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Empereur Pingouin

Empereur Pingouin est un tome unique reprenant les chapitres #13 à #21 de la série Detective Comics (après le relaunch New 52). Ceux-ci ont déjà été publiés dans les magazines Batman Saga #15 à #18 puis #20 à #23. Aux États-Unis, ce volume est le troisième de Detective Comics, cf. cet index qui référence tous les épisodes de la série. En France, l’idée de le publier comme un one-shot « à part » fut risqué pour deux raisons : l’histoire poursuit (plus ou moins) ce qui a été instauré auparavant (mais aucun problème de compréhension, au contraire) et, surtout, est connectée à bon nombre d’autres séries à connaître (davantage problématique). Explications.

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[Histoire]

À Gotham, le Pingouin est respecté, craint ou bien on lui obéit. Mais il n’est pas « aimé ». Pour changer cela, Oswald Cobblepot décide d’être davantage philanthrope. Il est aidé d’Ignatius Ogilvy, son fidèle homme de main plutôt malin et ambitieux, et des « Dragons Fantômes », tueurs à gage chinois qu’il a engagé pour tuer non pas Batman mais… Bruce Wayne.

De son côté, Poison Ivy mène une vendetta contre les usines polluantes. Pour mener à bien sa mission, elle a envoûté Gueule d’Argile. Parmi les entreprises à rayer de sa carte, l’une est au Pingouin. Le Chevalier Noir entend bien montrer à l’Empoisonneuse qu’elle agit mal en tant qu’éco-terroriste, même si cela le place comme défenseur indirect de Cobblepot.

Dans l’ombre, Ogilvy semble bien déplacer ses pions pour prendre possession de l’empire du Pingouin et devenir… le « Pingouin Empereur ».

Parallèlement à tous ces évènements, des fanatiques du Joker, appelée la Ligue des Sourires avec Boute-en-Train à leur tête, commet divers crimes dans Gotham

[Critique]

John Layman est le scénariste de ce one-shot (en vrai, il poursuit le run entamé par Tony S. Daniel dans deux autres volumes non publiés en France mais sans que ce soit un problème de compréhension pour débuter celui-ci). Jason Fabok illustre l’ensemble. Ancien assistant de David Finch, tous deux sont des « héritiers » de Jim Lee : traits fins, élégants, précis et réalistes, puissance et action croquées avec brio ; bref, les graphismes sont sans aucun doute l’un des points forts de l’ouvrage (colorisé par Jeromy Cox). C’est l’un des premiers travail important de Fabok et on se régale devant ces compositions. Andy Clarke dessine quant à lui tous les petits chapitres additionnels (back-up), toujours écrits par Layman. Chacun apporte un éclairage sur un personnage secondaire (tout en s’inscrivant dans la continuité des récits qui les précèdent) : Ogilvy, Poison Ivy, Gueule d’Argile, Zsazs, Man-Bat, M. Combustible… Sur ces points (les dessins et les mini-chapitres), tout est correct et réussi. En revanche, le nombre de connexions, plus ou moins importantes, à plein de séries gravitant autour du Dark Knight, empêche une immersion qualitative et, surtout, déroute sous doute les moins connaisseurs des œuvres sur Batman.

Ainsi, dès le début, une allusion est faite aux Portes de Gotham. Récit dans lequel on apprenait que les fondations de la ville résultaient de certaines familles importantes, incluant les Cobblepot et les Wayne. Plus loin, les évènements du Deuil de la Famille (et même, d’une certaine façon, les aventures de Batgirl et des Birds of Prey) occupent une place centrale durant plusieurs chapitres sans qu’on ne puisse réellement comprendre ce qui se trame si on n’a pas lu cet autre récit (que ce soit les faits se déroulant durant cet event ou leurs conséquences — la famille brisée). Citons aussi, par exemple, les séries Le Chevalier Noir (au détour d’une image de Natalya, compagne de Bruce Wayne aperçue dans cette dernière et d’une allusion à un combat contre le Chapelier Fou) et Talon, complètement inédite en VF, qui est évoquée brièvement.

Sans surprise, des mentions aux premiers chapitres de Detective Comics sont aussi de la partie, notamment sur l’histoire du Joker (il s’était fait enlever son visage par le Taxidermiste et avait bénéficié d’un certain regain de popularité dans les rues (!)). Ceux-ci n’étant pas publiés en librairie, autant dire que le novice sera perdu. Enfin, la mort de Damian Wayne — le garçon apparaissait au début du tome — est évidemment évoquée mais sans réellement la comprendre puisqu’il faut, à nouveau, se tourner vers une autre série pour les détails (et pour d’autres mentions liées à celle-ci), à savoir Batman Incorporated (et donc Grant Morrison présente Batman).

L’ultime chapitre (#21) — dessiné par Scot Eaton — permet de conclure une histoire entamée dans le chapitre #0 (cf. volume précédent) avec l’assassin Mio (devenue Pénombre) et de mettre l’agent Strode plus en avant, croisée dans deux back-up (dont l’un, une fois de plus, dans le tome précédent), ainsi qu’Harper Row (se référer à la série Batman de Scott Snyder pour savoir qui elle est, sachant que d’autres allusions sont faites à propos de séquences peu marquantes mais tout de même, notamment dans le tome 6).

Ces multiples références déconnectent clairement du fil rouge narratif (centré sur Cobblepot et Ogilvy) et débouchent sur des morceaux d’enquête ou d’action un peu sortis de nulle part (Poison Ivy ou Boute-en-Train par exemple), qui se rattachent péniblement à l’ensemble. L’ombre du Joker plane une bonne partie de l’ouvrage sans qu’il puisse être réellement exploité. Tout cela est fort dommage car le personnage d’Ogilvy est plutôt réussi. Charismatique et fin stratège, son évolution est assez prévisible mais globalement plaisante (malheureusement, il n’apparaîtra plus par la suite — ce qu’on ignore quand on découvre Empereur Pingouin). Ce nouvel antagoniste partage l’affiche avec le classique Pingouin bien sûr, même si ce dernier disparaît un bon moment à cause d’une autre série qui l’utilisait au même moment (Batman : Le Deuil de la Famille). Pénible. Enfin, c’est Man-Bat qui intervient pour le chapitre « anniversaire » #900 (le #19 du coup) et qu’on revoit aussi ensuite (et qui, logiquement, devrait être dans Jours de colère, qui est la suite directe de cet Empereur Pingouin même s’il sont vendus tous deux comme des volumes uniques — on devrait aussi revoir Mio vu la conclusion de son arc).

En synthèse, beaucoup d’ennemis, dont un nouveau, mélange d’un gangster plus conventionnel que les autres et qu’un Sphinx, qui défilent tout au long des neuf chapitres du tome et tous leurs back-up. Reste un sentiment mitigé au global, faute à l’impossibilité de suivre une série « seule » et qui aurait mérité, de toute façon, un peu plus de relief et de surprises malgré ses somptueux dessins. Une séduisante galerie de couvertures croquis ferme d’ailleurs le livre. On déconseille l’ouvrage aux nouveaux lecteurs, clairement. Pour les connaisseurs, difficile d’inciter de passer à l’achat : si vous n’êtes pas trop exigeant sur l’histoire et aimez voir une jolie parade de protagonistes, tous bien dessinés, alors foncez. Si vous préférez un récit moins décousu, plus singulier et davantage marquant, vous pouvez aisément passer votre chemin.

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 6 février 2017

Scénario : John Layman
Dessins : Jason Fabok et Andy Clarke
Couleurs : Jeromy Cox
Traduction : Thomas Davier
Lettrage : Laurence Hingray & Christophe Semal (Studio Myrtille)

Acheter sur amazon.frVersion française / anglaise

 

Detective Comics #08 à #12 (publiés dans Batman Saga)

Toute la série Detective Comics de la période New 52 a été publiée dans les magazines Batman Saga puis Batman Univers. Certains chapitres ont bénéficié d’une parution en librairie (Empereur Pingouin et Jours de Colère). Un index  référence tous les épisodes pour mieux s’y retrouver. Retour sur l’équivalent du deuxième volume (en vente uniquement aux États-Unis), intitulée Scare Tactics (Stratégie d’Épouvante), soit les chapitres #08 à #12 ainsi que le premier annual, l’épisode #0 et des back-up. Il poursuit plus ou moins ce que fut instauré dans le premier, Faces of Death.

[Histoire]
Après deux « interludes » (un récit axé sur l’Épouvantail et un autre sur la Cour des Hiboux), on reprend le fil du volume précédent avec, entre autres, Bruce Wayne qui rend visite à Charlotte Rivers, blessée mais en vie, à l’hôpital. Cette dernière lui affirme son envie de partie à Paris et mettre un terme à leur relation.

Parallèlement, un gang de criminels, déguisés en… Batman (!) sévit dans Gotham City. À sa tête, le terrible Mr Toxic, un physicien hors-pair qui travaille sur le clonage et le voyage dans le temps.

[Critique]
Ce volume propose plusieurs histoires plus ou moins déconnectées entre elles. Il est découpé ainsi : deux chapitres un peu hors continuité (#08 et #09) puis trois autres qui se suivent (#10 à #12 donc) — le #09 avait fait l’objet d’un résumé dans l’article sur l’évènement La Nuit des Hiboux (il s’y déroule) — puis vient l’annual #1, mettant en avant Black Mask (qui est en fait la suite du chapitre #09), et l’épisode #0, focalisé sur Bruce dans l’Himalaya quand il s’entraînait puis sur Alfred durant l’absence de son maître — eux aussi déjà chroniqués dans ce papier qui recensait les chapitres 0 des séries sur Batman. Enfin, cinq mini-chapitres (back-up), additionnels aux épisodes classiques, sont compilés pour former une petite histoire (sur… Double-Face). Forcément, cet ensemble décousu, comme dans la série Batgirl publiée à la même époque, n’est pas l’idéal pour être le plus passionnant possible.

Néanmoins, si on enlève les deux premiers épisodes, pas des masses reliés aux autres in fine, tout le reste est plutôt réussi. L’histoire (en trois chapitres) centrée sur Mr. Toxic est la plus intéressante. On l’avait aperçu dans l’épisode précédent et il prend un place plus importante ici. Seule la fin de relation (a priori) entre Bruce et Charlotte semble expéditive. Ni le Taxidermiste, ni le Pingouin sont de la partie mais ça n’est pas trop problématique puisque d’autres ennemis apparaissent, même s’ils sont un peu à l’écart du fil rouge narratif principal. Ainsi, l’on croise l’Épouvantail et, surtout, Black Mask (dans l’annual notamment), un antagoniste plutôt rare dans les aventures du Chevalier Noir, et qui occupe un traitement plutôt fascinant quant à sa schizophrénie (différente de celle de Double-Face). Le Chapelier Fou intervient aussi brièvement, de même que Double-Face en fin d’ouvrage.

Citons, pour l’anecdote, dans les premières pages (#08), Batman qui aide Catwoman, sous l’emprise d’une toxine de l’Épouvantail et il est fait mention de certaines tensions entre la femme féline et l’homme chauve-souris (à découvrir dans le premier tome de Catwoman : La Règle du Jeu — pas encore chroniqué sur le site). Le Dark Knight poursuit également Eli Strange, visiblement fils d’Hugo Strange. Il avait été introduits dans le tome précédent mais il faut espérer qu’il aura un plus grand rôle à jouer à l’avenir tant pour l’instant on ne voit pas trop l’intérêt de tout ça. Dans la foulée, Batman affronte quelques ergots durant la Nuit des Hiboux dans l’asile d’Arkham (#09). Un épisode agréable mais qui prend surtout son sens si on lit la série-mère (Batman). Néanmoins, il fait écho à l’annual qui en est clairement la suite. Cela propose donc une courte histoire terminée au sein du volume. L’épisode #0 est divisé en deux histoires, toutes les deux intéressantes mais qui sont, là aussi, en marge du reste et se situent dans le passé. Elles auraient limite pu servir de prologue à L’An Zéro tant elles s’encrent bien dedans, aussi bien graphiquement que scénaristiquement.

Enfin, la micro série qui prolongeait les chapitres classiques (via des back-up) est centrée Double-Face (pour les quatre premiers épisode). Ambiance poisseuse, sale et violente, c’est une petite pépite même si l’ensemble est un peu confus (Dent rejoint une étrange secte avant de se venger d’un procureur) et, évidemment, trop court. Le cinquième est scénarisée par James Tynion IV et sert aussi, d’une certaine façon, à un prologue au Deuil de la Famille (il se conclut par le Joker prêt à retrouver son visage qu’il avait fait enlever par le Taxidermiste dans le tome précédent — on ne comprend toujours pas le but de cette opération du coup tant il n’y a eu aucune conséquence ni d’intérêt à faire cette étrange opération).

On retrouve Tony S. Daniel au scénario de tout le volume (sauf l’épisode #0, signé Gregg Hurwitz, et comme on vient de l’évoquer, James Tynion IV pour un petit back-up) et au dessin de quelques chapitres. Il cède sa place à Ed Benes pour la partie graphique le temps de quelques épisodes et ce dernier prend le relai avec brio, dans un style assez proche de celui de Daniel, même meilleur, plus fin, plus détaillé (il a officié sur Batgirl par la suite). Chacun se rapprochant assez de Jim Lee. Julio Ferreira et Eduardo Pansica dessinent aussi un chapitre, toujours en restant assez fidèle à leurs deux illustres prédécesseurs, ce qui crée une certaine homogénéité graphique bienvenue. L’annual est, quant à lui, croqué par Romano Molenaar et Pere Perez. Là aussi on retrouve un style assez proche de tous les autres même s’il est clairement en-dessous, faute à des visages relativement peu marquants et une colorisation maladroite. Enfin, les dessins des back-up sont assurés par Szymon Kudranski, déjà à l’œuvre dans le volume précédent pour conférer une ambiance très noire, anglée polar, différente des autres mais particulièrement soignée.

En synthèse, dans ce volume un peu « fourre-tout », on trouve globalement du bon dans les histoires, même si elles sont assez disparates entre elles. Cette « jolie compilation de récits » permet quand même une lecture agréable, grâce à l’ensemble du matériel graphique relativement homogène. Rien ne restera forcément dans les mémoires mais la prestation de l’ensemble reste suffisamment honnête et réussie pour qu’on s’y attarde un peu.

 

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Detective Comics – Vol. 2 : Scare Tactics (en anglais)

Le run de Snyder et Capullo en noir et blanc pour les 80 ans de Batman

Toute la série Batman scénarisée par Scott Snyder et dessinée par Greg Capullo a fait l’objet d’une nouvelle édition intégralement en noir et blanc en cinq volumes (chacun limité à 3.000 exemplaires) en mai 2019 pour les 80 ans du Chevalier Noir.

Les neuf tomes simples de ce run ont été rassemblés ainsi : les deux premiers dans le volume 1 de cette nouvelle édition, le troisième dans le volume 2, les quatrièmes et cinquièmes dans le volume 3, le sixième n’a pas été réédité sous cette forme (il ne contient que des bouts d’histoires peu passionnantes), le septième dans le volume 4 et, enfin les deux derniers dans le volume 5. Ce qui donne donc :

Tome 1/5 : La Cour des Hiboux | 39€  a
Tome 2/5 : Le Deuil de la Famille | 29€  a
Tome 3/5 : L’An Zéro | 39€  a
Tome 4/5 : Mascarade | 19€  a
Tome 5/5 : La Relève | 39€  a

 

Chaque tome bénéficie d’une couverture singulière et particulièrement soignée !

L’intérêt peut sembler limité mais il s’adresse à un double public : les collectionneurs bien sûr (dont fait partie l’auteur de ces lignes, qui a investi dans deux de ces volumes qui sont, effectivement, superbes !) et les éventuels nouveaux lecteurs. Les tomes sont en effet numérotés de 1 à 5 et forment un ensemble complet. Ensemble qui a déjà bénéficié de plusieurs publications différentes par le passé (kiosque puis librairie puis éditions spéciales diverses — dont une déjà en noir et blanc pour le premier volume). Un côté un peu redondant pour certains lecteurs, qui auraient préférés de l’inédit pour l’anniversaire de l’homme chauve-souris mais n’oublions pas qu’en dépit de la qualité de cette série (fortement inégale), c’est l’un des titres (si ce n’est LE titre) qui s’est le plus vendu depuis la création de l’éditeur. Une jolie manière, aussi, de lui rendre hommage…

Aux nouveaux venus amateurs de beaux livres (voire de noir et blanc) on conseille donc L’An Zéro et La Cour des Hiboux. Aux connaisseurs, le diptyque centré sur le Joker Le Deuil de la Famille et Mascarade. Enfin, pour les complétistes, le déroutant La Relève conclut l’ensemble de la fiction.