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Batman : Joker War – Tome 2

Après un excellent premier tome proposant une sorte de nouveau départ pour le Chevalier Noir, que vaut ce deuxième volume de Joker War ?

(Couverture US. Urban Comics proposera la même mais elle n’est pas encore disponible en bonne qualité ;
l’article sera mis à jour dès que ce sera le cas.)

[Résumé de l’éditeur]
Après avoir affronté le Designer, Batman réalise que son ennemi de toujours, le Joker, tirait en réalité les ficelles des événements récents. Le Clown prince du crime a, de son côté, trouvé une nouvelle compagne, Punchline, qui ne tarde pas à s’opposer à son ancienne conquête, Harley Quinn ! La ville de Gotham sombre dans le chaos tandis la vie de Bruce Wayne, privé de sa fortune, se trouve à jamais bouleversée !

[Histoire]
Après avoir torturé Lucius Fox, Punchline sait où Batman se rend dans une de ses caves secrètes. Le Chevalier Noir y découvre une nouvelle armure scintillante (il pense que Fox qui l’a faite, ce dernier croyait que c’était Batman). Obligé de fuir, le justicier découvre sa ville à feu et à sang… le Joker a acheté tous les gangs, l’anarchie règne en maître, c’est une catastrophe.

Un nouveau justicier tâche de tuer tous les criminels : Clownhunter.

Dans le civil, rien ne va plus pour Bruce Wayne et sa fortune : les actions de Wayne Enterprises chutent…

Le Joker a aussi récupéré une bobine du film Zorro, le long-métrage qu’a vu Bruce enfant avec ses parents avant que ces derniers se fassent tuer en sortant de la séance. Le Joker souhaite le projeter dans le cinéma de l’époque à des morts-vivants (!) mais aussi et surtout à tous les habitants de Gotham à qui il propose de l’argent en échange.

En parallèle, le Clown Prince du Crime élabore une nouvelle toxine qui rend fou.

[Critique]
Légèrement en dessous du premier tome (passé la surprise forcément), cette incursion dans la guerre du Joker est quand même particulièrement réjouissante à bien des égards ! Avant même d’aborder la narration et le récit en tant que tel, un constat évident à mentionner d’entrée de jeu : les planches assurées par les dessins de Jorge Jiminez et la colorisation de Tomeu Morey sont somptueuses ! Elles reflètent la majorité de l’ouvrag, c’est à dire les six épisodes #95 à #100. Le comic-book bénéficie également d’une courte introduction sur Punchline et d’un chapitre composé de mini-histoires centrées sur des personnages secondaires durant le conflit qui oppose l’homme chauve-souris au Clown (Joker War Zone #1 en VO).

Le trait fin, précis et élégant de Jiminez épouse à merveille son découpage dynamique, aéré (donc lisible) que ce soit dans l’action ou l’intimisme. Quant aux couleurs de Morey, les quelques exemples d’illustrations de cet article devraient convaincre les plus réfractaires. L’artiste magnifie les registres qui se succèdent : l’horreur, la guerre, le polar, la folie, le merveilleux… en choisissant habilement sa palette chromatique, mention spéciale aux tonalités chaudes prononcés pour les guérillas urbaines — prédominant le livre — et les clartés pourpres et scintillantes de la forêt d’Ivy (en exclusivité sur ce site sans les bulles de textes afin d’admirer correctement le travail commun du binôme, diablement efficace).

Ce deuxième segment de Joker War s’ouvre sur un interlude consacré à Punchline (The Joker 80th Anniversary 100-page Super Spectacular #1). C’était clairement ce qu’il manquait au volume précédent (erreur réparée donc), probablement car les origines de la nouvelle compagne du Joker furent publiés à peu près en même temps (en France) dans la chouette compilation Joker 80 ans. On les découvre donc enfin si on n’a pas acheté Joker 80 ans (qui contenait de multiples récits autour du célèbre Clown pour ses 80 printemps d’existence, incluant lesdites 100 pages « spectaculaires »). James Tynion IV a bien sûr rédigé ces premiers pas (il a créé le personnage) accompagné de Mikel Janin aux pinceaux, artiste qui avait fait la part belle à la série Batman Rebirth. Comment bien conclure une blague ? (le titre de cet épisode particulier) n’est malheureusement pas exceptionnel, pour pas dire franchement décevant.

La jeune étudiante Alexis dans le civil est simplement « une fan » du Joker. L’ironie est que face à ce dernier elle clame : « T’as demandé que je te prouve que j’étais sérieuse avant de me recruter pour ton grand projet. Tu voulais être sûr que je n’étais pas une autre groupie zarb’. La voilà, ta preuve. » Une groupie bizarre… C’est pourtant ce que Punchline semble être du peu qu’on la voit. Le personnage n’est pas bien fouillé, en quelques lignes l’on connaît ses motivations (pas envie d’être gentille — sic, avoir son propre monde — sic (bis), etc.). Des « origines » relativement pauvres et banales. « Ce monde que vous avez bâti est une blague et j’en suis la punchline » clame-t-elle… Heureusement, passé cette introduction peu brillante (qui ne représente que 10 pages sur 228 de BD environ, soit moins de 5% de l’ensemble) , tout le reste est beaucoup plus palpitant !

On retrouve donc le Chevalier Noir presque seul face au Joker et ses sbires. Même si on ne comprend pas tout des transactions financières qui ont causé la chute de l’empire Wayne (pour l’instant assez relégué en second plan), on prend plaisir à le voir en mauvaise posture. Entre l’anarchie provoquée par le Clown (qui n’est pas sans rappelé l’excellent film Joker de 2019), le difficile et douloureux deuil d’Alfred (nettement plus évoqué ici que dans le tome précédent), l’arrivée d’un nouveau protagoniste plutôt réussi (le fameux Clownhunter — qui sera davantage exploré dans le troisième volume), le retour de la Bat-Family… il y a de quoi se réjouir ! L’équilibre entre tous ces éléments est bien dosé, on regrette juste le traitement de Punchline, assez décevant (à l’instar de ces origines donc) et le manque de surprises (on n’aurait pas été contre un retournement de situation, une traîtrise par une tête connue par exemple, de l’imprévu dans l’évolution de certaines phases narratives…). Mais ça fonctionne, c’est le principal. Le Diable se cache dans les détails tout au long de l’œuvre : les allusions morbides à Alfred, la barbe de trois jours de Bruce sous son masque de Batman… Le texte et les dessins se rendent la pareille et se servent mutuellement. Les fans de Nightwing apprécieront aussi son retour en grâce.

Arrivé à moitié du tome on enchaîne plein de courts chapitres se déroulant durant le siège de Gotham par le Joker et ses hommes de main. Chaque épisode (écrit et dessiné par différents artistes) se concentre sur un ou plusieurs alliés du Chevalier Noir, ou certains de ses antagonistes. Ainsi on découvre ce qu’il est advenu de Bane depuis la fin de Batman Rebirth et on peut voir également le fils de Lucius Fox, Spoiler et Orphan. Comme souvent dans ce genre d’entreprise, l’ensemble est inégal (aussi bien narrativement que graphiquement) mais il y a peu à redire, là aussi on est sur un pan de lecture assez rapide et court, on ferme donc aisément les yeux sur les quelques passages un peu moins palpitants. Le centième chapitre (le dernier du comic-book) offre une conclusion épique malgré quelques légers loupés. Il laisse un statu quo intéressant (dont un Joker… borgne !). On apprécie aussi la relation amicale entre Batman et Harley, rappelant celle, plus ambigüe, de Curse of the White Knight.

Comme toujours, le recueil se termine par une grande galerie de couvertures et si on a tendance à saluer le travail d’Urban Comics au global (prix, qualité d’édition, notes éditoriales…) on est parfois surpris par quelques erreurs de traduction (dont des flagrantes relayées ici et par exemple — avec une certaine ampleur début décembre 2020 qu’on peut déplorer sur la forme (à la limite du lynchage public comme trop souvent)). Dans le présent tome, c’est le célèbre « Home Sweet Home » qui a été littéralement traduit « Foyer, doux foyer », étonnant de proposer ceci en 2021 (personne ne dit ça en français, autant conserver le terme anglais). Rien de grave au demeurant, c’est du détail anecdotique…

En synthèse, malgré quelques défauts d’écriture ici ou là (caractérisation de personnages, prévisibilité de certaines choses…) Joker War – Tome 2 vaut complètement le détour. Assurément pour sa partie graphique et globalement pour son traitement narratif. Dans la droite lignée du premier, on ne peut que conseiller de le lire, aussi bien par les fans de longue date que les nouveaux venus.

Rendez-vous le 16 avril prochain pour le troisième tome qui contiendra les épisodes #101 à #105, le Batman Annual #5 et le Punchline Special #1, soit sept chapitres au total. On y découvrira le mystérieux Ghostmaker et probablement qui a conçu la nouvelle armure spéciale de Batman (qu’il n’a pas encore endossée, à moins que ce soit pour Justice League – Endless Winter, prévu en rayon au même moment ?). Pour avoir parcouru en VO ce troisième opus, on va perdre en maestria graphique et un peu en intérêt…

La « mini-histoire » auto-contenue dans les deux premiers tomes est (largement) suffisante pour avoir un récit de qualité avec un début, un milieu et une fin. On conseille donc les deux premiers volets de Joker War (sans obligation d’acheter la suite) !

[A propos]
Publié le 26 février 2021 chez Urban Comics.

Scénario : James Tynion IV (+ collectif additionnel)
Dessin : Jorge Jimenez, Guillem March, Mikel Janin (+ collectif additionnel)
Encrage additionnel : Danny Miki
Couleur : Tomeu Morey, Jordie Bellaire, Fco Plascencia (+ collectif additionnel)

Traduction : Jérôme Wicky (et Xavier Hanart)
Lettrage : MAKMA (Sarah Grassart et Stephan Boschat)

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Batman – Year Two / Année Deux

Proposé comme 6ème volume de la collection DC Confidential *, Batman – Year Two / Année Deux succède au célèbre Année Un de Frank Miller. Il contient trois histoires, toutes écrites par Mike W. Barr. La principale et la plus longue, Année Deux, est dessinée par Alan Davis puis Todd McFarlane. Elle contient quatre chapitres de Detective Comics (#575-578) publiés à partir de juin 1987 (Année Un de Miller occupait la série Batman #404 à #407, de février à juin 1987, Année Deux enchaînait donc « parfaitement » en guise de suite). Ce récit avait été publié par Semic en France en 2003 sous le titre Year Two – L’héritage du Faucheur. Cercle vicieux (dessiné à nouveau par Alan Davis), la suite directe, avait aussi été en vente chez Semic mais « avant », en février 1999 (!) sous le titre La boucle est bouclée ! — parfois appelée Année Trois. Enfin,  La vengeance du Faucheur (dessiné par Jerry Bingham) date de 2011 et est inédit dans notre pays. Critique d’une œuvre méconnue qui mérite pourtant le détour !

* La collection DC Confidential se propose de mettre en lumière les étapes décisives dans la des plus grands super-héros, tout en révélant l’autre Histoire de DC, celle qui s’est déroulée en marge des grandes sagas connues de tous. Réalisés par les auteurs les plus talentueux et représentatifs de leur époque, ces récits complets — et inédits dans leur grande majorité — représentent autant de lectures indispensables pour qui souhaite approfondir sa connaissance de l’Univers DC. Chaque album sera pas ailleurs augmenté d’épisodes complémentaires qui couvriront un peu les recoins les moins exposés de l’éditeur.
Texte apposé sur la couverture par Urban Comics (Voir en fin d’article la liste des titres proposés.)

[Résumé de l’éditeur]
À présent que le Romain et sa famille mafieuse ont vu leur règne s’achever suite à l’alliance de Batman et de James Gordon, la ville de Gotham peut à nouveau entrevoir un avenir radieux. Mais le retour d’un justicier du passé, le Faucheur, va mettre en péril l’amitié entre le jeune Chevalier Noir et le commissaire nouvellement nommé. Poussé à bout, Batman va même devoir s’allier avec l’homme qui a changé à jamais le cours de sa vie, et la deuxième année de Batman pourrait bien s’avérer être sa dernière.

[Histoire — Année Deux]
Gotham City s’habitue à la présence du nouveau justicier masqué, Batman, allié du fraîchement promu commissaire Gordon. Les médias le comparent à un ancien « vigile costumé » appelé le Faucheur, qui sévissait dans la ville il y a vingt ans avant de disparaître soudainement.

C’est précisément au même moment que le Faucheur revient combattre les criminels. Comme son surnom l’indique, il « fauche des vies » : il coupe, tue, décapite les malfrats, les racketteurs, les prostituées…

Pour le combattre, Batman décide de l’affronter avec une arme à feu : le pistolet qui a ôté la vie de ses parents !

[Critique]
Année Deux
se lit extrêmement bien, nul besoin d’avoir tous les détails d’Année Un en tête (au contraire, cela apporte une certaine « nostalgie » de (re)découvrir les premiers pas de Bruce/Batman). Les quatre chapitres (Craignez le Faucheur, Pacte avec le Diable, Mortels Alliés, Et poussière…) s’enchaînent sans temps mort, passant parfois un peu trop vite sur des éléments, comme la romance entre Bruce Wayne et une nouvelle venue Rachel (le milliardaire la rencontre, tombe amoureux, sort avec, la demande en mariage, etc.). Cette idylle est probablement le seul défaut du récit qui a par ailleurs extrêmement bien passé la postérité (à l’inverse de Le Culte par exemple, qui a plutôt mal vieilli dans sa narration (mais pas ses dessins) et dont on retrouve justement ici une certaine similarité graphique).

On (re)voit avec plaisir quelques audaces de l’époque (sous l’égide de l’éditeur Dennis O’Neil, une bénédiction). Mike W. Barr ose toucher au sacré : Batman avec un flingue ! Batman allié à Joe Chill ! De quoi être sacrément remué pour un lecteur de longue date. Même si le fameux pistolet n’est, in fine, peut-être pas aussi bien exploité que cela, c’était complètement inédit pour une publication de ce genre. On l’apprend dans la passionnante préface de l’auteur : il avait écrit son histoire bien avant celle de Miller. Année Deux, un temps appelé Batman 1980, devait même être publié en parallèle d’Année Un. Barr a conservé 75% de son jet initial et adapté le reste pour coller à l’univers instauré par Miller.

Le scénariste met aussi en avant Leslie Thompkins, figure maternelle bien présente tout au long de la fiction pour soutenir ou recadrer le playboy. L’homme d’affaires se trouve également au premier plan (il apparaît presque autant que sous son costume de justicier), amusant la galerie, jouant avec son alias civil comme jamais. C’est quelque chose qui s’est beaucoup perdu au fil du temps, c’est donc très appréciable de retrouver cela, contrastant en plus avec la noirceur du Faucheur et des séquences très violentes et sanglantes.

Il n’y a aucun mystère quant à l’identité de ce dernier, il est présenté sous sa véritable identité puis, quelques cases plus loin, en train d’admirer son costume avant de l’enfiler. On sait donc de qui il s’agit avant même qu’il apparaisse en Faucheur. Cela permet de se concentrer sur ses motivations et non sur l’identité de ce « vigilante ». Ce n’est pas plus mal car il n’y a guère d’intérêt à dévoiler des antagonistes masqués en fin de récit lorsqu’ils sont de parfaits inconnus, jamais vu auparavant dans d’autres comics.

Le Faucheur tue, décapite et coupe sans sourciller (aussi bien des agresseurs/racketteurs/criminels que des prostituées !) et utilise des armes à feu sans problème. Une approche extrêmiste à l’opposé évidemment de la croisade de l’homme chauve-souris. Et si l’armure du Faucheur peut sembler un peu désuète et connoter radicalement avec le style très urbain et plausible de l’ensemble, ce n’est pas pire que celle d’un Azrael…

La bande dessinée, hyper accessible, prolonge sans problème la veine polar initiée dans Année Un. Que ce soit dans l’ambiance plutôt noire ou du côté des dessins particulièrement soignés et réalistes (on est parfois proche d’un thriller franco-belge). Alan Davis assure le premier chapitre avant que le légendaire Todd McFarlane (Spawn) apporte sa touche flamboyante quand il croque le Chevalier Noir en action, avec le déploiement gothique et presque irréel de la cape du justicier. Sublime !

[Histoire — Cercle Vicieux]
Tandis que Batman vient de recruter Robin (Dick Grayson), le Faucheur est de retour à Gotham ! Qui a revêtu l’armure du terrible vigilante ? Pourquoi noue-t-il une haine si féroce envers le Chevalier Noir ?

L’occasion pour Bruce de retrouver Leslie et, surtout, Rachel, la fille de l’ancien Faucheur.

[Critique]
Là aussi on connaît directement l’identité du « nouveau » Faucheur, à savoir le fils de Joe Chill ! Cette suite s’insère parfaitement et propose une intrigue ficelée assez prenante. L’expression « la boucle est bouclée » prend tout son sens à la fin.

Quelques nouveautés priment comme Batman qui maquille son visage même sous son masque de justicier (!) si jamais il lui arrivait malheur. Et ce sera évidemment le cas, lors d’une scène inoubliable où le Chevalier Noir risque de finir pendu ou tombé dans de l’acide, vacillé par son propre traumatisme d’enfant. Heureusement que Dick/Robin apporte une certaine légèreté à l’ensemble et permet de suivre ses premiers pas (en parallèle du très bon Robin – Année Un).

[Histoire — La vengeance du Faucheur]
Quelques années après les évènements précédents, un autre Faucheur est (encore) de retour ! Batman est désormais allié à Jason Todd comme second Robin. Tous deux enquêtent.

[Critique]
Cette fois, c’est l’inverse, l’identité du Faucheur n’est révélée qu’à la fin et le lecteur est invité à suivre les indices afin de voir s’il a découvert, comme Batman, qui se cache derrière le crâne argenté du terrible ennemi (ou s’il n’y arrive pas, comme Robin).

Sans aucun doute le récit le plus faible de l’ouvrage : aussi bien scénaristiquement parlant (des choses prévisibles, d’autres pas du tout alors qu’elles sont censées l’être, peu importe elles ne sont guère intéressantes) que graphiquement (Jerry Bingham et son encrage trop épais, son manque de clarté global et ses quelques visages trop communs pour se démarquer du reste).

Néanmoins, on a ainsi l’intégralité du travail de Mike W. Barr sur cet antagoniste particulier qui a étrangement moins marqué la galerie d’ennemis de seconde (voire troisième) zone qui apparaît de temps à autre dans la mythologie Batman : Cluemaster, Killer Moth, Anarky, Zeus, KGBeast, l’Électrocuteur, Ratcatcher… Le Faucheur est revenu brièvement dans Arkham War mais n’a jamais récupéré son « aura » d’antan. Curieusement, il n’était pas présent non plus dans l’excellente saga de jeux vidéo Batman – Arkham ni dans la série d’animation de 1992. La faute, peut-être, à un design qui semble avoir servi d’inspiration aussi bien à Azraël (Jean-Paul Valley), cinq ans après l’apparition du Faucheur, ou à celui du célèbre Fantôme Masqué du parfait long-métrage animé du même titre. Tous deux s’étant davantage inscrit dans la culture populaire en complément des fans assidus de Batman.

[Conclusion & Critique de l’ensemble]
Faut-il acheter et lire Année Deux ? Absolument. Atteint-on la certaine « maestria » d’Année Un ? Non. Est-ce un problème ? Pas du tout. Au contraire et comme déjà évoqué, Année Deux franchit plutôt bien l’épreuve du temps, restant toujours aussi efficace dans sa narration que son découpage dynamique au rythme imbattable (trop rapide parfois). Violent, sanglant, sans concession, on (re)découvre un pan mythique et quasiment indispensable pour tous les passionnés.

La très belle édition d’Urban Comics et son prix dérisoire pour son contenu (environ 200 pages pour 17,50€) en font un incontournable pour ceux qui s’intéressent aux premières années du Chevalier Noir, rejoignant habilement trois titres cultes (Année Un, Un Long Halloween, Amère Victoire) et se greffant éventuellement à deux comics plus confidentiels (Un homme à terre et Robin : Année Un). Il rejoint ainsi les « coups de cœur » du site et s’intercale efficacement dans la liste des comics « par où commencer ? » (même s’il est moins dispensable que les autres pré-cités, bien entendu).

 

Que ce soit pour Cercle Vicieux (arborant son titre anglais Full Circle, traduit par La boucle est bouclée !) en 1999 (en hors-série de leur catalogue alloué à Batman) ou Année Deux (titré L’héritage du Faucheur) en 2003 (en souscription d’abonnement pour plusieurs comics de super-héros, tous éditeurs US confondus), Semic avait choisi la même illustration de couverture. C’est aussi celle qu’arbore l’édition 2021 d’Urban Comics présentée dans cet article.

Un mot sur cette collection DC Confidential expliquée en début d’article. Elle propose en effet de très bons récits atypiques (la chronique du premier tome est prévu prochainement) qu’on recommande amplement. Ci-dessous la liste des volumes concernés (la collection se concentre uniquement sur des titres des années 1980 aux 2000).

1. Batman – Huntress : Cry for Blood / Dette de Sang [2000]
2. Green Lantern : Emerald Twilight / Crépuscule [1994]
3. Green Arrow : The Longbow Hunters / Les Prédateurs [1987]
4. JSA : The Golden Age / L’Âge d’or [1993]
5. Legion of Super-Heroes : The Great Darkness Saga / La Saga des Ténèbres [1982]
6. Batman : Year Two / Année Deux [1987]

[À propos]
Publié en France chez Urban Comics le 29 janvier 2021.
Précédemment publié chez Semic en février 1999 et en mars 2003.

Scénario : Mike W. Barr
Dessin : Alan Davis, Todd Mc Farlane, Jerry Gingham
Encrage : Paul Neary, Alfredo Alcala, Mark Farmer, Todd Mc Farlane, Jerry Gingham
Couleur : Steve Oliff, Gloria Vasquez, Tom Ziuko, Carlos Badilla

Traduction : Nicole Duclos et Xavier Hanart
Lettrage : Moscow ★ Eye

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Doomsday Clock

Annoncée sporadiquement depuis 2016 (principalement dans DC Univers Rebirth #1 et Le Badge), la suite officieuse de Watchmen se déroule dans Doomsday Clock, œuvre qui rassemble donc l’univers de la bande dessinée culte d’Alan Moore et Dave Gibbons avec celui des super-héros de DC Comics. L’évènement tant attendu nécessite un certain bagage culturel qui a été récapitulé dans cet article (qui contient également à la fin une courte critique sans révélations de Doomsday Clock), même si la lecture seule en amont de Watchmen suffit amplement. Cette suite « inattendue » (terme choisie par l’éditeur) est écrite par Geoff Johns, architecte de certaines grandes lignes narratives de DC (incluant Flashpoint, point de départ des chamboulements dont Doomsday Clock se veut l’aboutissement) et dessinée par Gary Frank (Batman – Terre Un). Pari risqué, audacieux… que vaut cette maxi-série de douze chapitres ?

 

À gauche, l’édition normale sortie le 23 octobre 2020 (initialement prévue en juin 2020),
à droite, l’édition luxueuse limitée à 1.500 exemplaires (voir fin d’article), en vente à partir du 23 novembre 2020.

[Résumé de la quatrième de couverture]
1985, sur une autre Terre : afin de sauver son monde d’une apocalypse nucléaire, le justicier Ozymandias élabore une machination qui unit les peuples contre une menace extraterrestre fictive. 1992 : ce complot ayant été dévoilé, la révolte gronde et le monde se retrouve à nouveau au bord du chaos. Ozymandias n’a plus qu’une solution : retrouver le Docteur Manhattan, surhomme aux pouvoirs quasi divins qui a quitté la Terre des années auparavant, et peut-être même l’Univers.

[Résumé de l’éditeur sur son site]
Il y a trente ans, sur une Terre où le cours de l’Histoire a évolué de manière bien différente, un justicier milliardaire nommé Ozymandias a tenté de sauver l’humanité d’une guerre nucléaire imminente en concevant une machination effroyable… et réussit. Mais, ses plans ayant été révélés, ce dernier dut prendre la fuite et tente à présent de retrouver le seul être capable de restaurer un équilibre sur sa planète : le Dr Manhattan, surhomme omnipotent. Un seul problème s’offre à lui : le Dr Manhattan a quitté sa dimension pour visiter celle de la Ligue de Justice et interférer avec le cours des événements, manipulant à leur insu les héros de cet univers. Mais pour Ozymandias, ce défi n’est qu’un obstacle de plus dans sa quête d’une paix éternelle pour son monde et ses habitants : résolu, il décide de franchir la barrière entre les dimensions quitte à y affronter ces méta-humains.

[Début de l’histoire]
En 1992, aux États-Unis (dans l’univers de Watchmen), le peuple se révolte, la violence fait rage dans les villes. La supercherie de l’homme le plus intelligent du monde Adrien Veidt a été révélée : ce philanthrope homme d’affaires, connu sous le costume d’Ozymandias, avait imaginé un stratagème visant à instaurer la paix dans le monde au prix de lourds sacrifices humains. Il est accusé du meurtre de trois millions de personnes. Traqué, l’homme le plus recherché du monde n’a plus qu’une idée en tête pour « sauver » une fois de plus sa Terre : retrouver le Dr. Manhattan et lui demander de l’aide.

Pour cela, Veidt s’allie à une mystérieuse personne qui a revêtu la cagoule de Rorschach et utilise les mêmes gimmicks que l’ancien « justicier », assassiné par Manhattan quelques années plus tôt. Ce nouveau Rorschach délivre la Marionnette, une jeune femme qui aurait un lien avec le Dr. Manhattan et pourrait s’avérer utile. La Marionnette est en couple avec le Mime, tous deux sont des criminels arrêtés par Manhattan lors d’un braquage de banque.

Une fois réunie, la petite équipe s’enfuit dans l’univers de DC Rebirth à Gotham City, elle aussi en proie aux émeutes. Batman n’y est plus apprécié et, d’une manière générale, une certaine défiance envers les super-héros plane sur la Terre à cause de « la théorie des Supermen », stipulant que le gouvernement des États-Unis conçoit dans l’ombre ses propres justiciers. Cela expliquerait pourquoi 97% des « méta-humains » sont issus du territoire américain. Une affirmation qui cristallise les tensions à échelle internationale. Ainsi, Black Adam promet refuge au Kahndaq à tous les super-héros qui le désirent et la Russie est (presque) en Guerre Froide face aux USA comme ce fut le cas auparavant.

Pour mener à bien leur mission, Ozymandias et Rorschach doivent trouver les deux êtres humains les plus intelligents de cette Terre : Lex Luthor et Bruce Wayne. De son côté, Clark Kent fait plusieurs cauchemars intrigants et il semblerait que le Comédien (le vrai) soit de retour ! Où est le Dr. Manhattan ? Que fait-il ?

[Critique]
La lecture est longue, le récit est dense. La critique n’est pas aisée, elle sera déstructurée et un brin académique, un peu comme l’œuvre.

On martèle le même rappel avant tout : Doomsday Clock est la suite (« inattendue » selon le terme de l’éditeur) de Watchmen, il faut donc connaître ce dernier avant tout, c’est une évidence. Idéalement, il faut avoir lu Flashpoint, DC Univers Rebirth #1 et Le Badge cf. ce récapitulatif — qui contient une brève critique de Doomsday Clock sans aucune révélation car il y en aura un peu dans le texte ici qui va suivre — mais ce n’est, in fine, pas si obligatoire que cela.

Catégorisons dans un premier temps ce qu’il faut aborder : les personnages (identité, empathie, évolution…), le scénario, la contextualisation et connexions entre les titres, le piège de l’attente et des effets d’annonce des dernières années, la qualité graphique et les conséquences.

Une foule de protagonistes gravite dans Doomsday Clock. D’un côté les anti-héros de Watchmen, d’un autre les super-héros et antagonistes de DC Comics. Entre les deux, de nouveaux personnages créés pour l’occasion et de curieuses mises en avant de figures peu connues du « grand public » issus des deux univers. De Watchmen, nous retrouvons bien entendu Ozymandias (Adrien Veidt) et le Dr. Manhattan (Jon Osterman). Le Hibou (Daniel Dreiberg) et le second Spectre Soyeux (Laurie Juspeczyk) sont absents (ce qui est rapidement justifié), à l’exception de rarissimes cases en caméo (avec un réel intérêt pour le déroulement de l’histoire). Contre toute attente Rorschach est de retour ! Mais il ne s’agit pas, bien entendu, de Walter Kovacs, bel et bien mort dans Watchmen. Ce Rorschach a d’ailleurs la peau noire, on le sait dès le départ, quelques cases après son apparition — permettant ainsi de « casser » tout espoir quant à un retour du « vrai » Rorschach.

Sa véritable identité est dévoilée peu après, connectée à un personnage assez secondaire (mais peu oubliable) de Watchmen. Il y a une certaine logique dans cette succession plutôt habile (ce Rorschach est tout aussi tourmenté que le premier, s’exprime d’une façon similaire, est lui aussi violent même si moins que le précédent). C’est l’une des rares nouvelles têtes plutôt réussies et attachantes de Doomsday Clock. Le Comédien (Edward Blake) est lui aussi de retour… mais il s’agit du vrai cette fois ! La raison est « plausible » par rapport à ce qu’on découvre au fil de l’aventure (sans surprise : le multivers et, ici, le « metavers », rien que ça… — on y reviendra). Mais en ce cas, pourquoi n’avoir pas fait revenir le vrai Rorschach ?! Dommage…

Ozymandias et Manhattan sont deux êtres complexes et particulièrement difficiles à écrire. Ici, Geoff Johns jongle maladroitement entre héritage d’Alan Moore à préserver et (légère) émancipation à proposer. L’être divin bleuté est bien retranscrit, on retrouve aisément sa froideur et son détachement (partiel ?) de l’humanité, ses paradoxes aussi. En cela, il est agréable de voir cette prolongation officieuse ou officielle (on ne sait pas trop) de l’œuvre culte publiée en 1986-87, qui n’a évidemment rien à voir avec l’excellente série télévisée du même nom qui se veut également suite de Watchmen (voir aparté en fin d’article). Manhattan est donc (globalement) une réussite mais on émet des réserves sur son face à face, inéluctable et annoncé très tôt, à Superman, manquant cruellement d’une dimension épique.

Quant à Adrien Veidt, s’il reste fidèle dans les grandes lignes à ses objectifs (la paix universelle quitte à verser énormément de sang) et redouble d’intelligence pour manipuler tout le monde, on se surprend à découvrir un homme moins posé, presque « sadique », parfois ridicule même, dans un « ego-trip » qui ne sied pas vraiment aux souvenirs du justicier le plus intelligent et fortuné de Watchmen. Difficile de « l’apprécier » pleinement tant il navigue entre figure familière captivante et curieusement repoussante car on ne le reconnaît pas spécialement dans sa façon d’être… Les apparitions du Comédien sont, elles, assez fidèles au nihiliste tête brûlée de Watchmen mais, hélas, il n’est caractérisé que par cela avec un traitement narratif assez pauvre. Comme évoqué, c’est aussi son retour improbable et un peu « facile / tiré par les cheveux » qui gâche sa présence, sans compter — hélas ! — son peu d’intérêt dans l’intrigue générale. Dommage (bis)…

Sur quatre figures iconiques, l’auteur Geoff Johns n’en retranscrit qu’une avec assurance et réussite (Manhattan), se loupe plus ou moins dans deux autres (Ozymandias et surtout le Comédien) et propose une relève inédite et intéressante du dernier (Rorschach), plutôt appréciable.

Mais Geoff Johns consacre beaucoup trop de temps à ses nouvelles créations fictives conçues en complément dans l’univers de Watchmen, à commencer par la Marionnette. Une « vilaine » un peu folle, costumée, qui tue avec du fil (forcément), façon corde à piano, qui tranche tout (même des armes !). Son compagnon, le Mime, se résume à son patronyme également (avec un étrange pouvoir inexplicable et relevant du registre fantastique, chose inédite dans le monde des Gardiens — une incohérence ?). Tous deux forment un couple qui a une certaine importance, voire une obligation, dans l’exécution de l’histoire : Manhattan devait tuer la Marionnette à un moment, il ne l’a pas fait car elle était enceinte (en vrai c’est parce qu’il a vu l’avenir du futur bébé qu’elle portait qu’il a épargné la criminelle).

Et donc ? Et donc quand Ozymandias cherche à retrouver Manhattan, il s’allie au nouveau Rorschach et à ce couple fantasque (Le Mime et la Marionnette) en espérant que le Docteur « reconnaîtra » la jeune femme et engagera la conversation… Un peu faible. La Marionnette, Erika Manson de son vrai nom, est trop proche de Harley Quinn, ne serait-ce que par son look et sa façon d’être, mi-déjantée, mi-accrochée à son compagnon. Incompréhensible d’avoir croqué une antagoniste féminine ainsi  alors qu’il y avait carte blanche totale… C’était peut-être volontaire, pour éventuellement montrer « une version alternative » de Harleen Quinzel dans l’univers de Watchmen mais ça semble peu probable (sinon autant la nommer Harley). Ça manque atrocement d’innovation sur ce point.

Autre nouveauté (sur laquelle Johns perd aussi beaucoup de temps) : Carver Colman. Un acteur retrouvé mort et dont un film en particulier trouve une résonnance singulière chez plusieurs êtres. Là aussi on a du mal à s’attacher à l’individu dont on ne comprend la portée que bien trop tardivement (on en reparle dans un paragraphe juste après).  Plus ou moins en retrait aussi, on croise deux personnes énigmatiques qui étaient déjà présentes dans DC Univers Rebirth #1 et Le Badge : le vieil homme fou, alias Johnny Thunderbolt, et une jeune femme mystérieuse elle aussi folle (enfermée à Arkham), nommée Jane Doe dans un premier temps. Leurs identités respectives sont bien sûr découvertes au fil des chapitres. Rien d’exceptionnel malheureusement et une importance plutôt limitée (« tout ça pour ça ? »), même s’il est agréable de comprendre pourquoi ils étaient montrés autant en amont, cela prouve que leur utilité fut anticipée relativement tôt.

Côté DC Comics, plusieurs noms prestigieux parsèment l’ouvrage, principalement dans sa seconde moitié (la première, un peu trop lente, était plutôt concentrée sur les personnages de Watchmen et ses nouveaux venus, à l’exception notable de Batman). En complément du Chevalier Noir donc, on croise Lex Luthor, Lois Lane, Black Adam, Firestorm, Alfred Pennyworth et bien sûr Superman. Cette courte sélection est celle qui est la plus mise en avant dans Doomsday Clock. On y ajoute volontiers le Joker, pratiquement au coeur d’un chapitre en entier (dont la couverture est celle choisie par l’éditeur français pour sa version commercialisée — sublime certes, mais loin d’être représentative du titre).

L’ensemble des personnages DC Comics apparaît à peu près au complet mais de façon très éphémère. La galerie d’ennemis de Batman (incluant un Sphinx/Riddler calqué de la version série des années 1960 et même la Cour des Hiboux le temps d’une case), Wonder Woman (hélas quasiment absente) et quelques Green Lantern sortent un tout petit peu du lot à un moment… tous les autres sont presque relayés à de la figuration, se contentant d’une séquence primordiale et appréciable mais aucun héros ou antagoniste de cette longue liste ne bénéficie d’une grande émergence. Il était de toute façon impossible d’obtenir un équilibre idéal entre les apparitions de chacun, il fallait choisir dès le début qui serait essentiel à la narration (et sur ce point c’est plutôt impeccable à de rares exceptions près : Wonder Woman, Cyborg et Flash auraient mérités une plus grosse présence, indéniablement, surtout le bolide écarlate par qui tout à commencer d’une certaine façon).

Ces décisions sont néanmoins assez logiques : en débarquant dans l’Univers DC Rebirth (à Gotham forcément), Ozymandias, « Rorschach », la Marionnette et le Mime doivent trouver les deux personnes les plus intelligentes qui les aideront à localiser Manhattan, c’est à dire Bruce Wayne et Lex Luthor. Adrien Veidt se charge de Luthor et Rorschach de Batman, une évidence qui débouche sur de savoureux échanges. Quant au Clown du crime, il propose une parenthèse épique (et sanglante), accompagné de la Marionnette (sans surprise… avec une mention à Harley Quinn évidemment) et un duel inattendu face au Comédien. Là aussi les rencontres sont à la fois cohérentes et appréciable (qui a dit fan service ?). Mais clairement, on est davantage dans une suite de Watchmen qu’une histoire plus prononcée dédiée icônes de DC Comics (à l’exception de Superman comme on le verra), d’où, in fine et rétroactivement, la possibilité de n’avoir en tête que Watchmen et pas forcément DC Rebirth Univers #1 et Le Badge. Difficile d’exploiter tout le monde et c’est là aussi un peu triste. Heureusement, Lois et Alfred sont davantage que simples coéquipiers de l’homme d’acier et l’homme chauve-souris, ils ont une utilité au bon déroulement de la narration. Black Adam et Firestorm sont, eux, au centre d’une intrigue davantage politisée et palpitante.

Ce qui permet d’enchaîner sur le scénario en tant que tel. Plusieurs récits se croisent dans Doomsday Clock, l’ensemble est complexe, dense. D’un côté (pour l’univers de Watchmen) la recherche du Dr. Manhattan, la quête (insoluble) d’une paix, les remords de Veidt, l’émancipation du nouveau Rorchach, le mystère entourant la Marionnette… d’un autre (pour DC) les tensions accrues et un contexte géopolitique très intéressant (un des points forts du titre). En toile de fond entre les deux : un acteur assassiné, son parcours, ses films dont un polar en noir et blanc qui tourne partout. Cela rappelle bien sûr l’histoire de pirates présente dans Watchmen, à travers la lecture d’un comic-book par un personnage tertiaire et les propres pages de la bande dessinée fictive insérée dans l’ouvrage.

Ici ce sont des extraits du long-métrage qui sont croqués, sans portée métaphorique (comme pouvait l’être celui du corsaire en son temps) mais avec une énigme (le meurtre de cet « autre » comédien, Carver Colman donc — présenté un peu plus haut) et son rôle majeur par rapport à Manhattan, dévoilé tardivement. Cette partie est beaucoup trop longue par rapport à son unique intérêt : une sorte d’ancre temporelle pour le Docteur, comme l’est le clone bébé de Bubastis (trop mignon) pour Ozymandias, une boussole de repères et là aussi un rôle décisif en fin d’intrigue — car oui, Bubastis aussi est de retour !

Les connexions entre ces trois fils narratifs apparaissent au long des douze chapitres avec une certaine fluidité appréciable, rien à redire là-dessus. En comparant avec Watchmen, il est évident que l’ensemble reste néanmoins beaucoup moins prononcé politiquement parlant. Ici, c’est « la théorie des Supermen » qui fait office d’enjeu mondial crucial. 97% des super-héros proviennent en effet des États-Unis, certains accusent le gouvernement d’avoir volontairement créé ces êtres aux pouvoirs exceptionnels (appelés « méta-humains ») afin d’asseoir la domination du pays. Ces informations sont d’abord éparpillées dans des documents intercalés entre les chapitres (de la même manière que dans Watchmen), eux-mêmes séparés par l’emblématique horloge de l’apocalypse (appelée « Doomsday Clock » en anglais) et le sang qui s’y verse lentement mais sûrement plus elle se rapproche de minuit (mais c’est le logo de Superman qui est à la place du douze, cf. image en haut de cet article).

Black Adam offre un refuge dans son pays, le Kahndaq, à tous les super-héros qui le souhaitent. Ce qui exacerbe les tensions entre les continents et les états, à commencer par la Russie, dominée par Poutine (visible plusieurs fois) et sa propre équipe de justiciers. Pas de prise de risque non plus, on reste sur un contexte de Guerre Froide modernisée alors qu’il y avait tant à faire avec Donald Trump et les dérives extrémistes politiques/religieuses actuelles. C’est là que Firestorm entre en place, dans une situation qu’on ne révèlera pas, assez évidente et convenue mais parfaite pour amorcer la dernière ligne droite de l’œuvre.

C’est dans celle-ci que converge tout ce qu’on a lu auparavant et qui lance un festival de plaisir (les pièces du puzzle s’assemblent), de couleurs (le superbe neuvième chapitre), de justiciers en costume et de lieux atypiques (le désert de Mars, les manifestations violentes à Gotham City…). Surtout, c’est le point d’orgue où Superman rencontre enfin Manhattan (ce n’est pas une surprise). Le kryptonien était intervenu plus tôt, fidèle à ses convictions, humaniste avant tout, tiraillé aussi par une situation qui le dépasse aussi probablement. Doomsday Clock propose dans sa première moitié de prendre son temps pour découvrir ses nouveaux protagonistes issus de Watchmen (on retrouve d’ailleurs un tout petit peu la construction d’un personnage central par chapitre le temps de deux à trois épisodes mais ça ne fonctionne pas). C’est dans sa seconde moitié que l’auteur propulse davantage les figures de DC Comics, un peu tardivement mais avec grande efficacité. A partir de là, il n’y a d’ailleurs quasiment plus aucun temps mort. Le rythme est remarquable.

Alors, est-ce que Doomsday Clock est un incontournable ? Oui ! Et non… Incontournable car intelligent dans son propos, fourmillant de bonnes idées (et d’intentions, surtout), innovant plus ou moins un modèle vu et revu (le multivers). Il se veut être une des fameuses « crisis » de l’éditeur aux deux lettres mais il n’en sera (probablement) rien. Il n’y a pas vraiment de conséquences majeures, il est même quasiment certain que l’histoire sera citée de temps en temps dans de futurs récits mais sans connexions importantes (il y a apparemment une résonance dans Death Metal et dans le projet Generations (cité dans le comic d’ailleurs) mais celui-ci a été annulé depuis…).

« Blockbuster » hybride dans le médium (lecture exigeante pour un public « de niche »), Doomsday Clock est une déclaration d’amour sincère envers son œuvre aînée. Et c’est ici que ça pose problème : en tant que suite de Watchmen, le scénario de Geoff Johns n’est guère éloquent et n’atteint pas la maestria d’Alan Moore (sans parler du traitement de « ses » protagonistes assez faible, à l’exception de Manhattan). Ce n’est donc pas sous ce prisme qu’il faut aborder cette fiction mais, comme le résume brillamment l’éditeur en avant-propos, comme la rencontre entre un univers cynique, sans rêves et espoir (celui de Watchmen donc) et le (monde) « merveilleux » des super-héros de DC, moins réaliste, plus lumineux. En cela, l’œuvre imparfaite qu’est Doomsday Clock est globalement réussite. Impossible de nier la qualité d’écriture, le rythme fluide, le récit fleuve passionnant — les presque 450 pages se lisent bien, en trois ou quatre fois le temps de bien digérer les informations — et, surtout, l’harmonieuse perfection graphique de l’ensemble. Meilleure qualité du comic.

Gary Frank succède à Dave Gibbons, copiant avec talent aussi bien ses découpages (le fameux gaufrier en neuf cases) que ses protagonistes (Manhattan, Rorschach, le Comédien et Ozymandias sont d’une folle fidélité visuelle). Peut-être un peu moins inspiré pour quelques super-héros de DC (Batman en tête), il magnifie en revanche la figure de Superman, calqué sur l’acteur Christopher Reeves qui incarnait l’homme d’acier dans les films initiés par Richard Donner (le premier est sorti en 1976) dont un certain Geoff Johns fut l’assistant des années plus tard sur un autre long-métrage (Complots, 1996). La colorisation de Brad Anderson n’est pas en reste, sublimant les alternances nocturnes et diurnes, les intérieurs et extérieurs, les planètes et visages… Plus moderne et éloignée que celle de John Higgins, cette partie chromatique est propre à l’ADN de Doomsday Clock tout comme elle le fut pour Watchmen à l’époque. C’est une véritable claque graphique, indéniablement, très respectueuse de l’œuvre-mère, incontestablement. Rien que pour ça, ça vaut absolument le détour.

Et s’il ne plaira peut-être pas aux fans acharnés de Watchmen, qui crieront à la trahison, il séduira probablement les moins exigeants, avides de cette fusion insolite entre deux univers mythiques. Un enrichissement singulier, qui s’attarde trop sur des choses futiles et mériterait une exploration sur des éléments parfois survolés. Des situations inédites jouissives et d’autres qui n’ont malheureusement pas eu lieu (cette sensation pénible d’effleurements sur des scènes ou protagonistes qui ne demandent qu’à être détaillées !). Si le titre perd parfois en intensité dramatique ou dimension épique, il reste une lecture passionnante et probablement quelque chose d’inhabituel dans le milieu, une portée rarissime mais qui ne révolutionnera pas l’industrie (en avait-il l’intention ?).

Il faut dire qu’il y a probablement des déceptions liées à l’attente doublement interminable (la publication initiale s’est étalée durant 49 mois de 2017 à 2019) depuis les prémices de ce « Watchmen 2 » (remontant à mai 2016) éparpillés par Geoff Johns à droite à gauche (et qui, rétroactivement, semblent moins percutants qu’à l’époque — Le Badge en tête, même si les deux partagent un aspect sanglant bienvenu dans des comics aux combats souvent trop « lisses »). Manhattan œuvrait dans l’ombre (tuait plutôt) sans qu’on sache pourquoi, cela était nommé « le mystère de DC Rebirth » (à nouveau affiché en quatrième de couverture ici). Pétard mouillé ? Plus ou moins… Doomsday Clock revient à peine sur ces anciens évènements et, surtout, sont finalement peu explicités rationnellement. La création de la période New 52 (Renaissance) résultait donc du Dr. Manhattan ? Encore et toujours le fameux « multivers »… transformé en « metavers », à moitié convaincant… Pourquoi l’être déifié a tué Metron (à la fin de la série Justice League dans La Guerre de Darkseid) ? Pourquoi a-t-il exterminer Pandora (dans DC Rebirth Univers #1) ? Quid de Flash (Flashpoint), de Wally West (Le Badge) ? Pourquoi le fameux badge du Comédien dans la Bat-Cave ? Toutes ses (anciennes) interrogations ne prennent pas réellement sens ici.

Batman à Ozymandias :
Qu’est-ce que vous recherchez dans mon monde ?
La paix, mais il semble que vous soyez également à court de stock.

Personne n’avait osé s’attaquer à une extension de l’œuvre culte d’Alan Moore durant des années. Il aura fallu une (excellente) adaptation au cinéma (clivante par sa fin chez les puristes) réalisée par Zack Snyder (2009) un peu plus de vingt ans après la première publication du livre — primé par le prestigieux prix littéraire Hugo attribué pour la première fois à une bande dessinée (ou « roman graphique » pour faire plus intelligent) —, avant d’entamer le premier « sacrilège » en 2012 : Before Watchmen. Alternant pépites (Minutemen en tête, suivi de près par Dr. Manhattan et Ozymandias) et navets (Rorschach, le Comédien…), ces comics se déroulant avant Watchmen ont posé une première pierre (inéluctable ?) pour explorer ce qui était jusque là considéré comme intouchable (cf. l’autre site de l’auteur de ces lignes sur le sujet).

Quand Geoff Johns tease la rencontre improbable, impensable, inimaginable entre les deux univers, entre les deux surhommes, les fans les plus assidus nourrissent forcément leurs fantasmes (un peu comme pour Batman – Three Jokers, dont on reparlera bientôt). Fruit d’une attente grandissante, Doomsday Clock ne répondra pas à toutes les promesses plus ou moins engagées auparavant mais il a le mérite d’avoir une proposition sincère et d’offrir au lecteur une œuvre « presque » indépendante, à chacun d’y voir si on la considère comme canonique ou non, comme partie intégrante de la mythologie de DC ou non — un cloisonnement qui fait à la fois sa force (le titre est limite intrinsèque) et sa faiblesse (sans Watchmen il n’existe pas et il ne se classe pas spécialement précisément dans la chronologie de DC). La fiction regorge de clins d’œil aux publications du siècle dernier de l’éditeur et mentionne de vieux noms probablement oubliés par beaucoup, ce qui ravira une frange du lectorat (ou pas).

Les plus récalcitrants préfèreront se tourner vers la série télévisée du même titre écrite par Damon Lindeloff, reprenant très intelligemment les sujets du comic-book (et non de son adaptation au cinéma, qui s’en écartait sur la fin) et mêlant habilement de nouveaux protagonistes et enjeux sociétaux — on la recommande grandement ! Doomsday Clock loupe ses moments les plus épiques (dont la fin) et se veut bien trop sage par certains aspects, mais c’est appréciable de (re)mettre un peu d’humanité dans une histoire très austère (là aussi on note une similitude avec Three Jokers, écrit également par Geoff Johns). C’est une évidence : en faisant affronter (idéologiquement surtout, physiquement un peu) l’être qui incarne l’espoir et l’altruisme face à celui qui s’est détaché de l’humanité, la dimension politique s’efface pour devenir poétique. Au risque de déplaire (fortement) et d’être segementant. Peut-être que Doomsday Clock n’est plus à voir comme un ambitieux projet titanesque mais avant tout comme une « simple » lettre d’amour à Superman ? L’homme d’acier, le surhomme, le demi-Dieu, le premier super-héros américain, le premier de DC Comics, celui qui a changé le monde. Les fans du kryptonien y trouveront donc leur compte, assurément.

Un point sur l’édition d’Urban Comics. Si dans l’ensemble il n’y a rien à redire sur l’objet en lui-même et la traduction (immense bravo à Edmond Tourriol pour ce travail — vache de valdingue !), on peut être surpris par plusieurs points. L’utilisation de papier glacé confère un ensemble moins épais que Watchmen alors qu’ils ont presque le même nombre de pages (448 pour Doomsday Clock et 464 pour Watchmen). Doomsday Clock a presque un centimètre de moins que son aîné sur le dos du livre, soit une réduction d’un quart. Bizarre mais absolument pas grave. Plus étonnant : l’absence d’un bandeau rouge commerciale qui annoncerait que le titre est la suite de Watchmen et permettrait une vente probablement plus élevée ! Là aussi, rien de problématique en soi. La couverture choisie est d’ailleurs très vendeuse, c’est indéniable, superbe également mais, comme déjà dit, elle ne reflète pas vraiment l’œuvre (notre préférence pour celles tout en bas de l’article).

On est un peu plus sévère sur l’absence de contextualisation en avant-propos… Il y a bien sûr un texte (très bon au demeurant) mais quand on connaît les habitudes de l’éditeur, il est surprenant de ne pas avoir eu plusieurs doubles pages détaillant les anciens comics liés à Doomsday Clock, une galerie de biographies des protagonistes et ainsi de suite. Au rayon des coquilles, on a relevé la plus marquante : l’absence du chiffre romain III au troisième chapitre (cela a été signalé à l’éditeur). Les couvertures variantes referment l’ouvrage accessible pour 35€. Comme pour Batman – Curse of the White Knight, Urban Comic propose le 20 novembre 2020 une édition agrandie, luxueuse, numérotée et limitée à 1.500 exemplaires pour… 69€ tout de même.

Aux États-Unis, l’intégrale de la série a été publiée avec la couverture du douzième chapitre, soit celle choisie pour la version limitée en France.
La série est également sortie en deux volumes (six épisodes chacun) avec une couverture inédite par tome.

Une parenthèse cordiale et fraternelle pour quelques autres sites de comics qui ont parlé du titre qui mérite clairement une pluralité d’avis (celle-ci sera actualisée en fonction des mises à jour), même si on ne partage pas la même opinion bien sûr. On commence avec la critique de DC Planet, dithyrambique, pas trop longue et joliment rédigée. Ensuite, ce n’est pas une critique mais plutôt une chronique (subjective) sur ComicsBlog.fr avec, cette fois, un avis nettement plus tranché et négatif et, surtout, un angle basé sur le contexte de publication (« impossible de dissocier Doomsday Clock de ses impératifs éditoriaux« ). De quoi réjouir le lecteur qui hésiterait à sauter le pas avec trois retours bien argumentés : un très élogieux (DC Planet), un nettement péjoratif (ComicsBlog) et un plus mesuré (celui de ce site donc).

Pour conclure, on remet le premier jet « à chaud et sans révélations » de la première critique (rédigée pour cet article récapitulatif), qui condense tout ce que l’on vient de détailler en essayant d’évoquer les points forts et faibles du titre inégal par bien des aspects. « Aboutissement de longue haleine, rencontre extraordinaire de l’univers de Watchmen et des (nombreux) personnages de DC Comics au sens large (justiciers et antagonistes), Doomsday Clock séduit et déçoit (forcément) à la fois. Œuvre importante, dense et (inutilement) complexe, le livre ne marquera pas autant l’industrie qu’une des nombreuses « crisis » de l’éditeur même s’il tend à s’y prétendre fièrement (à raison). D’une qualité graphique exceptionnelle sous les traits de Gary Frank, l’héritage de Dave Gibbons est préservé, la pastille « nostalgique » en moins au niveau de la colorisation notamment (de Brad Anderson, qui excelle dans son style, un peu éloigné de celle de John Higgins en son temps). On émet quelques réserves sur le scénario et, in fine, la succession d’Alan Moore tant Geoff Johns rate des évidences mais réussit d’autres éléments, tout en soignant son ensemble, remarquable de cohérence (même s’il faut accepter quelques ficelles narratives grossières). C’est l’avant-propos de l’éditeur qui résume le mieux Doomsday Clock : le cynisme et les désillusions issus de Watchmen ont rendez-vous avec le (monde) merveilleux des super-héros. En ce point, la bande dessinée est immanquable pour les fans des deux univers. »

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 23 octobre 2020 (initialement prévu en juin 2020).

Scénario : Geoff Johns
Dessin : Gary Frank
Couleur : Brad Anderson
Traduction : Edmond Tourriol (Studio Makma)
Lettrage : Moscow Eye

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Ci-dessous, les couvertures du premier et neuvième chapitre, nettement plus représentatives de l’œuvre (que celle du combat entre le Joker et Rorschach malgré sa qualité intrinsèque et puissance graphique indéniable) et qui auraient (peut-être ?) été plus appropriées pour illustrer la version française…

Ce qui aurait pu donner ça 😀