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Harley Quinn – Tome 01 : Complètement Marteau

Souvent proposé en one-shot ou en opération spéciale à bas prix pour découvrir le personnage de Harley Quinn, ce (premier) tome est-il vraiment une porte d’entrée idéale dans l’univers déjantée de l’ancienne compagne du Joker ? Critique.

 

[Histoire]
Harley Quinn n’est plus avec le Joker, elle hérite d’un immeuble à Coney Island (un de ses anciens patients lui a légué) et démarre donc une nouvelle vie là-bas.

Très vite, l’ancienne docteur Quinzel doit trouver du travail pour payer toutes les taxes et impôts que nécessitent le statut de propriétaire d’un si grand bâtiment. Au rez-de-chaussée de celui-ci, une troupe d’artistes, au premier étage leurs appartements, au second du bazar et le troisième est le lieu de vie de Harley, entièrement à elle, avec accès au toit également. La belle vie !

Autre problème de taille : quelqu’un a mis la tête de Harley Quinn à prix… Heureusement, Poison Ivy pourra aider son amie.

[Critique]
Comme évoqué en début d’article, ce premier tome (sur six) est souvent mis en avant dans plusieurs éditions différentes. Il sera disponible en format souple à 4,90€ dans l’opération estivale à venir fin juin 2020, à l’instar d’une autre promotion (9,90€) remontant à 2016 par exemple. On le trouvait également la même année au prix dérisoire d’un euro lors des 24h de la BD ! Début 2020, c’est dans un bel écrin limité qu’on pouvait le découvrir, à l’occasion de la sortie du film Birds of Prey (qui pioche d’ailleurs un peu dans cette bande dessinée pour des éléments de son scénario) avec en couverture une version graphique de Margot Robbie qui incarne évidemment Harley Quinn à l’écran (depuis 2016), cf. l’illustration en haut de l’article — conçue par Tula Lotay (Lisa Wood de son vrai nom). Cette ultime version (qui ne mentionne ni le titre Complètement Marteau ni la numérotation « 1 ») coûte 19€, soit le prix de la version classique initialement parue en juillet 2015.

Il faut dire que cette entrée en matière est particulièrement efficace pour ceux qui aiment le personnage, qu’ils le connaissent déjà (à travers le culte Mad Love par exemple) ou qu’ils le découvrent au fur et à mesure (en complément du récent Harleen, déjà incontournable aussi). Est-ce que le titre se hisse au sommet de ceux-là ? Certainement pas. Est-il réussi quand même ? Tout à fait. Explications.

Le titre démarre sur les chapeaux de roue avec le chapitre #0 de la série (créé après le douzième mais qui s’intercale très bien en guise d’introduction) qui invite un dessinateur de renom par page pour croquer Harley Quinn pendant qu’elle commente en direct et approuve ou refuse l’artiste aux pinceaux ! On y retrouve du beau monde comme, entre autres, Tony S. Daniel, Jim Lee, Bruce Timm (co-créateur de Quinn avec Paul Dini), Sam Kieth, Darwyn Cooke et même Charlie Adlard (Walking Dead). Le duo de scénariste Amanda Conner et Jimmy Palmiotti, couple à la vie et également dessinateurs (Conner signe d’ailleurs toutes les couvertures des épisodes), dézingue d’entrée de jeu (à travers les paroles de Harley Quinn bien sûr) en vrac les bureaux de DC Comics, l’appropriation sexiste de leur personnage (annonçant le virage sur ce sujet et son émancipation), le salaire de Jim Lee, leurs propres autres séries qui ne se vendaient pas des masses (All-Star Western et Batwing — élégante auto-dérision donc) et taquinent leurs confrères pour savoir qui tiendra le rythme mensuel des planches à terminer dans les délais.

Cette étonnante et amusante ouverture est un vrai délice (trop proche d’un Deadpool dirons certains, il est vrai que les deux icônes populaires partagent plusieurs facettes, en brisant le quatrième mur par exemple ou encore en « osant » flinguer leurs employeurs, collègues ou adaptations transmédias). Néanmoins, cela reste drôle et original ! Le dessinateur Chad Hardin est ensuite l’artiste régulier qui donne vie à l’exubérante Harley, croquant avec un style agréable, des couleurs vives et un ensemble mi-mainstream, mi-indé.

La série conjugue aussi bien l’humour que la violence, tout en restant assez palpitante pour qu’on la suive assidument. Des déboires quotidiens de Harleey en passant par quelques combats bien sanglants (têtes décapitées…), l’ADN du protagoniste est retranscrit avec brio dans une situation totalement inédite : elle affronte désormais le monde « seule », sans être la faire-valoir du Joker ni un personnage secondaire. La réinvention du modèle super-héroïque est singulière puisque l’anti-héroïne se drape en défenseur des animaux ou en froide exécutrice, endossant la blouse de psychiatre le jour et le costume de mercenaire la nuit. On la suit durant huit chapitres (un neuvième montre ses origines bien connues) avec un plaisir non dissimulé et, surtout, un humour efficace. Ce dernier est parfois de simple jeux de mots, des parodies (la moins subtile étant une redite de Star Wars), des figurants au second plan, des scènes absurdes (du lancer d’excréments de chien en catapulte !), des dialogues ciselés ou des situations cocasses (cet homme en slip de bain qui se réveille dans l’appartement).

Entre sport de roller extrême, missions plus ou moins d’infiltration, banalité et amitié, ce premier tome avance habilement en posant ses enjeux sans temps mort. Inutile de rentrer dans les détails et résumés des chapitres pour ne pas gâcher les surprises. On rencontre au fil des épisodes de (nouveaux) alliés attachants comme Bernie la marmotte carbonisée, Big Tony et Sy Borgman. Très accessible pour les néophytes et nouveau terrain de jeu pour les connaisseurs, on ne peut que recommander la lecteur pour les amoureux d’Harley Quinn ou les curieux. Les fans de Batman uniquement ou de son univers bien sombre devraient passer leur chemin, le Chevalier Noir n’apparaît d’ailleurs absolument pas ici, de même que le Joker (voir réflexion en fin d’article). Seule Poison Ivy fait figure de tête familière échappée de la mythologie du Dark Knight. L’amitié entre Ivy et Quinn étant une constante depuis la naissance du personnage dans la série d’animation Batman (1992).

On l’a dit mais c’est un aspect fort appréciable : la défense des animaux est mise en avant plusieurs fois. Rien de très original bien sûr mais si on peut profiter d’un comic-book pour sensibiliser un petit peu dessus, autant le faire. De la même manière, le volume rabat les cartes de la jeune fille jolie, nunuche et sexy en étant (enfin) sous un prisme d’écriture « normal » voire (gentiment) féministe. A nouveau il ne s’agit pas d’un immense travail complexe, d’une œuvre engagée progressiste ou tout ce qu’on veut mais plutôt de quelques allusions ici et là, intéressantes.

On germe des graines, comme Poison Ivy quelque part, d’éveil de conscience à ce sujet important. Cela se traduit aussi pas l’absence de gros plans sur les poitrines et les fesses de Quinn et Ivy par exemple. C’est peut-être quelque chose qui passe inaperçu en lecture (sauf pour les lecteurs habitués chez qui ça devrait sauter aux yeux) mais c’est relativement plaisant de le constater dans une industrie qui a encore beaucoup à faire là-dessus. Il y a bien sûr quelques poses un peu sexy mais elles ne sont pas vulgaires et décalées/amusantes.

 

L’excellente série d’animation Harley Quinn (DC Universe) pioche dans ces travaux de Conner de Palmiotti, au même titre que le long-métrage Birds of Prey (et la fantabuleuse histoire de Harley Quinn), renommé Birds of Prey : Harley Quinn. Les fans de ces fictions devraient donc sans trop de mal être conquis.

Pour chipoter, on peut trouver la couverture du tome un poil « mensongère », celle du dessin où elle saute au cou du Joker (celle avec Margot Robbie aussi dans une autre mesure si le potentiel acheteur n’y connaît absolument rien et pense y trouver soit une histoire en rapport avec le film Birds of Prey, soit une bande dessinée différente de celle publié cinq ans auparavant). D’une part, le Joker n’apparaît pas du tout au fil des chapitres, d’autre part cette image où elle l’enlace est une planche pleine page le criminel s’avère être… une statue de cire. C’est donc juste un gag qui devient gage d’annonce fièrement mis en avant. Un peu douteux, il est vrai…

Sans rejoindre les « coups de cœur » du site, ce premier tome (qui peut se lire comme un one-shot sans souci même si on a envie de lire la suite) est une œuvre plaisante aux nombreux atouts comme on l’a vu. Il rejoint aisément la liste des comics Par où commencer pour la section dédiée à Harley Quinn avec les incontournables Mad Love et Harleen.

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 3 juillet 2015 chez Urban Comics

Scénario : Amanda Conner & Jimmy Palmiotti
Dessin : Chad Hardin + collectif pour le #0
Encrage : Sandu Florea, Scott Williams
Couleur : collectif

Traduction : Benjamin Rivière
Lettrage : Moscow Eye

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Harley Quinn – Tome 01 : Complètement marteau

Batman – Année 100

Volume unique se déroulant dans un avenir lointain hypothétique (et non canonique, donc un elseworld), que vaut Année 100, sorte de réponse futuriste au célèbre Année Un ?

(Couverture d’Urban Comics à gauche et de l’ancienne édition de Panini Comics à droite)

 

[Histoire]
En 2039 à Gotham City, un agent fédéral est assassiné. Les soupçons se portent vers le Batman. Une vieille légende urbaine qui semble bien réelle…

Jim Gordon, petit-fils du célèbre commissaire, enquête dans un monde où la corruption est partout et où l’intimité n’existe plus du tout.

Bienvenue dans le futur.

[Critique]
Récompensé par deux prestigieux Eisner Award en 2007 (meilleure mini-série et meilleur scénariste/artiste), Année 100 est pourtant loin d’être une réussite à tous points de vue, au contraire ! Le récit écrit et dessiné par Paul Pope n’est guère passionnant. S’il veut rendre hommage à Année Un en proposant une aventure située un siècle après l’apparition du Chevalier Noir (1939), on déplore aussi bien son intrigue globale que ses illustrations…

Ces dernières sont la grosse part d’ombre de la bande dessinée : Pope a un style très particulier (il revendique dans ses influences Hergé, Hugo Pratt ou Jack Kirby pour les plus connus d’entre eux et « les films muets de Fritz Lang combinés avec le meilleur du cinéma d’action de Hong-Kong pour [faire sa version dystopique et] une bonne histoire de super-héros ») à la limite d’un certain surréalisme séquentiel, avec notamment des visages aux bouches et lèvres gonflées, conférant un aspect grotesque, quasiment batracien et presque difforme à l’ensemble. Les expressions faciales sont donc, au choix selon sa subjectivité sur ce sujet, un des gros points forts d’Année 100 ou son plus gros point faible (le second pour l’auteur de ces lignes) — les quelques exemples de cet article devraient convaincre (ou rebuter) les curieux.

 

S’il y a bien quelques passages où cet aspect graphique trouve une certaine démesure intéressante, il est difficile de l’apprécier sur plus de 250 pages. Cet univers visuel, épuré à merveille par les teintes sombres et parfois psychédéliques de José Villarrubia, ne laisse pas indifférent et si l’on ne l’apprécie pas, il sera compliqué d’aimer Année 100. Bien difficile en effet de dissocier les dessins pour se concentrer sur le scénario tant ce dernier n’est pas (non plus) à la hauteur.

Son histoire manque d’épaisseur à tous niveaux et ses personnages génèrent peu d’empathie, à part Gordon. L’ensemble est un peu confus, on ne sait pas qu’on se situe en 2039 si on se contente de lire uniquement les planches et non les résumés et annexes autour. On ne comprend pas non plus (dans l’immédiat) que Gordon est le petit-fils de celui qu’on connaît par exemple. Ce manque de contextualisation n’est pas forcément grave (au contraire, on se plaît au début à être volontairement un peu perdu). Malheureusement, au fil que l’enquête avance (avec un très bon rythme, on ne s’ennuie pas un instant), on se demande s’il va y a avoir un nouvel évènement (autre que celui de départ) plus palpitant. Pas vraiment, hélas… Qui plus est, les connexions à la mythologie de l’homme chauve-souris sont assez pauvres et si on espère tout au long de la lecture trouver une certaine surprise en fin d’ouvrage, il n’en sera (presque) rien.

Dans tout ce qu’il y avait à exploiter dans un futur lointain, Pope préfère ne plus laisser son lecteur en terrain familier, ce qui est une bonne chose évidemment, mais n’arrive pas non plus à s’en émanciper totalement avec des choses absurdes (des équivalents de personnages sont calqués sur Robin/Nightwing, Oracle et Gordon est le sosie de… Gordon…). C’est dommage, il pouvait repartir à zéro mais préfère livrer une citée peu moderne, où les influences de Wayne (ou Luthor pourquoi pas) semblent avoir disparues. Aucun héritage à ce qu’on connaît habituellement ne se distingue réellement. En 2039, à part quelques équivalents de drones et d’une forte présence des informations numériques, on n’a pas l’impression d’être si éloigné de notre monde actuel.

Là aussi c’est un contre-pied plus ou moins agaçant : la (non) originalité de ce futur inédit  réside dans une vision qui se refuse à assumer un tournant science-fiction plus prononcé ou une critique sociale et politique plus subtile et intelligible (le lourd héritage de The Dark Knight Returns et Batman Beyond est très ancré, délicat de s’en dissocier). Frank Miller a d’ailleurs dit à Paul Pope « Mince, moi qui croyais avoir bien amoché le bonhomme… tu ne l’as pas ménagé non plus ! ». Il est vrai que le justicier se fait dégommer tout le long, est blessé, essoufflé et ainsi de suite, le rendant très humain, mais cela ne suffit pas.

Reconnaissons un gros point fort de l’ouvrage en plus de son rythme endiablé : l’identité de nouveau Batman, conservant son masque quasiment tout le long et entraînant, de facto, une envie chez le lecteur de savoir qui se cache derrière. Son costume très artisanal renvoie aussi à ses premiers pas (dans Année Un une fois de plus ou en 1939 justement) et son masque (ainsi que sa fameuse bouche) presque à Adam West dans la série des années 1960. Quand il porte ses fausses dents pointues, l’aura monstrueuse de l’homme chauve-souris est accentuée et les quelques scènes d’action et de poursuite sont réussies.

Hélas, ces quelques éléments ne sauvent pas l’ensemble (sauf si, encore une fois et on le répète, vous êtes conquis par l’univers visuel atypique) et l’on est décontenancé par sa courte durée tant on a l’impression d’être dans l’introduction d’un nouveau monde qui ne demande qu’à être exploré plus longuement…

La première édition française de Panini Comics ne contenait qu’Année 100 sans aucun travail éditorial autour (comme souvent chez cet éditeur), Urban Comics l’a complété de trois autres récits signés Pope dans sa réédition en 2016. Batman Berlin (1997), L’ado acolyte (2005) et Nez Cassé (2000) s’ajoutent donc à l’ouvrage et permet ainsi — pour les fans de l’artiste — d’avoir tous ses travaux sur le Chevalier Noir par Pope en un seul volume, une aubaine donc. On retient surtout le premier, se déroulant en 1939 avec un Batman juif sous l’occupation nazie ! Cette fois, le trait de l’artiste sied mieux à l’œuvre, rappelant les premières ébauches de Bill Finger à l’époque. S’il y a (avait) un elseworld à explorer, c’est (c’était) celui-ci… Le deuxième s’attarde sur Robin et le Joker, le troisième est en noir et blanc (probablement dans les compilations Black & White sorties en France aussi depuis) et reste anecdotique. Des remarques et croquis de l’auteur/dessinateur concluent le volume (dont on préfère presque les trois bouts d’histoires bonus que la principale).

En synthèse, l’approche graphique si singulière de Paul Pope — avec son style inimitable qui séduit ou rebute d’emblée — sort le lecteur d’une potentielle zone de confort (ce qui est toujours bien) mais délivre une histoire peu originale malgré l’étendu des possibles (elseworld, futur lointain…).

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 3 juin 2016

Scénario et dessin : Paul Pope
Couleurs : José Villarrubia

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Batman Rebirth – Tome 12 : La Cité de Bane

Dernier tome du très long run de Tom King, La Cité de Bane est-elle une conclusion à la hauteur ? Critique du douzième volume (après un onzième plutôt réussi) et retour sur l’ensemble.

[Histoire]
Gotham City est sous le joug de Bane. Batman Flashpoint et Gotham Girl y font régner une justice radicale. Le GCPD est désormais aux mains de Strange, ses officiers vont du Joker et du Sphinx à Silence et Pyg en passant par Zsasz et Croc, entre autres.

Si un membre de la Bat-Famille revient dans la ville, Alfred sera tué… Robin et Red Robin cherchent une solution tandis que Bruce Wayne a disparu.

Que s’est-il passé ? Comment en est-on arrivé là ?

[Critique]
Après la dernière planche du volume précédent, on ne savait pas trop qui était sorti vainqueur du combat sous terre entre Thomas Wayne et son fils. Le premier chapitre de ce tome répond à la question malgré son ellipse assez prononcée. Onze chapitre (complémenté d’un annual dispensable dont on reparlera plus loin) forment La Cité de Bane (tous les épisodes se déroulent à la suite et établissent un tout, à l’inverse de pas mal de tomes précédents où il y avait deux à trois morceaux d’histoires chaque fois) et livrent une conclusion satisfaisante en tous les points, résolvant aussi bien des intrigues de longue date (couple Selina/Bruce, plan de Bane, Thomas Wayne…) que d’autres plus anecdotiques (l’utilité de la fameuse kryptonite platine…).

Le volume n’est pas sans défaut mais ceux-ci sont mineurs : on aurait aimé une plongée dans la Gotham de Bane plus prononcée et les « vacances » de Bruce et Selina occupent une place trop importante durant le premier tiers de l’ouvrage. Par ailleurs, la jeune femme y est très sexualisée : maillots de bain recouvrant à peine son corps, tenue de Catwoman très très moulante, plans sur sa poitrine (ou celle d’autres figures féminines) trop présents, etc. Si la personnalité de la féline a évidemment un côté « femme fatale » et séductrice (qui n’a plus lieu d’être à ce stade de la saga vu son passif avec Bruce d’ailleurs), elle est presque réduite par sa plastique à un rôle d’allumeuse. Heureusement, ses dialogues et pensées balaient ceci mais c’est un peu dommage, surtout après avoir mis en avant la romance et l’amour au premier plan de si nombreuses fois par le passé.

Un des derniers chapitres revient sur divers évènements vus tout au long du run ou en marge, leur apportant un nouveau point de vue. On peut affirmer y trouver dedans une extension et même une suite au récit du « Batman Flashpoint » publié dans Cité Brisée… Quelques connexions au sympathique Le Badge sont aussi de mise ; en somme quelques références qui font plaisir aux connaisseurs sans perdre les initiés. Thomas Wayne est d’ailleurs la vraie figure antagoniste de ce douzième volume, bien au-dessus de Bane qui sera mis hors-jeu plus ou mains aisément, de façon un peu décevante. Au passage, si la figure de Bane est imposante avec son fameux masque, dès qu’il l’enlève il est difficile de reconnaître l’ennemi, devenant un costaud chauve banal. La dualité Bruce/Thomas Wayne est excellente et apporte une innovation bienvenue dans la mythologie de l’homme chauve-souris. Des choix du père ou du fils semblent parfois brumeux et illogiques mais on peut aisément fermer les yeux dessus.

Tony S. Daniel dessine une grande majorité de l’album. L’artiste est en moyenne forme, son style précis et ses traits fins et raffinés fonctionnent un peu moins qu’à l’accoutumé. Une impression brouillonne face à l’exigence du rythme de publication peut-être ? John Romita Jr. vient l’épauler brièvement, si l’ensemble n’est pas forcément très convaincant, c’est surtout parce que la patte Romita se marie mal avec celle de Daniel. D’autres dessinateurs officient, comme les habituels Jorge Fornes et Mikel Janin, entre autres. Globalement, ce n’est pas le meilleur volume d’un point de vue graphique qu’on a pu lire durant toute la série mais il reste au-dessus (de loin) de bon nombre de productions sommaires.

Tom King navigue brillamment entre plusieurs temporalités avec son savoir-faire évident lorsqu’il verse dans un humanisme romanesque puissant. C’est là son meilleur atout qu’on admire le temps de quelques planches qui font écho à la mort d’un personnage principal survenu plus tôt, de manière soudaine et choquante. On ne révèlera pas de qui il s’agit mais vu l’aura de ce protagoniste, indissociable à l’univers de Batman, on serait très très surpris qu’il ne revienne pas d’une manière ou d’une autre, dans les prochains mois (à l’instar de Damian Wayne par exemple, Jason Todd étant lui aussi revenu même si beaucoup plus tardivement). Le scénariste est volontairement resté dans le flou sur ce sujet dans des interviews mais a laissé entendre que le monde des comics est ainsi fait : rien n’est impossible.

L’heure est pour l’instant à la conclusion générale et aux conséquences. Batman Rebirth est une série de qualité hétérogène, produisant du très bon (les volumes 2, 3, 8 et 9 en tête — auquel on ajoute ce 12), du moyen (1, 10 et 11), du mauvais (5 et 6) voire très mauvais (4) et de l’inégal (le tome 7, pas terrible tout du long sauf sa fin remarquable). A l’instar de Scott Snyder qui a officié avant Tom King sur 9 tomes mais sans jamais livrer un réel chef-d’œuvre (alors que King oui), la série a donc ses hauts et ses bas. L’ensemble est beaucoup, beaucoup trop long… sept tomes auraient été suffisants, huit maximum. Il est difficile néanmoins de passer à côté quand on aime le Chevalier Noir et qu’on veut lire ses aventures. Inutile de débourser les 230€ nécessaires pour tout lire, seuls les tomes 1, 2, 3, 8, 9, 11 et 12 suffisent (la fin du 7 pour ceux qui peuvent se le permettre et l’excellent one-shot complémentaire mais très court à découvrir en parallèle A la vie, à la mort)). Peut-être que l’impact émotionnel sera moins intense si la série est dépourvue de son étirement en longueur ainsi mais l’ennui, lui, ne sera pas présent et c’est sans doute mieux !

Quant aux conséquences, difficile d’en constater à court terme à l’exception de la mort d’un protagoniste — qui reviendra sans doute même si on espère se tromper car cela provoquerait un statu quo inédit et fort intéressant. Le reste se scinde en deux arcs : la romance entre Bruce et Selina et le plan de Bane. La relation entre le chat et la (chauve) souris n’a jamais été aussi bien retranscrite, humaine et sincère. In fine, le couple est plus solide et officialisé. Jusqu’à quand ? Un élément héritier de cette idylle aurait pu marquer la fin de la fiction mais, hélas, il faudra le découvrir dans une autre série de King… Il n’est même pas mentionné dans cette ultime salve, dommage.

La destruction psychologique de Bruce/Batman par Bane peut être vu comme un Knightfall modernisé, où le justicier peut moins compter sur ses alliés qu’habituellement. Là aussi on se retrouve en terrain familier même s’il est bien exécuté. Peut-être qu’il faudra se tourner vers Thomas Wayne pour trouver un nouvel ennemi de qualité ou, contre toute attente, un futur allié ?

La quatrième et dernier annual de la série montre diverses aventures ou enquêtes de Batman (avant tout le récit qu’on vient de lire) : d’un duel avec un dragon dans Gotham (!) à un meurtre avec six suspects façon Cluedo en passant par un match de catch et un voyage dans le surréalisme flashy… Il aurait mieux fallu inclure ce chapitre dans le tome précédent (qui n’en contenait que cinq à l’inverse de celui-ci qui en a douze !) afin de terminer sur la « vraie » conclusion du récit principal plutôt que cet aparté plutôt anecdotique. Comme toujours, une petite galerie de couvertures alternatives (sublimes) ferme le livre.

Le court épilogue annonce la suite de la série (donc à partir des chapitres #86) sous le titre de Batman : Joker War. Poursuivant les actes de Rebirth mais cette fois sous la houlette de James Tynion IV, grand habitué au service du Chevalier Noir également. Une piste avec Luthor également caché dans l’ombre (comme vu en début du tome) pourrait aussi être explorée à l’avenir, pourquoi pas…

(Un très long article revenant sur l’entièreté du run est disponible sur le site UMAC pour lequel je collabore de temps en temps.)

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 5 juin 2020
Contient Batman (Rebirth) #75-85 et Batman annual #4

Scénario : Tom King, James Tynion IV (annual #4)
Dessin : Tony S. Daniel, Mikel Janin, Clay Mann, John Romita Jr., Jorge Fornes, Mitch Gerards, Hugo Petrus, Guillem March et Mike Norton
Encrage additionnel : Sandu Florea, Norm Rapmund, Seth Mann, Klaus Janson
Couleurs : Tomeu Morey, Mitch Gerads, Jordie Bellaire, Dave Stewart

Traduction : Jérôme Wicky
Lettrage : MAKMA (Sabine Maddin et Stephan Boschat)

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