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Joker – Killer Smile

Volume unique réalisé par un tandem de choc (Jeff Lemire à l’écriture et Andrea Sorrentino aux dessins), Joker – Killer Smile s’ajoute à la collection du « prestigieux » DC Black Label (Harleen, Batman – Créature de la nuit, Batman – Damned, Batman – White Knight, Batman – Last Knight on Earth…). Critique de ce comic qui sort en France à l’occasion des 80 ans du célèbre Clown Prince du Crime (en septembre 2020).

[Résumé de l’éditeur]
Quand un psychiatre affilié au Joker tente de guérir le plus grand criminel de Gotham, c’est le début d’une descente aux Enfers pour celui qui était jusqu’ici un père de famille aimant et paisible. Mais cette spirale de dépression et d’hallucinations violentes ne cache-t-elle pas aussi un réel gouffre au sein même de sa psyché ?

[Histoire]
Le docteur Benjamin Arnell souhaite guérir le Joker. Pas établir un diagnostic ou connaître son passé mais le guérir de la folie… Le Clown du Crime se joue évidemment de son médecin, arguant la tâche impossible.

Arnell a deux semaines pour achever sa mission. Mais lui-même semble sujet à quelques confusions et une très grosse fatigue. Sa femme Anna et son fils Simon s’inquiètent pour lui…

[Critique]
Malgré ses magnifiques planches (on y reviendra), Killer Smile souffre de plusieurs défauts d’écriture évidents. L’un est « universel », au sens large donc (concernant tous types d’œuvre), avec un personnage principal générant peu d’empathie… Illustre inconnu dans la mythologie DC, son rôle (déjà tenue par Harleen Quinzel fut un temps) semble anecdotique dès le début, déjà vu et revu sous différents formats. Son évolution est prévisible à souhait même sans être un fin limier. On lit donc une histoire qui ne sort pas vraiment des sentiers battus malgré son prisme plus ou moins inédit (le point de vue d’un « docteur lambda »). Le Joker rend-t-il fou les gens qui l’approchent de près ? Vaste sujet qui est ici mal traité (avec un type peu intéressant au demeurant).

Autre problème : le « caractère » du Joker. Dans cette itération, on découvre un criminel froid, sérieux, posé, malin, volubile, intelligible, habile, etc. Cela fonctionne parfois très bien (tant à l’écran comme dans le long-métrage The Dark Knight (le logo de la trilogie de Nolan est d’ailleurs mis en avant) que dans des comics — vu le sujet on pense forcément à White Knight), parfois moins bien. C’est hélas le cas ici : difficile de « reconnaître » le Joker. Il pourrait être Double-Face, le Sphinx ou un tueur en série « quelconque » que ça ne changerait pas des masses l’histoire.

Ce filtre « réaliste » choisi (confirmé par Sorrentino en interview), conférant une certaine plausibilité au célèbre Clown — afin qu’on l’imagine dans « notre propre monde » — est maladroitement traité. Il est couplé avec des dessins qui jouent également cette carte (mais avec brio eux) grâce à des visages et des décors parfois proche de photographies. Anecdotiquement, cela permet d’avoir au détour de quelques cases un Killer Croc sous une apparence plus « humaine » (un Waylon Jones proche du film Suicide Squad d’une certaine façon).

C’est surtout cette partie graphique qui sauve un peu l’œuvre. Côté super-héros, Andrea Sorrentino avait déjà sublimé les aventures de Green Arrow dans l’excellent run de la période New 52 (disponible en deux tomes intégrales) qu’il signait conjointement avec Jeff Lemire (l’auteur était nettement plus inspiré pour l’archer d’émeraude que le Joker). Chez Marvel, on retrouvait aussi les compères sur Wolverine dans la très bonne série Old Man Logan période post Secret Wars. Des titres qu’on recommande chaudement en complément de Gideon Falls, création indépendante (disponible chez Urban Comics). Dans Killer Smile, Sorrentino propose un découpage hors-norme, épousant à merveille le texte pour tout ce qui est attrait aux confusions mentales du protagoniste, versant parfois dans l’horreur voire le gore. Dérangeant. Violent. C’est LE point fort de l’ouvrage. Et… l’unique.

Car malheureusement, comme on l’a vu, l’écriture dessert l’ensemble et propose une (més)aventure vite lue, vite oubliée. Lemire dit en préambule s’être inspiré de trois comics : Killing Joke, Joker et Dark Detective. Cela fait sens, on y trouve aisément des allusions, pas très fines par ailleurs. Mais si chacune de ces trois histoires fonctionnait intrinsèquement à degré divers (l’exploration de la folie et son influence dans la première, la veine über réaliste dans la deuxième et un pan comique imagé très connu (avec des poissons) dans la troisième), elles se vautrent complètement dans Killer Smile qui ne parvient pas à trouver l’équilibre idéal sur ces sujets ; sauf en terme de rythme, ça passe à peu près malgré malgré un conte pour enfant qui plombe par à coup sa narration (un style qui fonctionne rarement de toute façon, surtout quand il est redondant), complémenté à une émission jeunesse de télévision qui alourdit l’ensemble dans son épilogue.

La bande dessinée est relativement courte, tout tient en 133 pages : les trois chapitres principaux en une centaine de pages avec une conclusion risible puis un épilogue centré sur Bruce Wayne (Batman – The Smile Killer en VO), appelant à une « suite » visiblement… Quatre couvertures alternatives (rassemblées en une seule page, dommage) et une interview du binôme en introduction servent de bonus au livre, assez maigre donc mais l’éditeur n’est pas à blâmer car il y avait peu de matériel inédit.

En synthèse, malgré le faible prix (15,50€), on aurait tendance à déconseiller Killer Smile. Toutefois, pour les fans de Sorrentino et ses graphismes atypiques, difficile de ne pas jeter un œil conquis sur son travail. On rêve de le voir à l’œuvre sur une « vraie » enquête de Batman avec un scénario carrément plus soigné.

Un aparté à propos de « DC Black Label » (qui fera l’objet d’un article dédié prochainement). Faussement considéré comme une « valeur sûre », il s’agit initialement (comprendre aux États-Unis) d’un label visant un public adulte et dont le récit est détaché de la continuité officielle de l’univers DC Comics, dans notre cas de celle de Batman. Comme cité en ouverture de la critique, on trouve dans ce label quelques productions récentes comme Harleen, Batman – Créature de la nuit, Batman – Damned, Batman – White Knight, Batman – Last Knight on Earth… Format plus large, bel objet, lecture accessible, aucun doute sur la double portée pour les lecteurs : les fins connaisseurs y trouvent leurs comptes dans des récits plutôt singuliers et les néophytes peuvent découvrir aisément un récit sans se préoccuper du passif des personnages.

Cela ne rime pas toujours avec « qualité », comme pour Damned par exemple en 2019 ou encore Curse of the White Knight et ce Killer Smile en 2020, tous en demi-teinte sur plusieurs aspects, le dernier étant particulièrement raté comme on vient de le voir. En France, Urban Comics a réédité plusieurs de ses titres (sur Batman, Superman, Justice League…) dans cette collection Black Label. Pour l’homme chauve-souris, on trouve par exemple Année Un, The Dark Knight Returns, Joker… Cela est parfaitement compréhensible car ces histoires rentrent bien dans le concept de base et offrent un guide de lecture idéal pour les nouveaux venus. Toutefois, il ne s’agit pas de créations récentes et il est légitime de l’expliciter afin de ne pas créer de confusion (cf. les productions Black Label sur la page Wikipedia (US), comprenant uniquement des « nouveautés »).

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 18 septembre 2020.

Scénario : Jeff Lemire
Dessin (et couvertures) : Andrea Sorrentino
Couleur : Jordie Bellaire

Traduction : Benjamin Rivière
Lettrage : Moscow Eye

Acheter sur amazon.fr : Joker – Killer Smile (15,50€)

Batman – Créature de la nuit

Disponible en deux éditions, une couleur (19€) et une limitée en noir et blanc (29€), que valent les quatre chapitres de Batman – Créature de la nuit ? Attention il ne s’agit pas d’une aventure de l’homme chauve-souris mais d’un récit se déroulant « dans le monde réel » dans lequel le mythe du Chevalier Noir a une influence sur le protagoniste. Découverte de cette œuvre récente (débutée en 2018 et qui a mis deux ans à se terminer) signée Kurt Busiek au scénario (qui prolonge d’une certaine façon le travail qu’il avait déjà effectué sur l’excellent Superman – Identité Secrète) et John Paul Leon aux dessins et aux couleurs.

[Résumé de l’éditeur]
1968, Boston, dans le Massachusetts, le jeune Bruce Wainwright, homonyme du personnage de fiction « Bruce Wayne », voit ses parents brutalement abattus, comme un écho cruellement ironique au héros de bande dessinée Batman dont il est un avide lecteur. Désemparé, Bruce est désireux néanmoins de surmonter son trauma mais se voit poursuivi par une mystérieuse forme noire prenant vie. Un être d’ombre qui n’est pas loin de ressembler à… une chauve-souris humaine !

[Histoire]
En 1968, à Boston, Bruce Wainwright a huit ans et est fan de Batman, il surnomme d’ailleurs son oncle Alton Frederick « Alfred ». La nuit d’Halloween, les parents de Bruce se font tuer à leur domicile par des cambrioleurs. Le garçon s’en sort de justesse confiant à son témoignage au policier Gordon Hoover.

Le temps passe cruellement et les coupables ne sont toujours pas retrouvés. Bruce garde foi en la justice, grandit et souhaite « faire le bien ». Il peut compter sur l’aide de l’étrange créature mi-humaine mi-chauve-souris qu’il croise parfois dans la ville et qui s’en prend aux criminels.

[Critique]
Avant de rentrer dans les détails, il convient de dire que Créature de la nuit se découpe en quatre chapitres (« Je deviendrai… », Petit génie, Un croisé et Chevalier noir). Le premier, celui résumé doublement ci-dessus avec Bruce enfant, est le moins bon (mais obligatoire pour mieux saisir la suite, évidemment) et correspond donc à un quart de l’ouvrage. Ce sont les trois quarts restant qui méritent le détour puisqu’une ellipse temporelle est opérée. Ainsi, dès le deuxième épisode on trouve le protagoniste dans la fleur de l’âge : jeune homme brillant, intellectuellement et physiquement, aux grandes ressources monétaires, humble, bienveillant et motivé à changer à sa petite échelle le monde qui l’entoure. Il va par exemple aider une autre orpheline, nommée Robin (forcément). L’ombre de la chauve-souris géante plane toujours dans la ville, entre rencontres avec le jeune Bruce et complicité évidente entre les deux malgré un certain mutisme — voire identité secrète de Bruce ? On ne sait pas trop… C’est là tout l’autre fil narratif de la bande dessinée.

« Encore une chose qui ne se passe pas dans la vraie vie comme dans les comics. »

Le troisième chapitre se déroule à minima après 1989 (l’année n’est pas précisée) car il est fait mention du film Batman de Tim Burton, dont l’affiche trône fièrement dans le bureau de Bruce. Un long-métrage « absolument sinistre » selon Alfred quand il s’interroge sur « l’éternelle passion » de son neveu envers le Chevalier Noir. Les connexions à la mythologie de Dark Knight se trouvent également dans quelques planches ou cases de comics vintages que lit le héros ou qu’il s’imagine. Un frère jumeau mort-né est également évoqué, à l’instar de ce qu’on découvrait dans La Cour des Hiboux sans que cette piste ne soit plus jamais réellement explorée ailleurs, c’est donc le cas ici. Frère nommé Thomas (comme le « vrai père » de Bruce Wayne) et surnommé Tommy (comme Tommy Elliot, de Silence, ami d’enfance du milliardaire qui rêve de lui ressembler et fait même de la chirurgie esthétique pour). Un collègue de Bruce, nommé Eddie, est doué pour trouver des pistes s’il a des indices, est-ce un hommage à peine appuyé à Eddie Nygma ? Qu’on ne s’y trompe pas, ces allusions restent discrètes et éphémères, il ne faut pas s’attendre à en repérer à chaque planche (difficile de savoir si ça aurait rendu l’ensemble moins bon ou meilleur).

Deux narrateurs se succèdent alternativement au fil des planches : Bruce et Alfred (parfois rejoints par un troisième). Rappelant « presque » Année Un et son martèlement pensif entre Gordon et Wayne. L’évolution de Bruce est plutôt convenue (dans un premier temps), proche de son illustre aîné « de fiction » (beau garçon multipliant les conquêtes et réussite économique entre autres), on ignore en revanche s’il s’est imaginé une créature chauve-souris l’aidant lui et, surtout, aidant la ville ou bien… s’il s’agit de lui qui agirait sous un costume. A moins qu’il ne sombre dans la folie lentement mais sûrement ? Ou alors serait-ce l’équivalent d’un Man-Bat ?

Autre mystère : l’oncle Alfred. Il refuse de recevoir Bruce chez lui, ils ne se voient que dans des lieux publics, etc. On s’interroge très vite sur les véritables intentions du dernier chaînon familial de sang à l’apparence étrangement bienveillante. L’obsession pour Batman ne se corrèle étrangement pas à celle de ses ennemis (à l’exception de quelques cases sur la fin). Le Joker n’est donc pas mentionné, l’auteur avait pourtant quelques idées comme il l’expliquera dans sa préface. Une fois de plus, compliqué d’imaginer un résultat plus qualitatif avec ou sans une intervention plus solide du célèbre Clown ou d’un autre vilain emblématique.

C’est là tout le paradoxe de l’œuvre. C’est un bon comic-book, indéniablement (plus proche d’une bande dessinée « européenne » d’ailleurs (on en reparle plus loin)). Un drame à moitié polar avec quelques touches de surnaturelles. Une empathie aisée pour son protagoniste et les personnages secondaires qui gravitent autour de lui. Le « problème » est que ça n’a pas grand chose à voir avec une « vraie » aventure de Batman ; il ne faut donc pas s’attendre à en découvrir une. C’est peut-être ça qu’il faut anticiper/révéler avant d’acheter le livre (même si le résumé en quatrième de couverture le stipule aussi). Il est légitime de le préciser à nouveau afin de ne pas avoir de mauvaise surprise ou s’attendre à une immersion dans Gotham par exemple. Le suspense entretenu dès le début autour de l’aura mystérieuse de la chauve souris géante retombe un peu au fil de la progression avec une révélation malheureusement assez prévisible (surtout pour ceux habitués à ce genre de fiction), malgré quelques moments de confusion pas vraiment résolus mais plaisants quand même. L’exercice hors-norme reste quand même agréable (bien rythmé, bien écrit, bien dessiné).

Les fins connaisseurs des comics sur Batman ne pourront pas s’empêcher de penser au singulier Dark Night – Une histoire vraie, une plongée « dans notre monde » et surtout dans la vie de Paul Dini, scénariste du Caped Crusader et d’une agression dont il fut victime (d’où le titre). De la même façon, on se remémore C’est un oiseau, version similaire du présent comic mais sur l’homme d’acier au lieu de l’homme chauve-souris ou, bien sûr (et comme déjà cité) Superman – Identité Secrète, signé du même auteur Kurt Busiek et réédité le 4 septembre 2020 dans la collection DC Black Label à l’occasion de la sortie de Créature de la nuit (lui aussi sous ce même label), mis en vente le même jour.

Si le récit est « sombre » dès le début (le meurtre des parents), il prend une tournure « adulte » plus passionnante dès son chapitre suivant. Entre monde de l’entreprise, racisme américain « discret » des années 70’s… le tout servi par un dessin rappelant davantage la bande dessinée franco-belge ou les comics type polar, on sort clairement des habituels projets de l’industrie (ce qui était déjà évident en optant pour une histoire sur Batman sans Batman). On pense alors (pour la partie graphique) à la série culte Gotham Central par exemple, ancrant son récit dans une certaine ambiance froide, terne et réaliste. Le dessinateur et coloriste John Paul Leon a travaillé sur diverses séries, allant de RoboCop à Earth X (Marvel) en passant bien sûr par Batman. On a pu le voir à l’œuvre sur Terminal, deux chapitres publiés dans Detective Comics (période New 52) et Batman Saga qui sont justement compilés et proposés en noir et blanc et gratuitement chez vos libraires pour le Batman Day le 18 septembre prochain.

Créature de la nuit est donc un chouette drame urbain énigmatique à la touche graphique très travaillé, très agréable : on y trouve une certaine plausibilité élégante dans les morphologies, décors et visages. Plutôt touchant et palpitant, le livre est sans nul doute une réussite pour qui y cherche à la fois ce style de dessins et cette ambiance si particulière couplé à une narration rythmée et prenante. « Malheureusement » l’ensemble ne plonge pas le lecteur dans une « vraie » histoire de Batman et ce n’est pas ça qu’il faut espérer y trouver ici, on est davantage dans une sorte de bande dessinée indépendante prestigieuse, qui se sert du mythe du Chevalier Noir pour étoffer (brillamment) son récit. Avis aux amateurs donc…


[A propos]

Sortie le 4 septembre 2020 chez Urban Comics

Scénario : Kurt Busiek
Dessin et couleurs : John Paul Leon
Traduction : Jérôme Wicky
Lettrage : Moscow Eye

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Batman – Créature de la nuit (édition limitée noir et blanc 29€)

 

Le Batman Qui Rit – Les Infectés

Après les évènements de Batman Metal qui introduisait « le Batman Qui Rit », nouvel antagoniste qui a eu droit à sa propre série dans un premier volume du même titre (sympathique mais inégal), voici un second tome (même s’il n’est officiellement pas numéroté) qui poursuit les aventures de la créature cauchemardesque née de la fusion de Batman et du Joker. Les Infectés se déroule également en parallèle des quatre premiers tomes de New Justice (elle-même née des cendres de Batman Metal et introduite dans le one-shot très dispensable No Justice). Toutes ces histoires convergent vers un autre volume unique (et « tournant fatidique » comme le stipule l’éditeur) : Justice League – Doom War. Compliqué ? Oui et non, car il y a encore Death Metal et foule de séries annexes qui vont suivre fin 2020 et tout au long de l’année prochaine ! Mais retour sur Le Batman Qui Rit – Les Infectés, cette fois écrit par Joshua Williamson (Flash Rebirth), qui succède à l’inénarrable Scott Snyder. Que vaut ce nouveau récit ? Peut-il se lire indépendamment du reste ? Doit-on lire le tome précédent pour comprendre celui-ci ? Critique.

[Résumé de l’éditeur]
Rescapé de l’affrontement final entre la Justice League et les Chevaliers corrompus du Multivers Noir, le Batman Qui Rit rassemble depuis les éléments d’un plan machiavélique visant à s’emparer de notre dimension. Utilisant les pouvoirs du Multivers noir, il parvient à corrompre six héros de la Terre qu’il ne va pas tarder à opposer aux deux plus grands protecteurs du monde : Superman et Batman !

[Histoire]
(Précédemment : le Batman Qui Rit s’était allié au Grim Knight, un Batman hyper violent utilisant des armes à feu provenant d’une Terre parallèle afin de combattre Bruce Wayne/Batman. Ce dernier s’entoura de Gordon et son fils pour s’en sortir. Après sa victoire, le Chevalier Noir enferma le Batman Qui Rit dans un lieu secret. Mais celui-ci avait réussi a infecté Gordon à l’insu de tous…)

Gordon demande l’aide de Superman en complément de celle de Batman. Un enfant a été enlevé et le coupable serait… « le Superman Qui Rit ». Le Batman Qui Rit a en effet réussi à concevoir une autre mutation cauchemardesque chez un super-héros. Mais ce n’est pas un homme d’acier infecté que croise le binôme de justiciers, c’est… Shazam ! Le super-héros le plus fort du monde est lui aussi devenu entité démoniaque sous l’égide du Batman Qui Rit !

En réalité, Gordon est corrompu par le métal Noir du Batman Qui Rit et œuvre en secret pour ce dernier. Lui et Shazam font partie des deux nouveaux infectés sur les six annoncés. Qui sont les quatre autres ?

Pour le découvrir, le Chevalier Noir propose à Superman de faire croire que le Kryptonien est manipulé par le Batman Qui Rit. Un plan très risqué…

[Critique]
Près de 300 pages d’histoire, onze chapitres provenant de sept séries différentes ou de chapitres spéciaux (incluant principalement Batman/Superman #1-5, reprenant l’arc Who are the Secret Six ? en VO et plusieurs interludes qu’on détaille plus loin), des collectifs d’auteurs et de dessinateurs, un récit enrichissant une grande saga complexe et semi-indigeste (Batman Metal)… voilà qui n’est pas censé être « accessible » de prime abord ! Malgré tout le bagage DC Comics plus ou moins récent à connaître idéalement pour se plonger dans cette histoire, on est surpris par la facilité narrative et les rappels — même très sommaires, comme les origines de l’homme chauve-souris et l’homme d’acier — qui parsèment le livre et permettent une lecture, in fine, plutôt abordable (à un ou deux épisodes près).

La narration est assez prévisible : on découvre au fur et à mesure qui sont les fameux héros devenus infectés, comment ils l’ont été et leur affrontement contre le Chevalier Noir épaulé du Kryptonien. Le tout, sous l’égide du fameux Batman Qui Rit. Action et dépaysement sont donc au rendez-vous dans une plongée vers différents héros de DC Comics (on est très loin d’être sur un comic ethnocentré sur Batman ou son ennemi qui rit !).

Concrètement, cela se traduit ainsi : après deux chapitres de la série Batman/Superman, les interludes se suivent. Les Infectés : Le Roi Shazam (écrit par Sina Grace et dessiné par Joe Bennett) montre évidemment le nouveau « Dark » Shazam. Les Infectés : Black Adam (Paul Jenkins/Inaki Miranda) la même chose au Kahndak face au célèbre antagoniste avec une incursion géo-politique un peu sommaire mais plaisante. Les Infectés : Le Commissaire (Paul Jenkins/Jack Herbert) se concentre bien sûr sur Gordon qui… libère tous les prisonniers d’Arkham. L’occasion de croiser Batgirl et de retrouver une certaine noirceur et ambiance polar voire hard-boiled de toute beauté (graphique et scénaristique).

Attention, quelques révélations sur lesdits infectés sont dans ce paragraphe et le suivant, difficile de ne pas les mentionner dans le cadre de cette critique. Après le troisième chapitre de Batman/Superman, place donc à de nouveaux interludes. Les Infectés : Le Scarabée (Dennis Hopeless Hallum/Freddie E. Williams II) met en avant un Blue Beetle corrompu, dans un récit court et simpliste mais à l’aspect graphique quasi horrifique, notamment lors de superbes planches où le bleu du scarabée affronte les tons orangés multiples du spectre ardent, ennemi de feu et de flammes. Les Infectés : La Faucheuse (Zoë Quinn/Brent Peeples) place Donna Troy, guerrière amazone et chef des Titans (alias Wonder Girl et Troia), au centre de la narration ; elle sera, sans surprise, infectée. Il s’agit de l’épisode le moins accessible à cause de la foule de justiciers d’une part, de l’ensemble un peu confus d’autre part et le tout servi par des dessins relativement moyens… Le quatrième chapitre de B/S lance le dernier acte de l’aventure (où l’on découvre, entre autres, le cinquième infecté qui, curieusement, n’a pas droit à son propre récit annexe). De belles séquences d’action et un assemblage de pièces de puzzle y sont les bienvenus. Vient l’ultime interlude via Les Infectés : Supergirl (Robert Venditti/Laura Braga — relativement long car il s’agit du chapitre annual #2) et, enfin, la conclusion de l’histoire avec le cinquième épisode de Batman/Superman. Ouf !

La singularité du titre réside dans plusieurs éléments : l’alliance entre Batman et Superman « à l’ancienne », juste tous les deux (la bande dessinée aurait clairement dû s’intituler Batman & Superman vs. les Infectés ou quelque chose du genre, pour être moins « trompeur » presque) ainsi que les six infectés qui ne sont pas des personnages particulièrement connus du grand public (Blue Beetle, Donna Troy…) ou dotés de super-pouvoirs (Gordon…). Autour d’eux gravite un Batman Qui Rit nettement plus en retrait que dans le tome précédent. Pas besoin de connaître d’ailleurs tout l’historique (de ce one-shot et des trois tomes de Batman Metal). La lecture est plutôt accessible comme on l’a vu mais difficile de savoir si un novice total y trouvera un intérêt tant la conclusion amène à se lancer dans la suite (Death Metal, prévu fin 2020).

On note justement de brèves allusions à Justice League – Doom War et Leviathan et le retour (le temps de quelques cases) de l’armure « Chappie », aka celle de Gordon dans la fin de série Batman du temps de Scott Snyder (La Relève). L’on comprend aussi, à peu près au milieu d’ouvrage, que le Batman Qui Rit affronte secrètement Lex Luthor, donnant envie de découvrir les autres titres liés à celui-ci (les quatre tomes de New Justice et le one-shot Doom War ,toujours — non lus par l’auteur de ces lignes à l’heure actuelle, la critique sera actualisée si besoin après).

Malgré tout, Les Infectés reste efficace dans son genre, servi par une toile narrative classique (des alliés deviennent des ennemis, les combats se succèdent, etc.) mais avec un traitement sympathique (le choix des protagonistes, leur petite histoire propre à chacun et ainsi de suite). On peut regretter le peu de place accordé au Batman Qui Rit (malgré le titre et la couverture du livre) mais on apprécie le fil rouge de l’amitié entre Batman et Superman, de même que leur interrogation face à leur morale et façon de faire (là aussi un petit côté déjà vu mais un brin modernisé).

Si les interludes sont clairement inégaux, ils ne perdent pas le lecteur en route et ne faiblissent pas le rythme de l’ensemble. Difficile d’être particulièrement enthousiaste tant on n’a pas trop l’impression « d’avancer » dans ce grand jeu métallique mais difficile aussi de ne pas être conquis par cette parenthèse appréciable, plutôt dédiée aux amoureux du binôme phare de DC Comics ! La première moitié de la BD est en tout cas très efficace, la seconde un peu moins…

La série principale (Batman/Superman) est dessinée par David Marquez, assisté d’Alejandro Sanchez à la colorisation. Si le style de l’artiste est moins atypique et reconnaissable que Jock (qui œuvrait en moyenne forme dans le volume précédent), Marquez n’a pas à rougir de son travail, bien au contraire ! Ses traits doux couplés à une colorisation ni trop criarde, ni trop réaliste, proposent une agréable vision très « comic-book » ! Voir les différentes illustrations de cette critique pour les apprécier. Les nombreux artistes qui diffèrent sur les interludes sont, à l’instar de leurs scénarios respectifs, également inégaux.

Comme toujours chez Urban Comics, une galerie de couvertures alternatives referme l’ouvrage. On en partage trois (toutes des variantes du premier chapitre de Batman/Superman) : celle de Clayton Crain (ci-dessous), peut-être plus « représentative » de l’histoire que celle choisie par l’éditeur, une double formant une jolie composition d’Alejandro Sanchez — qui aurait pu déboucher sur deux versions limitées en France par exemple — et une double éclatée de Nick Bradshaw, digne d’un poster horizontal délectable !

 

[À propos]
Publié en France chez Urban Comics le 12 juin 2020.

Scénario : Joshua Williamson + collectif
Dessin : David Marquez + collectif
Couleurs : Alejandro Sanchez + collectif

Traduction : Mathieu Auverdin (Studio Makma)
Lettrage : MAKMA (Sabine Maddin, Michaël et Stphan Boschat)

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