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Batman & les Tortues Ninja [Tomes 1 & 2]

Fort du succès (surprise) des ventes des deux premiers tomes de Batman & les Tortues Ninja, Urban Comics les a réédités fin mai 2020 dans un volume en édition limitée, dans la collection DC Deluxe, agrémenté de nombreux bonus (près de 140 pages !). L’équivalent du tome 3 (Fusion), a également rejoint ce format avec une mise en vente deux semaines plus tard en juin 2020. En effet, Amère Pizza (le tome 1) et Venin sur l’Hudson (le 2) sont d’abord étrangement sortis (début 2017 puis fin 2018) dans la collection Urban Kids : un format souple et plus petit que les DC Deluxe (qui ne rendait pas forcément « honneur » au travail des artistes) et qui visait un public très jeune alors que de nombreux adolescents et adultes s’y retrouvaient aussi (d’autant plus surprenant que l’ensemble reste assez violent et comporte même quelques cases plutôt gores comme un corps décapité par exemple !). Critique donc de cette compilation de deux volumes grâce à cette réédition. Cowabunga !

    

(La couverture de gauche qui rassemble les deux tomes de droite — couvertures de leur ancienne collection.)

LIVRE I (anciennement Amère Pizza)

[Histoire]
Le clan des Foot, de terribles ninjas qui travaillent pour Shredder cambriolent des laboratoires scientifiques à Gotham City. Les Tortues Ninja et leur maîtres Splinter occupent les égouts de la ville pour tenter d’arrêter leur ennemi juré.

De son côté, Batman a vent de l’existence des tortues qu’il imagine être des mutants responsables des vols.

Killer Croc s’aventure aussi dans les égouts de la métropole pour désosser la Batmobile et revendre ses pièces !

Le Chevalier Noir va croiser le fer avec les célèbres Chevaliers d’écailles !

[Critique]
Cet improbable et génial crossover mêle habilement les genres et propose un parfait équilibre des meilleurs ingrédients d’un comic-book ! Le récit est extrêmement accessible, bien qu’il parlera évidemment davantage aux connaisseurs de l’univers de Batman et/ou de celui des fameuses Tortues. En effet, d’autres personnages populaires (en complément de ceux cités dans le résumé) s’ajoutent au fil des six chapitres : le Pingouin, Robin/Damian Wayne et Ra’s al Ghul (forcément, lui aussi étant ninja) côté Chevalier Noir, Splinter, Casey Jones et April O’Neil côté Chevaliers d’écailles. La galerie d’Arkham joue aussi un beau rôle, avec une forme étonnante et amusante vers la fin. Aussi bien le novice que le connaisseur sera agréablement servi !

L’histoire reste, in fine, assez simpliste : le monde des Tortues se retrouve dans celui de Batman (comme un multivers), les ninjas veulent retourner chez eux, Shredder a le pouvoir d’inverser leur mutagène pour les rendre animaux en restant à Gotham et, tant qu’à faire, autant bâtir un nouvel empire dans la ville de l’homme chauve-souris en s’alliant à un de ses pires ennemis : Ra’s al Ghul. L’exécution scénaristique est parfaite, elle enchaîne sans temps mort les séquences d’action et de réflexion. Les enjeux sont vite posés, quelques surprises sont bienvenues, on rigole (souvent), on s’émeut (un peu), on est divertit (tout le temps). Rien à redire. Pour l’anecdote, il est fait mention de L’An Zéro, ancrant donc la fiction dans l’univers New 52 et, surtout, la chronologie « récente » du Chevalier Noir (continuité logique puisque Damian Wayne est Robin ici).

Batman est autant mis en avant que les quatre tortues et leur maître. Chez ces derniers, on retrouve les figures classiques de leur caractère : Michelangelo apporte humour et légèreté, entre punchlines, situations absurdes et échanges amusants avec Alfred, Raphael reste fidèle à son côté taciturne, impulsif et plus sombre (donc proche de Batman), Donatello jubile devant les gadgets du justicier et son intelligence (on retrouve donc là aussi un côté similaire à Batman), Leonardo — curieusement un peu en retrait par rapport à ses camarades — et Splinter se partagent la tâche du mentor (une fois de plus, comme Batman envers Damian par exemple), de la stratégie des combats et rigueur des entraînements (et oui, encore une autre part du Chevalier Noir).

Le mélange fonctionne à merveille, on sent la folle passion qui anime autant James Tynion IV à l’écriture que Freddie E. Williams II aux dessins. Dans ce qui semble être un « rêve de fans » mutuel, chacun y propose un travail de qualité. Outre les dialogues ciselés et l’intrigue globale (qui apporte son lot d’originalité malgré son cheminement classique et un climax peut-être un brin expéditif), les planches sont un régal pour les rétines. Les affrontements sont extrêmement bien rendus, toutes les phases d’action sont fluides et violentes à la fois. Quand Williams II peut s’éclater sur une double page, il s’en donne à cœur joie, donnant lieu à des associations inédites et assez jouissives. On est séduite par les bandeaux de couleur des Tortues Ninja, chacun avec un style précis, le genre de détails plaisant. Les amateurs de véhicules et de tenues/costumes/armures de Batman seront aussi (sans doute) comblés.

L’artiste donne vie au monde très « fantastique » des Tortues mêlé à celui, plus terre-à-terre et « réaliste » de Batman avec un élégant style rendant crédible l’ensemble (bien que déjà favorisé par l’incursion d’un Killer Croc par exemple ou encore la thématique ninja, fortement présente à la base). Seul l’encrage un peu trop prononcé assombri parfois l’ensemble (c’est d’autant plus flagrant en voyant les crayonnés initiaux, fins et précis, du dessinateur dans les bonus en fin du recueil). Poses iconiques, premiers plans et corps mis davantage en relief, noirceur et jeux d’ombre pour quelques cases de toute beauté et, surtout, colorisation hors-pair — assurée par Jeremy Colwell — confèrent l’essence voire la quintessence d’un comic-book façon blockbuster. C’est beau, c’est vivant, c’est plein de tons différents, ça se lit d’une traite, c’est marquant, un véritable coup de cœur !

C’est donc (presque) un sans faute pour cette première « fusion » des deux univers de ces monuments de culture populaire. Une seule envie : en découvrir d’autres. Ça tombe bien, il en existe déjà deux suites !

LIVRE II (anciennement Venin sur l’Hudson)

[Histoire]
A New-York, dans le monde des Tortues cette fois, le quatuor combat toujours le clan Foot. Karai, imminente ninja (et fille adoptive de Shredder visiblement, avec qui elle est en conflit), s’allie plus ou moins aux Tortues Ninja.

A Gotham City, les assassins de la Ligue des Ombres veulent destituer Ra’s al Ghul — jugé trop faible après son alliance avec Shredder et sa défaite — et cherchent un puits de Lazare. Batman et Robin enquêtent et tombent sur… Bane.

De son côté, Donatello active la machine pour aller dans le monde du Chevalier Noir pour lui envoyer un message mais suite à une erreur, il s’y retrouve et Bane atterrit à New-York face au clan Foot !

[Critique]
Encore une réussite ! Peut-être un peu moins « plaisante » que la précédente histoire suite à un récit assez convenu et prévisible (et l’effet de surprise passé). Toutefois, le divertissement est toujours assuré, jouissant d’un excellent rythme (à nouveau), de dessins agréables et du plaisir de retrouver deux univers bien distincts pour un rendu « cool ». Cette fois (toujours en complément de ceux déjà cités dans le résumé), ce sont Batgirl et Nightwing qu’on voit un peu plus côté mythologie de Batman et les fameux Bebop et Rocksteady côté monde des Tortues.

Niveau humour, on peut toujours compter sur Michelangelo mais aussi… Damian Wayne. Involontairement, ce dernier créé plusieurs situations cocasses (sans surprise, son arrogance face aux Tortues fait des étincelles, particulièrement contre Raphael). Le trio des mentors fonctionne bien, à savoir Splinter, Leonardo et Batman qui sévissent ensemble brièvement.

L’anti-héros Bane est limite le personnage principal du récit avec Donatello (!). La stature imposante de Bane propose une alternative nettement plus dangereuse et inquiétante que dans l’histoire précédente (même si, bien sûr, on sait qu’il perdra à la fin). Les mondes sont d’ailleurs inversés : après la visite des Tortues Ninja à Gotham City, c’est désormais Batman et Robin qui se retrouvent dans le New-York des chevaliers d’écaille. Simple mais efficace.

Au milieu du récit se déroule un combat spectaculaire et grandiloquent, pendant presque un chapitre entier. Si là aussi on y retrouve une certaine violence et lisibilité graphique hors-pair, on déplore un petit peu les enjeux qui restent (dès le début de l’histoire) d’un extrême classicisme. A savoir Bane qui devient surpuissant, lève son armée et veut « gouverner » sa nouvelle cité. Cela fonctionne toujours mais perd un peu du charme de la découverte et surtout d’originalité. Néanmoins, la culpabilité (et mise en avant) de Donatello, responsable du fiasco, apparaît comme un fil narrative très secondaire appréciable.

Le travail graphique reste identique au précédent, avec encore plus de pages éclatées et parfois même au format vertical ! Donc il faut tourner le livre pour en apprécier certaines mises en scène singulière du genre. Outre les illustrations de cette chronique, trois planches sont proposées en fin d’article pour apprécier la mise en page et le rendu saisissant de certaines scènes.

En synthèse, les fans des deux univers seront comblés à nouveau quoiqu’il arrive. C’est toujours aussi prenant bien qu’un peu plus convenu, on s’étonne aussi (quand on connaît les Tortues Ninja) de voir Leonardo un peu sous-exploité, cela sera peut-être corrigé dans le tome suivant (Fusion). Dans tous les cas, on reste sur un « blockbuster comic-book » qui ravira les passionnés.

Conclusion de l’ensemble

Sans surprise, le mix de deux univers comics incontournables est à découvrir si on les aime déjà séparément. Si on ne connaît que l’un ou l’autre, on ne sera pas perdu mais pas sûr d’être entièrement conquis (chaque monde reste assez survolé finalement). Néanmoins pour le prix et la qualité il serait dommage de passer à côté de cette pépite soignée. Pas besoin d’ajouter d’autres arguments, les critiques viennent de les mentionner.

Parmi la tonne de bonus additionnel, on retient des notes d’intentions de James Tynion IV, qui évoquait pour le premier récit l’absence logique du Joker pour ne pas parasiter Shredder, l’influence des travaux de Frank Miller (qu’on peine à retrouver dans le résultat final) et en filigrane une certaine frustration du format mini-série obligeant à aller très vite et se cantonner à six chapitres uniquement. Freddie E. Williams II commente ensuite ses croquis et designs puis une impressionnante galerie de couvertures classiques et alternatives ferme la section de bonus. On y retrouve celles de Kevin Eastman, l’un des deux créateurs des Tortues Ninja (avec Peter Laird), avec son style atypique et anguleux.

Seul problème de cette compilation : quasiment introuvable peu de temps après sa sortie ! Impossible d’envisager un nouveau tirage — pire : pourquoi avoir imprimé une édition si limitée ? Seulement 2.000 exemplaires ont été mis en vente (là où le premier tome de l’édition précédente s’est écoulé à… près de 20.000 exemplaires). Le marché des comics reste un secteur de niche. Les volumes « simples » des Tortues Ninja (chez Hi Comics — qu’on recommande fortement) s’écoulent à peine à 1.000 exemplaires (il en faudrait 1.500 idéalement pour sécuriser et pérenniser et rythme de sortie de la série). Les Batman sont la locomotive d’Urban Comics (avec Watchmen et Harley Quinn visiblement), la première réunion pour ce crossover improbable a eu bonne presse ET bonne vente. Difficile de comprendre un tirage si peu élevé là où 5.000 exemplaires semblait plus juste et équilibré sans pris de risque pour le titre. C’est pour cela qu’il semble inimaginable de ne pas envisager une réimpression vu le succès. Ou, à minima, une édition sans les bonus, un chouilla moins onéreuse (22,50€ par exemple) dans ce format similaire, pour s’ajuster parfaitement à la suite (Fusion donc) et ne pas frustrer les collectionneurs et potentiels nouveaux venus.

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 29 mai 2020

Scénario : James Tynion IV
Dessin : Freddie E. Williams IV
Couleur : Jeremy Colwell

Traduction : Xavier Hanart
Lettrage : Cromatik Ltée

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Harley Quinn – Tome 01 : Complètement Marteau

Souvent proposé en one-shot ou en opération spéciale à bas prix pour découvrir le personnage de Harley Quinn, ce (premier) tome est-il vraiment une porte d’entrée idéale dans l’univers déjantée de l’ancienne compagne du Joker ? Critique.

 

[Histoire]
Harley Quinn n’est plus avec le Joker, elle hérite d’un immeuble à Coney Island (un de ses anciens patients lui a légué) et démarre donc une nouvelle vie là-bas.

Très vite, l’ancienne docteur Quinzel doit trouver du travail pour payer toutes les taxes et impôts que nécessitent le statut de propriétaire d’un si grand bâtiment. Au rez-de-chaussée de celui-ci, une troupe d’artistes, au premier étage leurs appartements, au second du bazar et le troisième est le lieu de vie de Harley, entièrement à elle, avec accès au toit également. La belle vie !

Autre problème de taille : quelqu’un a mis la tête de Harley Quinn à prix… Heureusement, Poison Ivy pourra aider son amie.

[Critique]
Comme évoqué en début d’article, ce premier tome (sur six) est souvent mis en avant dans plusieurs éditions différentes. Il sera disponible en format souple à 4,90€ dans l’opération estivale à venir fin juin 2020, à l’instar d’une autre promotion (9,90€) remontant à 2016 par exemple. On le trouvait également la même année au prix dérisoire d’un euro lors des 24h de la BD ! Début 2020, c’est dans un bel écrin limité qu’on pouvait le découvrir, à l’occasion de la sortie du film Birds of Prey (qui pioche d’ailleurs un peu dans cette bande dessinée pour des éléments de son scénario) avec en couverture une version graphique de Margot Robbie qui incarne évidemment Harley Quinn à l’écran (depuis 2016), cf. l’illustration en haut de l’article — conçue par Tula Lotay (Lisa Wood de son vrai nom). Cette ultime version (qui ne mentionne ni le titre Complètement Marteau ni la numérotation « 1 ») coûte 19€, soit le prix de la version classique initialement parue en juillet 2015.

Il faut dire que cette entrée en matière est particulièrement efficace pour ceux qui aiment le personnage, qu’ils le connaissent déjà (à travers le culte Mad Love par exemple) ou qu’ils le découvrent au fur et à mesure (en complément du récent Harleen, déjà incontournable aussi). Est-ce que le titre se hisse au sommet de ceux-là ? Certainement pas. Est-il réussi quand même ? Tout à fait. Explications.

Le titre démarre sur les chapeaux de roue avec le chapitre #0 de la série (créé après le douzième mais qui s’intercale très bien en guise d’introduction) qui invite un dessinateur de renom par page pour croquer Harley Quinn pendant qu’elle commente en direct et approuve ou refuse l’artiste aux pinceaux ! On y retrouve du beau monde comme, entre autres, Tony S. Daniel, Jim Lee, Bruce Timm (co-créateur de Quinn avec Paul Dini), Sam Kieth, Darwyn Cooke et même Charlie Adlard (Walking Dead). Le duo de scénariste Amanda Conner et Jimmy Palmiotti, couple à la vie et également dessinateurs (Conner signe d’ailleurs toutes les couvertures des épisodes), dézingue d’entrée de jeu (à travers les paroles de Harley Quinn bien sûr) en vrac les bureaux de DC Comics, l’appropriation sexiste de leur personnage (annonçant le virage sur ce sujet et son émancipation), le salaire de Jim Lee, leurs propres autres séries qui ne se vendaient pas des masses (All-Star Western et Batwing — élégante auto-dérision donc) et taquinent leurs confrères pour savoir qui tiendra le rythme mensuel des planches à terminer dans les délais.

Cette étonnante et amusante ouverture est un vrai délice (trop proche d’un Deadpool dirons certains, il est vrai que les deux icônes populaires partagent plusieurs facettes, en brisant le quatrième mur par exemple ou encore en « osant » flinguer leurs employeurs, collègues ou adaptations transmédias). Néanmoins, cela reste drôle et original ! Le dessinateur Chad Hardin est ensuite l’artiste régulier qui donne vie à l’exubérante Harley, croquant avec un style agréable, des couleurs vives et un ensemble mi-mainstream, mi-indé.

La série conjugue aussi bien l’humour que la violence, tout en restant assez palpitante pour qu’on la suive assidument. Des déboires quotidiens de Harleey en passant par quelques combats bien sanglants (têtes décapitées…), l’ADN du protagoniste est retranscrit avec brio dans une situation totalement inédite : elle affronte désormais le monde « seule », sans être la faire-valoir du Joker ni un personnage secondaire. La réinvention du modèle super-héroïque est singulière puisque l’anti-héroïne se drape en défenseur des animaux ou en froide exécutrice, endossant la blouse de psychiatre le jour et le costume de mercenaire la nuit. On la suit durant huit chapitres (un neuvième montre ses origines bien connues) avec un plaisir non dissimulé et, surtout, un humour efficace. Ce dernier est parfois de simple jeux de mots, des parodies (la moins subtile étant une redite de Star Wars), des figurants au second plan, des scènes absurdes (du lancer d’excréments de chien en catapulte !), des dialogues ciselés ou des situations cocasses (cet homme en slip de bain qui se réveille dans l’appartement).

Entre sport de roller extrême, missions plus ou moins d’infiltration, banalité et amitié, ce premier tome avance habilement en posant ses enjeux sans temps mort. Inutile de rentrer dans les détails et résumés des chapitres pour ne pas gâcher les surprises. On rencontre au fil des épisodes de (nouveaux) alliés attachants comme Bernie la marmotte carbonisée, Big Tony et Sy Borgman. Très accessible pour les néophytes et nouveau terrain de jeu pour les connaisseurs, on ne peut que recommander la lecteur pour les amoureux d’Harley Quinn ou les curieux. Les fans de Batman uniquement ou de son univers bien sombre devraient passer leur chemin, le Chevalier Noir n’apparaît d’ailleurs absolument pas ici, de même que le Joker (voir réflexion en fin d’article). Seule Poison Ivy fait figure de tête familière échappée de la mythologie du Dark Knight. L’amitié entre Ivy et Quinn étant une constante depuis la naissance du personnage dans la série d’animation Batman (1992).

On l’a dit mais c’est un aspect fort appréciable : la défense des animaux est mise en avant plusieurs fois. Rien de très original bien sûr mais si on peut profiter d’un comic-book pour sensibiliser un petit peu dessus, autant le faire. De la même manière, le volume rabat les cartes de la jeune fille jolie, nunuche et sexy en étant (enfin) sous un prisme d’écriture « normal » voire (gentiment) féministe. A nouveau il ne s’agit pas d’un immense travail complexe, d’une œuvre engagée progressiste ou tout ce qu’on veut mais plutôt de quelques allusions ici et là, intéressantes.

On germe des graines, comme Poison Ivy quelque part, d’éveil de conscience à ce sujet important. Cela se traduit aussi pas l’absence de gros plans sur les poitrines et les fesses de Quinn et Ivy par exemple. C’est peut-être quelque chose qui passe inaperçu en lecture (sauf pour les lecteurs habitués chez qui ça devrait sauter aux yeux) mais c’est relativement plaisant de le constater dans une industrie qui a encore beaucoup à faire là-dessus. Il y a bien sûr quelques poses un peu sexy mais elles ne sont pas vulgaires et décalées/amusantes.

L’excellente série d’animation Harley Quinn (DC Universe) pioche dans ces travaux de Conner de Palmiotti, au même titre que le long-métrage Birds of Prey (et la fantabuleuse histoire de Harley Quinn), renommé Birds of Prey : Harley Quinn. Les fans de ces fictions devraient donc sans trop de mal être conquis.

Pour chipoter, on peut trouver la couverture du tome un poil « mensongère », celle du dessin où elle saute au cou du Joker (celle avec Margot Robbie aussi dans une autre mesure si le potentiel acheteur n’y connaît absolument rien et pense y trouver soit une histoire en rapport avec le film Birds of Prey, soit une bande dessinée différente de celle publié cinq ans auparavant). D’une part, le Joker n’apparaît pas du tout au fil des chapitres, d’autre part cette image où elle l’enlace est une planche pleine page le criminel s’avère être… une statue de cire. C’est donc juste un gag qui devient gage d’annonce fièrement mis en avant. Un peu douteux, il est vrai…

Sans rejoindre les « coups de cœur » du site, ce premier tome (qui peut se lire comme un one-shot sans souci même si on a envie de lire la suite) est une œuvre plaisante aux nombreux atouts comme on l’a vu. Il rejoint aisément la liste des comics Par où commencer pour la section dédiée à Harley Quinn avec les incontournables Mad Love et Harleen.

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 3 juillet 2015.

Scénario : Amanda Conner & Jimmy Palmiotti
Dessin : Chad Hardin + collectif pour le #0
Encrage : Sandu Florea, Scott Williams
Couleur : collectif

Traduction : Benjamin Rivière
Lettrage : Moscow Eye

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Batman – Année 100

Volume unique se déroulant dans un avenir lointain hypothétique (et non canonique, donc un elseworld), que vaut Année 100, sorte de réponse futuriste au célèbre Année Un ?

(Couverture d’Urban Comics à gauche et de l’ancienne édition de Panini Comics à droite)

 

[Histoire]
En 2039 à Gotham City, un agent fédéral est assassiné. Les soupçons se portent vers le Batman. Une vieille légende urbaine qui semble bien réelle…

Jim Gordon, petit-fils du célèbre commissaire, enquête dans un monde où la corruption est partout et où l’intimité n’existe plus du tout.

Bienvenue dans le futur.

[Critique]
Récompensé par deux prestigieux Eisner Award en 2007 (meilleure mini-série et meilleur scénariste/artiste), Année 100 est pourtant loin d’être une réussite à tous points de vue, au contraire ! Le récit écrit et dessiné par Paul Pope n’est guère passionnant. S’il veut rendre hommage à Année Un en proposant une aventure située un siècle après l’apparition du Chevalier Noir (1939), on déplore aussi bien son intrigue globale que ses illustrations…

Ces dernières sont la grosse part d’ombre de la bande dessinée : Pope a un style très particulier (il revendique dans ses influences Hergé, Hugo Pratt ou Jack Kirby pour les plus connus d’entre eux et « les films muets de Fritz Lang combinés avec le meilleur du cinéma d’action de Hong-Kong pour [faire sa version dystopique et] une bonne histoire de super-héros ») à la limite d’un certain surréalisme séquentiel, avec notamment des visages aux bouches et lèvres gonflées, conférant un aspect grotesque, quasiment batracien et presque difforme à l’ensemble. Les expressions faciales sont donc, au choix selon sa subjectivité sur ce sujet, un des gros points forts d’Année 100 ou son plus gros point faible (le second pour l’auteur de ces lignes) — les quelques exemples de cet article devraient convaincre (ou rebuter) les curieux.

 

S’il y a bien quelques passages où cet aspect graphique trouve une certaine démesure intéressante, il est difficile de l’apprécier sur plus de 250 pages. Cet univers visuel, épuré à merveille par les teintes sombres et parfois psychédéliques de José Villarrubia, ne laisse pas indifférent et si l’on ne l’apprécie pas, il sera compliqué d’aimer Année 100. Bien difficile en effet de dissocier les dessins pour se concentrer sur le scénario tant ce dernier n’est pas (non plus) à la hauteur.

Son histoire manque d’épaisseur à tous niveaux et ses personnages génèrent peu d’empathie, à part Gordon. L’ensemble est un peu confus, on ne sait pas qu’on se situe en 2039 si on se contente de lire uniquement les planches et non les résumés et annexes autour. On ne comprend pas non plus (dans l’immédiat) que Gordon est le petit-fils de celui qu’on connaît par exemple. Ce manque de contextualisation n’est pas forcément grave (au contraire, on se plaît au début à être volontairement un peu perdu). Malheureusement, au fil que l’enquête avance (avec un très bon rythme, on ne s’ennuie pas un instant), on se demande s’il va y a avoir un nouvel évènement (autre que celui de départ) plus palpitant. Pas vraiment, hélas… Qui plus est, les connexions à la mythologie de l’homme chauve-souris sont assez pauvres et si on espère tout au long de la lecture trouver une certaine surprise en fin d’ouvrage, il n’en sera (presque) rien.

Dans tout ce qu’il y avait à exploiter dans un futur lointain, Pope préfère ne plus laisser son lecteur en terrain familier, ce qui est une bonne chose évidemment, mais n’arrive pas non plus à s’en émanciper totalement avec des choses absurdes (des équivalents de personnages sont calqués sur Robin/Nightwing, Oracle et Gordon est le sosie de… Gordon…). C’est dommage, il pouvait repartir à zéro mais préfère livrer une citée peu moderne, où les influences de Wayne (ou Luthor pourquoi pas) semblent avoir disparues. Aucun héritage à ce qu’on connaît habituellement ne se distingue réellement. En 2039, à part quelques équivalents de drones et d’une forte présence des informations numériques, on n’a pas l’impression d’être si éloigné de notre monde actuel.

Là aussi c’est un contre-pied plus ou moins agaçant : la (non) originalité de ce futur inédit  réside dans une vision qui se refuse à assumer un tournant science-fiction plus prononcé ou une critique sociale et politique plus subtile et intelligible (le lourd héritage de The Dark Knight Returns et Batman Beyond est très ancré, délicat de s’en dissocier). Frank Miller a d’ailleurs dit à Paul Pope « Mince, moi qui croyais avoir bien amoché le bonhomme… tu ne l’as pas ménagé non plus ! ». Il est vrai que le justicier se fait dégommer tout le long, est blessé, essoufflé et ainsi de suite, le rendant très humain, mais cela ne suffit pas.

Reconnaissons un gros point fort de l’ouvrage en plus de son rythme endiablé : l’identité de nouveau Batman, conservant son masque quasiment tout le long et entraînant, de facto, une envie chez le lecteur de savoir qui se cache derrière. Son costume très artisanal renvoie aussi à ses premiers pas (dans Année Un une fois de plus ou en 1939 justement) et son masque (ainsi que sa fameuse bouche) presque à Adam West dans la série des années 1960. Quand il porte ses fausses dents pointues, l’aura monstrueuse de l’homme chauve-souris est accentuée et les quelques scènes d’action et de poursuite sont réussies.

Hélas, ces quelques éléments ne sauvent pas l’ensemble (sauf si, encore une fois et on le répète, vous êtes conquis par l’univers visuel atypique) et l’on est décontenancé par sa courte durée tant on a l’impression d’être dans l’introduction d’un nouveau monde qui ne demande qu’à être exploré plus longuement…

La première édition française de Panini Comics ne contenait qu’Année 100 sans aucun travail éditorial autour (comme souvent chez cet éditeur), Urban Comics l’a complété de trois autres récits signés Pope dans sa réédition en 2016. Batman Berlin (1997), L’ado acolyte (2005) et Nez Cassé (2000) s’ajoutent donc à l’ouvrage et permet ainsi — pour les fans de l’artiste — d’avoir tous ses travaux sur le Chevalier Noir par Pope en un seul volume, une aubaine donc. On retient surtout le premier, se déroulant en 1939 avec un Batman juif sous l’occupation nazie ! Cette fois, le trait de l’artiste sied mieux à l’œuvre, rappelant les premières ébauches de Bill Finger à l’époque. S’il y a (avait) un elseworld à explorer, c’est (c’était) celui-ci… Le deuxième s’attarde sur Robin et le Joker, le troisième est en noir et blanc (probablement dans les compilations Black & White sorties en France aussi depuis) et reste anecdotique. Des remarques et croquis de l’auteur/dessinateur concluent le volume (dont on préfère presque les trois bouts d’histoires bonus que la principale).

En synthèse, l’approche graphique si singulière de Paul Pope — avec son style inimitable qui séduit ou rebute d’emblée — sort le lecteur d’une potentielle zone de confort (ce qui est toujours bien) mais délivre une histoire peu originale malgré l’étendu des possibles (elseworld, futur lointain…).

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 3 juin 2016

Scénario et dessin : Paul Pope
Couleurs : José Villarrubia

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