga-Flash, Arès et le Joker forment donc une équipe voulant créer un nouveau monde idéal (un objectif très… original). Orm (Ocean Master) devait évidemment les rejoindre mais c’est, in fine, Sinestro qui va plus ou moins se greffer à eux. L’on découvre ensuite que Rui et sa famille (notamment sa mère et sa grand-mère — qui connaissant Thomas Wayne) sont issus d’une lignée de chamanes et que le jeune adolescent japonais est choisi pour matérialiser les Ley Lines en en devenant l’hôte.

Si l’histoire avance plutôt bien, malgré ses invraisemblances et son faible intérêt, il faut se tourner vers le découpage dynamique et les graphismes pour trouver des qualités à ce nouveau tome. Les dessins sont soignés mais clairement inégaux ; on retient de belles séquences (celles de fin avec les cerisiers en fleurs ainsi que certains affrontements plus ou moins réussis) et d’autres très moyennes (toujours ces corps musclés disproportionnés). L’arrivée de Green Lantern fait du bien au récit, il ne restera que Flash et Cyborg a mettre en avant dans les prochains volumes. Aucun protagoniste ne bénéficie d’une exposition plus poussée qu’un autre, c’est à la fois bien (cela évite un déséquilibre flagrant) et en même temps moyen (personne ne sort réellement du lot). En synthèse, c’est un constat mitigé qui se dresse après lecture. Difficile d’être motivé à lire la suite mais les faibles prix de chaque livre et ce côté somme toute inventive (aux dessins en tout cas) et atypique (les codes narratifs du manga — en plus des styles graphiques — rencontrent ceux des comics) prennent le dessus. Reste une curiosité moyennement convaincante jusqu’ici…

Plus anecdotique, le manga voit sa couverture cartonnée nettement plus « solide » qu’auparavant. Une optimisation qui rend paradoxalement l’objet moins maniable et plus fragile, les couvertures « souples » étant plus facile à tenir pour la lecture (la quatrième de couverture risque d’être pliée durant la lecture). Dommage. Un autocollant bleu annonçant « un chapitre inédit sur Aquaman » en bonus est apposé sur le livre, lui-même sous scellé. On ignore si cette courte histoire, renommée « Aquaman – Justice League Origins » était prévue initialement pour compléter le manga ou si l’arrivée prochaine de son adaptation au cinéma a initié cette création de… 9 pages (!) pour séduire un fantasmé nouveau public.

[À propos]
Publié en France chez Dark Kana le 23 novembre 2018.
Scénario : Shiori Teshirogi sous la supervision américaine de DC Comics
Dessin & Encrage : Shiori Teshirogi
Traduit et adapté en français par Rodolphe Gicquel

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Batman – White Knight

Sean Murphy (Punk Rock Jesus, Tokyo Ghost…) écrit et dessine les huit chapitres de Batman – White Knight. Un one-shot publié en France le 26 octobre 2018 en trois éditions : une classique en couleur, la même mais en édition limitée avec une couverture inédite uniquement disponible en Fnac et, enfin, une luxueuse (et plus onéreuse) en noir et blanc. Découverte de cette histoire singulière qu’Urban Comics a proposé pour inaugurer sa collection DC Black Label : « le versant adulte de l’univers DC ».

(Les couvertures des trois éditions différentes.)

[Histoire]
Toujours plus radical, Batman tabasse le Joker après une énième course-poursuite. Le justicier ne se soucie même plus des dommages collatéraux et son entourage (Batgirl et Nightwing notamment) peinent à le reconnaître et faire en sorte qu’il se ressaisisse. Le Joker cherche justement à convaincre le Dark Knight qu’ils forment un « couple » et que l’homme chauve-souris a autant besoin de lui que l’inverse. Il le met même au défi d’être guéri de sa folie pour lui prouver que même en étant « gentil », Batman désirera toujours le Clown du crime, d’une façon ou d’une autre…

Batman  est filmé à son insu dans un excès de violence contre le Joker (il l’achève même en lui enfonçant de force des pilules de guérison dans la bouche) et sous les yeux impassibles de Gordon et de policiers. Le justicier est sujet à débat politique et sociétal. Dans une ville où le GCPD ne semble pas assez efficace, les méthodes du Caped Crusader divisent les citoyens.

Peu après, aussi surprenant que cela puisse paraître, le Joker, alias Jack Napier semble guéri de sa folie. En recouvrant ses facultés mentales, il décide d’attaquer la ville en justice, ainsi que le GCPD et, bien sûr, Batman.

« J’aime Gotham et il est temps que je rembourse la dette du Joker.
Cette ville mérite mieux que vous, mieux que le Joker
et mieux que le Chevalier Noir.
Aussi, je serai son Chevalier Blanc. »

De son côté Bruce Wayne s’associe avec Mr. Freeze, travaillant ensemble sur les technologies pouvant d’un côté redonner vie à Nora, la compagne de Victor Fries, et d’un autre côté à… Alfred, apparemment dans le coma et mourant.

Jack Napier entame sa rédemption, aidé de son ancienne psychiatre et compagne Harleen Quinzel. L’homme souhaite aller de l’avant tout en combattant ses démons intérieurs — la folie du Joker rôde toujours — et on le sait responsable (à l’époque où il était encore le criminel redouté) de la disparition de Jason Todd, alias Robin.

Bon orateur, intelligent et charismatique, Napier bouleverse l’opinion public au fur et à mesure qu’il gravit les échelons politiques.

[Critique]
Cela faisait très longtemps qu’une œuvre (récente) sur Batman n’était pas aussi proche de la perfection. N’ayons pas peur des mots : Batman – White Knight est un chef-d’œuvre. Un one-shot qui fera date et restera dans la postérité aux côtés des récits cultes de l’homme chauve-souris ! À la fois accessibles aux plus néophytes et aux fans ardus, les qualités ne manquent pas pour qualifier cette bande dessinée. Le scénario, habile par bien des aspects, surprend par sa crédibilité (cette inversion des rôles — le gentil Joker vs. le méchant Batman — a déjà eu lieu et elle apparaît, ici, comme un réel défi moderne et plausible). Cette approche contemporaine brasse divers thèmes comme les dégâts immobiliers causés par Batman remboursés par les frais du contribuable, les avis tranchés des médias sur le justicier, les technologies de l’homme chauve-souris non partagées avec les services de police (la répartition de ces ressources aurait pu sauver des vies), etc.

Batman était censé être une solution temporaire pour Gotham… [Jim Gordon]
Mais désormais, c’est une addiction.
Et nous voulons la même chose, Jim : une solution. [Jack Napier, ex-Joker]

En évoquant ces aspects plus ou moins « inédits » dans une aventure de Batman (certains sont souvent abordés mais pas forcément brillamment développés comme ici), le scénariste (et dessinateur) Sean Murphy propose un récit mature et passionnant. Il en profite aussi pour ajuster quelques éléments iconiques de la mythologie du Chevalier Noir. Dans son White Knight, Batgirl ne connait pas Jason Todd par exemple. Ce dernier a disparu et il n’a pas été remplacé (par un troisième Robin). Il n’hésite pas non plus à reléguer Alfred à de la figuration, luxueuse certes, et a envoyer le célèbre majordome six pieds sous terre. Duke Thomas, personnage créé récemment dans la série de Scott Snyder, apparaît ici comme un grand gaillard musclé, qui porte certes les couleurs de Robin (un souhait de l’auteur, comme le confirme ses croquis de recherche en bonus en fin d’ouvrage) mais est loin de sa version classique.

En plus de revisiter à sa sauce Batman et Gotham, Sean Murphy créé aussi un nouvel ennemi, appelé « la néo-Joker ». Il s’agit en réalité de Harley Quinn mais attention, la « seconde » muse du Joker. Explications : la première Harley Quinn (la psychiatre Harleen Quinzel) existe bien mais s’était éloignée du Joker, qu’elle ne reconnaissait plus. Une citoyenne de Gotham, prise en otage lors d’un braquage de banque par le Clown du Crime, fut victime du syndrome de Stockholm et devint, plus ou moins à son insu, une nouvelle Harley Quinn. Si cela peut paraître ridicule sur le papier, c’est très intelligemment mis en scène dans le comic-book. Murphy tacle d’ailleurs le virage ultra commercial et sexué qu’a pris l’Harley Quinn de ces dernières années dans tous les médiums artistiques. Il balaie même, à raison, l’argument féministe évoqué en guise de justification. Deux femmes amoureuses de deux hommes différents : le Joker et sa version « gentille » Jack Napier. Qui plus est, sans en dévoiler davantage, Murphy offre un véritable « bon et solide » rôle à la muse, voire aux deux muses, du Joker. C’est peut-être elle(s ?) qui est la véritable héroïne de cette histoire !

La « neo-Joker », nouvelle ennemie donc, s’allie avec le Chapelier Fou, là aussi tourné en dérision par l’auteur — qui semble se moquer régulièrement de ce qu’il juge plutôt risible dans la mythologie de Batman et, encore une fois, souvent à raison — mais réécrit habilement pour lui proposer un solide second rôle. Une aubaine pour Jervis Tetch, rarement mis en avant dans les comics sur le Caped Crusader. La plupart des ennemis habituels sont aussi de la partie, avec une mention honorable pour Gueule d’Argile. Hélas — et c’est l’un des rares tout petit reproche à White Knight — la galerie de vilain est maladroitement exploitée (ils sont manipulés, leur cerveau étant contrôlé à distance…) et, in fine, peu montrée ; ils se contente de bastonner de temps en temps.

Justement, les scènes d’action s’ajustent parfaitement avec les séquences de dialogues. Le dosage est très réussi et cet équilibre bienvenu fonctionne très bien. Entre les coups de sang, ou plutôt les coups de poing, d’un Batman enragé, le récit fait la part belle aux véhicules du justicier. Une nouvelle Batmobile a été conçue par Sean Murphy. Il s’est aussi fait plaisir en incrustant quasiment toutes les autres versions de la célèbre voiture ! Celle de la série d’animation de Bruce Timm, celle des films de Tim Burton (dont Murphy conservera le nom de Jack Napier pour l’alias civil du Joker), celle de la trilogie de Christopher Nolan, celle de la série kitch des années 1960, etc. Une vraie parade qui ne pourra que plaire aux fans.

En autres (très) légers défauts, on peut évoquer la difficulté à se rendre compte de la temporalité. Apparemment plus d’un an s’écoule avec le Joker « sain » et cela n’est pas forcément bien rendu. Des mentions datées auraient peut-être été plus judicieuse. De la même manière, il est évident (surtout sur la fin du récit) que Jack/Joker rappelle… Double-Face. Une schizophrénie à la fois graphique et rédactionnelle qui intervient de façon pertinente lorsque Jack ne prend plus ses pilules de guérison. C’est peut-être pour cela que le vrai Double-Face est en retrait (même si d’autres ennemis emblématiques le sont tout autant, comme le Pingouin, l’Homme-Mystère, Killer Croc, etc.).

Avec un rythme endiablé et sans temps mort, l’histoire de White Knight ne surprend pas forcément dans ses grandes lignes mais reste redoutablement efficace (parfois même émouvante sans tomber dans le pathos). On  y croise les figures connues de Gotham, comme Leslie Thompkins, Harvey Bullock… des allusions au passé des Wayne (et une curieuse alliance) rappellent les bons moments de la première saison du jeu vidéo de Telltale Game, etc. La dualité entre Batman et le Joker est évidemment au cœur du récit (avec cette rengaine du Je t’aime moi non plus… et de la création de l’un et de l’autre, du miroir amour-haine et ainsi de suite — déjà très bien traitée dans Killing Joke et Arkham Asylum par exemple). Le nihilisme de Batman est bien exploité, perdant ses repères sans le montrer — seule la voix de Batgirl le rappelle à l’ordre, tous les autres sont pessimistes et fatalistes sur le sujet, y compris Nightwing et Gordon, doutant petit à petit du combat de Batman. Le point d’orgue se situe lors de la mort d’Alfred, qui était « la boussole morale de Bruce », comme l’évoque délicatement Batgirl. Par cet incessant rappel au questionnement infini de justice alliée à la moralité et la légalité (un ensemble toujours aussi « complexe » mais abordé frontalement en continue durant tout le récit), White Knight se veut plus profond qu’une relecture de Batman contre le Joker, ici plus humain que jamais. Il interroge, il met en garde, il divertit…

À ce titre, il apparaît comme une étrange continuité du travail de Miller sur son Dark Knight Returns (par les mêmes questionnements thématiques, les violences radicales et les débats journalistiques qui parsèment la narration) mêlé au travail de Geoff Johns sur Batman : Terre-Un, qui est clairement un « nouvel univers » du Chevalier Noir. White Knight semble emprunter les meilleurs éléments de ces deux excellents titres pour accoucher d’un écrin graphique quasi-parfait.

Car en plus d’écrire, Sean Murphy dessine. On lui doit déjà l’excellent one-shot Punk Rock Jesus (fortement conseillé) et la série en deux tomes Tokyo Ghost. À l’instar de celle-ci, l’artiste est accompagné ici de Matt Hollingsworth aux couleurs et, toujours comme pour Tokyo Ghost, une version des crayonnés encrés en noir et blanc de sa bande dessinée fut également en vente. Si la version couleur de Batman – White Knight est sublime par ses palettes sombres pour un résultat « réaliste » et sinistre, la version noire et blanche apporte une ambiance polar (voire hard boiled) très efficace. Aucun bonus n’est inclus dedans en revanche et, paradoxalement, elle coûte plus cher (29€ au lieu de 22,50€). Difficile d’en conseiller une en particulier, les deux sont excellentes à leur manière !

Il faut compter 200 pages environ pour les huit chapitres et ajouter une petite trentaine de bonus (galerie de couvertures, recherches…). Un temps appelé, « Joker : White Knight of Gotham », le livre regorge de citations brillantes, nées de la plume de Murphy, à l’aise aussi bien à l’écriture qu’aux dessins. L’artiste a réussi là où Enrico Marini avait peut-être échouer dans son The Dark Prince Charming. Ce dernier s’était fendu d’une histoire simpliste (ce n’est pas un défaut) mais efficace ; ici Murphy n’hésite pas à complexifier son récit et à proposer de solides rôles féminins (ce qui manquait cruellement dans The Dark Prince Charming). Le traitement narratif sur les personnages et leurs évolutions sont un des atouts de Batman – White Knight. Étrangement, ces deux œuvres (celle de Marini et de Murphy) paraissent complémentaires malgré leurs différences (graphiques et qualitatives) évidentes. Si White Knight est hors-continuité, on se plaît à imaginer un nouvel univers gravitant autour de celui-ci. La fin sonnant comme un nouveau départ, il n’est pas forcément impensable que l’auteur (ou d’autres) souhaitent s’approprier cette base de données — très riche — pour accoucher de nouvelles pépites similaires.
MàJ novembre 2018 : Une suite est déjà prévue pour 2019 ! Sean Murphy travaille en effet sur « The Curse of White Knight » qui mettra en avant Azraël notamment, toujours autour de Batman et du Joker.

« Je suis un sociopathe manipulateur, qui arrive à peine à se contenir.
Deux cachets de moins et je redeviens ton pire cauchemar. »
[Jack Napier, ex-Joker, à Harleen Quinzeel]

Instantanément culte, Batman – White Knight ne rejoint pas les « coups de cœur » du site mais… les « comics incontournables » sur le Chevalier Noir ! Une très courte liste (c’est le huitième titre dedans) qui propose une porte d’entrée mais aussi des récits qui passent aisément la postérité. Nul doute que ce sera le cas ici.

[À propos]
Publié en France chez Urban Comics le 26 octobre 2018. Aux États-Unis d’octobre 2017 à mai 2018.

Scénario et dessin : Sean Murphy
Couleurs : Matt Hollingsworth
Traduction : Benjamin Rivière (Studio Makma)
Lettrage : Stephan Boschat (Studio Makma)

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Quelques couvertures classiques ou « variant » de Batman – White Knight.

 

À lire également en complément : la critique de Neault — qui a beaucoup aimé aussi — sur le site UMAC (pour lequel je contribue de temps en temps).