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Batman – Trois Jokers (Three Jokers)

Annoncé (et attendu) depuis plus de quatre ans, le mystérieux titre Trois Jokers est enfin disponible en France depuis le 1er octobre 2021, soit un an après sa fin de publication aux États-Unis (Three Jokers en VO). Qu’est-ce que c’est que cette histoire de trois Jokers ? Où cela s’insère-t-il dans la mythologie de Batman ? Décryptage et critique d’une œuvre clivante, proposée dans cinq (!) éditions différentes chez nous.

[Résumé de l’éditeur]
Le secret du pire ennemi de Batman est enfin révélé : il n’existe pas un mais trois Jokers. Le Clown, le Comique, le Criminel : chacun à sa manière, ces malfaiteurs au sourire carnassier ont infligé à Batman et à ses alliés des blessures tant physiques que psychologiques. Au moment où l’on retrouve des cadavres rappelant la première affaire du Chevalier Noir contre sa nemesis, Batman, Batgirl et Red Hood mènent l’enquête pour découvrir lequel des Trois Jokers est l’original… ou s’il existe vraiment. Mais le temps est loin d’avoir guéri toutes les blessures et la confiance entre les trois justiciers est, elle, passablement entamée…

Les trois couvertures alternatives (édition limitée) incluant une carte du Joker différente chaque fois.
(Cliquez sur les images pour précommander ou sur les liens tout en bas de l’article.)

[Histoire]
Batman rentre dans sa Batcave, sérieusement blessé. Alfred le soigne et constate les nombreuses cicatrices qui parsèment le corps de son maître. Toutes causées par des affrontements avec les nombreux ennemis du Chevalier Noir. Mais la plupart d’entre elles proviennent d’une seule personne : le Joker. Ce dernier vient d’ailleurs de tuer les derniers membres d’une branche de la pègre dans Gotham…

Au même moment, en s’entraînant dans une salle de sport, Barbara Gordon entend à la télévision que le Joker a assassiné un célèbre acteur.

Enfin, peu après, en combattant des sbires du Joker, Red Hood apprend par la radio que le Joker serait dans l’usine Ace Chemical, donc « en totale contradiction avec les témoignages précédents ».

Pour James Gordon et Harvey Bullock, le Joker ne peut pas se trouver à ces trois endroits en même temps, « il est clair qu’il travaille avec deux imitateurs ».

Pourtant, trois Jokers semblent bien co-exister. Leur objectif ? Créer un « meilleur Joker » !

[Contextualisation]
Avant tout, il est primordial de contextualiser Trois Jokers (c’est très long – six paragraphes, si vous êtes familier de tout ça, passer directement au bloc critique). Si l’on peut bien entendu lire ce titre sans connaître tous les détails qui ont mené à sa création, il prend une autre dimension quand on est un lecteur assidu depuis des années. Précisons « juste » en amont qu’il fait référence à des éléments bien connus de la mythologie de Batman : Joe Chill est le tueur des parents de Bruce Wayne, Barbara Gordon a été blessée par le Joker, causant son handicap (dans Killing Joke – dont Trois Jokers se veut « en quelque sorte » (on insiste sur les guillemets) l’héritier) et Jason Todd/Robin a été tué par le Joker (Un deuil dans la famille) puis est revenu d’entre les morts en tant que Red Hood (L’énigme du Red Hood). Tout ceci fait (normalement) partie des bases archiconnues chez n’importe quel fan du Chevalier Noir, peu importe son degré de connaissance, ce sont vraiment des choses basiques, explorées en comics, jeux vidéo et animation (si vous ne les connaissez pas, il faut donc lire dans un premier temps les histoires corrélées à tout ça plutôt que s’attaquer à Trois Jokers, cela va sans dire).

Revenons au sujet principal. Retour en 2016. Geoff Johns scénarise, entre autres, la chouette série Justice League depuis la relance de tous les titres DC Comics en 2011 (la fameuse ère New52, alias Renaissance en France chez Urban Comics). Dans les derniers chapitres de cette passionnante Justice League, Geoff Johns, épaulé par Jason Fabok aux dessins (déjà à l’époque), conclut son run en apothéose avec La Guerre de Darkseid. Durant celle-ci, les super-héros deviennent des néo-Dieux. Batman profite des pouvoirs du Trône de Mobius afin d’accéder à la connaissance suprême. Il obtient la confirmation que Joe Chill est le meurtrier de ses parents et quand il demande l’identité du Joker, il apprend qu’il n’y a pas un mais… trois Jokers !

Une idée à la fois originale mais très clivante car chamboulant toute l’histoire du Chevalier Noir et son célèbre ennemi. Toutefois, il faut reconnaitre qu’il s’est effectivement dégagé trois tendances éditoriales autour du Clown du Crime ces dernières décennies qui correspondent plus ou moins à ce qu’annonce à ce moment-là le scénariste (un Joker un peu bouffon, un meurtrier anarchiste et un plus calculateur et méthodique). Bref, de sa première apparition en 1940 dans Batman #1 (disponible dans Joker Anthologie) aux nombreuses autres déjà citées.

Aparté : j’évoquais ces détails avec l’éditeur Yan Graf dans cet article sur le Clown du Crime publié en août 2016 et en tant qu’interviewé pour Le Parisien en octobre 2019 à l’occasion de la sortie du film Joker. Urban Comics en reparle évidemment en introduction dans Trois Jokers, un avant-propos intitulé Les trois visages de la folie. Il existerait donc trois Jokers et non un ! Cette surprenante révélation rencontre bien sûr son lot de détracteurs mais aussi de curieux séduits par cette audace. Dans les deux cas : les lecteurs sont impatients d’en apprendre davantage.

Problème : Geoff Johns est occupé par plein de sujets. Très occupé. Entre son implication chez Warner Bros dans la branche DC Films où il officie à la production et parfois l’écriture de l’univers partagé DC au cinéma (avec le succès et les polémiques que l’on connaît, notamment autour du fameux film Justice League de 2017), sa supervision des séries Titans, Doom Patrol et Stargirl (il co-créé carrément cette dernière car il est aussi le co-fondateur du personnage), son travail en tant qu’auteur sur la suite de Watchmen, l’ambitieux Doomsday Clock, et ses autres projets littéraires comme DC Universe : Rebirth, Shazam, ainsi que le troisième et dernier tome de Batman – Terre Un (publié cette année aux États-Unis, donc probablement en 2022 chez nous), Geoff Johns retarde énormément son Trois Jokers.

Évoqué mi-2016, il faut attendre pile quatre ans outre-Atlantique pour connaître la « suite » de ce qui était annoncé comme un grand chamboulement dans l’univers DC avec des ambiguïtés inquiétantes complémentées au retard du titre : une connexion possible avec Doomsday Clock (et donc Watchmen ?), une histoire indépendante mais que le lecteur peut quand même choisir d’intégrer dans la chronologie officielle du Chevalier Noir, etc. Entre temps, Jason Fabok signe quelques épisodes chez DC de divers super-héros : Batman (Le Badge), Swamp-Thing, Justice League vs. Suicide Squad, Superman… Quand le premier chapitre (sur trois) de Three Jokers est publié, c’est un immense succès commercial, auréolé d’une foule de couvertures alternatives. Mais quatre ans, c’est long dans le domaine des comics… Sans surprise, le titre a perdu de « son aura » depuis longtemps. Si les lecteurs sont tout de même au rendez-vous, une partie de la critique n’est pas tendre (à raison sur certains points). C’est ce que nous allons voir dans quelques instants.

[Critique]
Le premier chapitre (sur trois) annonce très rapidement la couleur : trois Jokers existent bien et le trio Batman/Batgirl/Red Hood l’apprend assez rapidement « comme si de rien était ». C’est le problème de cette introduction : normalement, le Chevalier Noir ne devrait pas être surpris par l’existence des trois Jokers car il était déjà au courant (cf. fin de série Justice League, explications qu’on vient de détailler). Bien sûr, cela permet d’embarquer un lecteur nouveau venu mais c’est un peu moyen… Il suffisait que Batgirl ou Red Hood lui demande s’il savait et que Batman reste silencieux et c’était largement suffisant ! Par ailleurs, aucun membre de la Bat-Famille ne semble très surpris par cette révélation, chacun l’accepte sans sourciller, comme si c’était banal, presque anecdotique dans leur carrière super-héroïque ! On a à nouveau droit au sempiternel flash-back de la mort des parents Wayne par Joe Chill (de prime abord c’est redondant mais ça a un intérêt par la suite) et beaucoup d’allusions à Killing Joke et Un deuil dans la famille, forcément – dont Trois Jokers est la suite spirituelle d’une certaine façon. Jason Fabok croque même quelques cases de ces deux comics cultes, tout en calquant le modèle du gaufrier tout au long des planches (neuf cases de la même taille en moyenne) – procédé qu’avait également repris Gary Frank dans Doomsday Clock, déjà scénarisé par Geoff Johns et colorisé par Brad Anderson, qui officie également (avec brio) sur Three Jokers.

Très vite, on comprend que les Jokers se dissocient ainsi : 1 – Le Criminel, le tout premier Joker, l’originel et la « tête pensante » qui dirige les deux autres, c’est-à-dire 2 – Le Comique, celui provenant de Killing Joke et visiblement repris dans le run de Scott Snyder et, enfin, 3 – Le Clown, celui qui a tué Jason Todd (provenant d’Un deuil dans la famille et, entre autres, des histoires avec ses fameux poissons qui rient, dans Dark Detective). Jason Fabok expliquait lui-même que Le Criminel est issu de l’Âge d’Or des comics, il correspond au tout premier Joker apparu dans Batman #1 en 1940, un génie du crime froid et méthodique (il sourit peu). Le Comique est directement repris de Killing Joke, « la version la plus inquiétante, celle du psychotique avec toujours un sourire glaçant sur le visage et certainement le plus dangereux des trois », puisé dans l’ère dite moderne des comics. Enfin, Le Clown est le Joker de l’Âge d’Argent des comics, soit des années 1956 à 1970, « le plus exubérant, à l’image des gags et autres clowneries présents dans les numéros d’époque ». Comme le remarquera d’ailleurs Jason Todd au cours de l’aventures, « ça fait une éternité que je ne l’ai pas vu jouer avec des poissons rieurs ou un jeu de cartes acérées ». « Ou une fleur qui lance de l’acide » lui répondra ledit Joker.

Ce premier épisode est probablement le moins intéressant. Il déçoit par rapport aux attentes (s’il y en avait) et va trop vite quand il faut soigner l’écriture et l’évolution de ses protagonistes ; paradoxalement, il s’attarde sur de nombreuses cases sans texte. Parfois ça fonctionne, c’est brillant d’une certaine retenue et donc émotion (les blessures de Batman en introduction), parfois ça tombe à l’eau et on aurait aimé que ces cases utilisées pour poser un décor soient plus pertinentes (le raton-laveur et le camion par exemple). Heureusement, dès le second chapitre, Geoff Johns prend enfin le temps de développer convenablement les relations entre Bruce, Jason et Barbara, conférant une humanité bienvenue qui contraste avec les dernières folies des Jokers, toujours plus violentes et sanglantes. Les trois Jokers perdent un peu en superbe au fur et à mesure qu’on les découvre (toutes proportions gardées bien sûr) mais ils restent, in fine, assez survolés… Une explication rationnelle quant à leur existence (comprendre : leur création) est fournie, plus ou moins satisfaisante selon son degré de crédulité et d’exigence. On apprécie par ailleurs la fin de chaque épisode, habile et surprenante, avec un retournement de situation inattendu, parfois désamorcé et même si l’effet tombe un peu à plat dans une lecture « à la suite » de l’entièreté de l’œuvre et non en lecture mensuelle, numéro après numéro.

La conclusion du récit prend une double tournure « humaniste », que nous sommes obligés de dévoiler un peu dans le cadre de cette critique (passez au paragraphe suivant si jamais). Batman se retrouve face à Joe Chill, candidat forcé à devenir le fameux « meilleur Joker » ! Chill sait qui est Batman et lui demande pardon. Depuis des années il est pris de remords, écrivait des lettres à Wayne qu’il n’a jamais envoyé. Les séquences autour de Chill et Bruce/Batman sont courtes mais balayent presque tout le reste tant on ressent une empathie extrême envers les deux. On en oublierait presque cette histoire de trois Jokers… La toute fin du titre, elle aussi emprunt d’un certain humanisme (encore), remet complètement en question l’essence même de Killing Joke, d’où le côté encore plus clivant de Trois Jokers. On ne la mentionnera pas ici mais c’est un aspect qu’on peut juger soit très… « beau », soit très « foutage de gueule ». L’auteur de ces lignes penche pour la première option, ne voyant dans Three Jokers qu’une histoire sortant des sentiers battus mais complètement « à part » dans la chronologie du Chevalier Noir, donc peu importe ce qu’il s’y déroule, il y a (a eu/aura) peu de véritables conséquences. La conclusion remet d’ailleurs les pendules à l’heure et permet un départ presque comme si « rien ne s’était passé » (sans surprise, un seul Joker survit et retourne à Arkham). Seul le destin de Jason Todd pourrait réellement changer mais il n’a pas eu sa propre série qui découlerait de ce qui lui est arrivé ici.

Difficile de savoir « quand » se déroule concrètement le récit (publié dans la collection DC Black Label) par rapport à la fin des New 52 et l’ère Rebirth. Plusieurs segments rentrent en contradiction avec ce qu’on a pu lire à côté dans d’autres titres (à commencer par la connaissance par Batman de la triple identité de sa nemesis et, même, de la question initiale posée sur le fameux trône de Mobius). On saura peut-être dans quelques années ce qui avait été initié en 2016 par Johns et DC Comics en fanfare et ce qu’il s’est déroulé jusqu’en 2020 pour aboutir à un récit pas forcément « sage » mais plus inoffensif qu’annoncé, se soldant par un statu quo somme toute très classique… Trois Jokers était censé être, au même titre que Doomsday Clock, un véritable chamboulement dans l’univers DC Comics. A l’arrivée, ni l’un ni l’autre n’ont révolutionné quoique ce soit (malgré leurs qualités intrinsèques). La fin de Three Jokers ouvre pourtant de nouvelles portes alléchantes, « je ne veux pas survendre la chose, mais nous avons une fin incroyable à cette histoire qui, si DC le souhaite, aura un énorme impact sur le reste [de l’univers DC] » soulignait Jason Fabok en interview. Il rappelait que Geoff Johns et lui avaient « planifié de raconter cette histoire dans la continuité [de DC], mais elle peut exister également par elle-même ». Difficile d’expliquer ce qu’il s’est passé. Peut-être que le succès de la vaste saga Batman Metal a modifié les plans de l’éditeur ? Couplé à l’accueil tiède de Doomsday Clock, au retard du projet pendant l’avancement de l’ère Rebirth et la connexion moins épique que prévue de tous ces évènements (Metal exclut) ? Pourtant, fin 2020, Johns confirmait tout de même avoir des idées de suite avec Fabok pour Trois Jokers.

En synthèse, Trois Jokers est une proposition audacieuse qui « trahit » à la fois la mythologie de Batman mais aussi un de ses titres les plus cultes et acclamés (Killing Joke). Soit ça passe, soit ça casse… Bien entendu, le lecteur vierge de toute attente, espoir ou du bagage culturel DC Comics des années précédentes a davantage de chance d’être séduit (mise à part la controverse légitime avec Killing Joke). Sous le prisme du fameux divertissement, la bande dessinée place la barre très haut entre ses dessins hyper soignés (Jason Fabok est en grande forme – on y reviendra) et ses dialogues ciselés et percutants, entre la trinité d’alliés fragilisée par les trois Jokers. Les cicatrices, physiques et psychologiques, les traumatismes, passés et présents, de Bruce, Jason et Barbara sont brillamment évoquées, couplées à cette idée d’aller de l’avant, de (se) pardonner… L’échange final entre un Joker et le Chevalier Noir est lui aussi très réussi. A sa modeste échelle, l’œuvre bouleverse – on insiste – principalement dans sa dernière ligne droite (les débuts sont au mieux maladroits, au pire paresseux et peu inspirés). Ce qu’il se déroule durant le premier tiers est fortement inégal ; malgré tout assez bien écrit pour qu’on veuille découvrir la suite, comptant aussi sur un rythme très efficace.

Néanmoins, impossible de ne pas songer à tout ce qui aurait pu découler de ce concept original et osé… Être plus ambigü sur la véracité ou non des fameux Jokers en premier lieu. Étirer son récit sur plusieurs centaines de pages plutôt que le restreindre à cent cinquante environ (Geoff Johns est plus doué sur les formats très longs). Ici, c’est trop court vu tout ce qu’il y avait à proposer (même si ça permet d’aller à l’essentiel, il y a un problème de développement dans les débuts comme déjà évoqué). Si Jason Todd est très impacté dans Trois Jokers à plusieurs niveaux, Barbara reste la boussole morale agréable mais manquant un brin de confrontations directes ou plus subtiles avec un ou plusieurs des Jokers. Bruce sort le grand jeu en fin d’ouvrage après une succession de scènes où il est plutôt en retrait voire étonnamment imperturbable. Johns réécrit également un brin l’histoire en inventant de nouvelles « dernières paroles » de Jason Todd (dans Un deuil dans la famille), répétées ici par le Joker qui l’avait tué jadis – rien de grave mais impossible de ne pas le remarquer.

L’auteur loupe aussi le coche d’une émotion plus soutenue, même s’il ne mentait pas en déclarant que la fiction « touche à un traumatisme profond de Bruce Wayne en le connectant au Joker d’une façon qui changera leur relation à jamais ». La déconstruction du mythe (du Joker) est rattrapée plus ou moins in extremis mais on a du mal à comprendre ce que Geoff Johns souhaite (souhaitait ?) faire de tout ça… « Nous tenions à raconter la meilleure histoire du Joker possible, déclarait en août 2020 le scénariste pour le site DC Comics (et traduit dans l’avant-propos du livre). Il y en a déjà tant qui sont devenues mythiques. Nous voulions qu’elle soit émouvante, surprenante et sérieuse : qu’elle montre l’effet qu’a le Joker sur les vies de ceux qu’il a blessés au cours des années. C’est une histoire de cicatrices, de traumatismes et de guérisons : de guérison effective et de guérison qui se passe mal. (…) Nous ne voulions pas seulement évoquer la relation entre le Joker et Bruce mais également celle avec Barbara (Gordon) et Jason (Todd). Pour moi, les plus grands affrontements qui ont eu lieu entre Batman et le Joker ont tous engendré d’énormes tragédies qui ont à leur tour causé des blessures profondes qui n’ont cessé de se rouvrir au gré du temps (…). Ce récit prend racine dans trois événements [et] montre comment ces trois personnages ont, chacun à sa manière, géré ces traumatismes. Certaines blessures, qu’elles soient physiques ou psychologiques, ne guérissent jamais, et cette histoire révèle comment le Joker en tire à chaque fois profit ».

Et pour ceux qui songeraient à une pirouette d’écriture façon multivers, l’auteur aborde sereinement le sujet : « Les Trois Jokers sont tout à fait réels : ce ne sont pas des échappés du multivers, de dimensions alternatives ou de quoi que ce soit s’en approchant. Le décor du récit est très réaliste, très concret. Bruce, Barbara et Jason se trouvent au centre de l’intrigue, à enquêter sur la raison d’être de ces trois Jokers. Qui sont-ils ? Que sont-ils ? Tout ceci est-il réel ? ». On peut effectivement saluer de ne pas avoir cédé à la facilité d’un monde alternatif pour justifier l’impensable. Parmi les quelques défauts, dommage de ne pas avoir mis davantage en avant Alfred et Gordon. En fonction de ses lectures de comics Batman, plus ou moins récentes, on peut aussi être dérouté par des idées communes survenues dans d’autres titres, comme par exemple le grand final au cinéma, rappelant forcément Joker War.

Côté graphisme, le duo gagnant Fabok/Anderson est sans nul doute un des points forts de l’œuvre, bénéficiant d’une homogénéité graphique évidente, d’un découpage efficace et de quelques idées bienvenues. Comme les scènes traumatiques du passé croquées en noir et blanc, silencieuses, avec uniquement des jets de sang colorisés ou encore, dans le présent, les visages effrayés ou apeurés de Barbara, ceux colériques ou perdus de Jason, celui, impassible (voire trop sage et inattendu), de Bruce/Batman… Encore une fois, le premier tiers du titre est le moins réussi (dans son scénario mais aussi dans sa partie graphique), heureusement, l’ensemble gagne en qualité au fil des épisodes. Batgirl porte un costume hyper moulant, mettant en valeur son fessier et sa poitrine opulente. Le lecteur y verra de belles courbes sympathiques ou un sexisme ambiant propre à ce genre de productions un peu lassant pour notre époque. Jason Fabok (qui encre ses propres traits) sait parfaitement poser « une ambiance » grâce à la colorisation complice de Brad Anderson. A ce sujet, le second chapitre est particulièrement macabre et réussi ! Les différents Jokers sont globalement identifiables aisément, un vrai régal pour les fans du Clown du Crime. On note aussi plusieurs références à d’anciens épisodes sur Batman, parfois très connus, parfois plus confidentiels (la cellule du Docteur Phosphorus par exemple).

En mettant de côté des attentes (légitimes), Trois Jokers reste une curiosité à découvrir qui fera probablement date dans l’histoire de Batman sans pour autant révolutionner quoique ce soit. Le titre rejoint les coups de cœur du site (malgré ses défauts mentionnés, on apprécie quand même beaucoup d’éléments qu’il fallait nuancer, aussi bien dans les dessins que dans l’écriture – rarement on aura eu autant d’échanges pertinents entre nos trois héros) et mérite sans nul doute d’être « obligatoirement » lu par les fans du Joker et du Chevalier Noir. Mais cette découverte a un prix (18€ minimum)… Rappelons qu’Urban Comics voit les choses en grand pour Trois Jokers, susceptible de toucher un très large public et de séduire les collectionneurs les plus fortunés.

En effet, en complément de l’édition classique (garnies des nombreuses couvertures alternatives en bonus en fin du livre), quatre éditions limitées sont en vente. Trois d’entre elles arborent en couvertures Batman, Batgirl et Red Hood (cf. haut de l’article et liens ci-dessous), accompagnés d’une carte à jouer montrant un des Jokers couplé au protagoniste de la couverture (photo ci-après). Soit, les mêmes cartes qui étaient offertes en V.O.. Enfin, Trois Jokers rejoint la collection Urban Limited le 3 décembre prochain avec une très belle édition agrandie et très limitée, de quoi en prendre plein la vue et profiter à fond de l’art de Jason Fabok et Brad Anderson (cf. image/lien ci-dessous).

[A propos]
Publié en France chez Urban Comics le 1er octobre 2021 (édition classique et variantes) et le 3 décembre (édition Urban Limited).

Scénario : Geoff Johns
Dessin, encrage et couvertures : Jason Fabok
Couleur : Brad Anderson

Traduction : Ed Tourriol (Makma)
Lettrage : MAKMA (Gaël Legeard et Stephan Boschat)

Acheter sur amazon.fr :
Batman – Trois Jokers (édition classique – 18€)
Batman – Trois Jokers (édition variante limitée Batman + carte – 20€)
Batman – Trois Jokers (édition variante limitée Batgirl + carte – 20€)
Batman – Trois Jokers (édition variante limitée Red Hood + carte – 20€)
Batman – Trois Jokers (édition ultra limitée et tirage luxueux agrandit – 49€)






Batman – The World

Annoncé en mai dernier afin de sortir simultanément dans le monde entier autour du 18 septembre 2021 (jour du fameux Batman Day – même si cette date ne correspond historiquement à rien de précis lié au Chevalier Noir), l’ambitieux Batman – The World est disponible en France. Dans ce comic, quatorze équipes créatives différentes provenant de quatorze pays différents œuvrent pour livrer une anthologie autour du célèbre Caped Crusader. Chaque équipe s’étale sur une dizaine de planches pour livrer sa version du détective.

Côté US, c’est le tandem Brian Azzarello/Lee Bermejo (Joker, Damned…) qui ouvre le bal et signe la couverture « classique » de l’œuvre. La France est représentée par Mathieu Gabella et Thierry Martin pour une histoire se déroulant au Louvre. Chaque pays bénéficie d’une couverture variante limitée, dessinée bien sûr par l’illustrateur qui s’occupe de son segment national. Projet atypique réussi ou pétard mouillé ? Décryptage.

Couverture classique (g.) et variante (dr.) signée par le français Thierry Martin, rendant bien sûr hommage à Année Un.

[Résumé de l’éditeur]
Le champ d’action de Batman ne se limite pas à Gotham City ! Le Chevalier Noir a juré de rendre la justice partout où l’on a besoin de lui, et ses enquêtes l’ont conduit plus d’une fois aux quatre coins de la planète. Retrouvez dans cet album des aventures du plus grand des super-héros sur tous les continents !

[Histoire — le nom du pays est en gras suivi du titre de chaque épisode en italique]
Aux États-Unis (Ville globale), Batman se rappelle ses nombreux combats. Il livre un message sur le Dark Web pour démotiver les criminels voulant venir à Gotham. En France (Paris), il poursuit Catwoman au Musée du Louvre. La féline veut-elle voler une œuvre d’art ? En vacances en Espagne (Fermé pour les vacances) sur les conseils d’Alfred, Bruce Wayne doit déconnecter et profiter des plaisirs simples de la vie, sans son costume. A Rome, en Italie (Ianus),  Batman affronte Cesare/Ianus, être tourné vers le passé et le futur, façon Janus, le Dieu romain aux deux visages. Bruce, de son côté, est en vacances avec Julie.

Espagne

Dans les Alpes Bavaroises, en Allemagne (Des lendemains qui chantent), le Joker convoque des activistes radicaux écolos pour tenter de le rejoindre. En République Tchèque (La messe rouge), Batman enquête sur plusieurs suicides. La piste le mène à Praque où un certain Koval semble pratiquer d’étranges expériences. A Moscou, en Russie (Mon Bat-Man) un dessinateur s’interroge tout au long de sa vie sur l’existence réelle de Batman, super-héros qu’il croque régulièrement… Le Chevalier Noir se rend à Ankara, en Turquie (Le Berceau), après des indices trouvés à Gotham suite à plusieurs meurtres commis par une mystérieuse organisation. Bruce cherche le fameux « Berceau de l’humanité » pour trouver des réponses… Le taux de criminalité est anormalement bas à Varsovie. Une personne semble indiquer à la police en temps réel ou en avance des crimes. Bruce se rend donc en Pologne (Défenseur de la ville) afin d’élucider ce mystère qui pourrait être utile à Gotham.

France

En voyage d’affaires au Mexique (Funérailles), Bruce pense apercevoir un appel à l’aide d’une jeune femme ; à moins qu’il ne s’agisse d’une légende locale ? Au Brésil (Où sont passés les héros ?), Batman enquête sur l’argent de la filiale de Wayne Enterprises qui disparaît sur place comme par magie. Il est accompagné de Lucius Fox. A WayneTech à Séoul, en Corée du Sud (Muninn), Batman endosse une nouvelle armure pour aider une employée à prouver l’innocence de quelqu’un de sa famille. En Chine (Batman et Panda Girl), Bruce déjeune dans un restaurant dont la serveur est fan de Batman. Enfin, au Japon (La valeur d’un héros), à l’ère Edo, la police poursuit un dessinateur qui croque un certain Batman et influe sur la population…

Chine

[Critique]
Sacré morceau que cette anthologie à la fois déroutante et passionnante. Comme souvent dans cet exercice de style, les points forts deviennent les points faibles de l’œuvre, forcément inégale et décousue. Explications.

Reprenons dans l’ordre chaque épisode pour en dresser une courte critique. Dans le premier chapitre, Lee Bermejo est en très grande forme et montre des Batman imposants/impuissants face au Pingouin, à Man-Bat, Bane, Poison Ivy, le Joker, etc. cet aspect graphique est le seul réel intérêt du titre qui introduit l’ensemble. L’épisode au Louvre est plutôt malin, inattendu et agréable, servi par une colorimétrie presque en niveaux de gris d’où s’échappent quelques couleurs de façon intelligente. L’histoire en Espagne est assez jolie, presque muette et « triste », on est proche d’une BD indé. Malheureusement, son dénouement (prévisible) montre une énième parenthèse sympathique mais bien trop courte. Le segment italien est oubliable et sans réel intérêt.

Brésil

La proposition germanique est très réussie, sur le fond et sur la forme. Le style léché et numérique est original et la thématique écologique un point de départ intéressant – incompréhensible d’avoir pris le Joker et non Poison Ivy pour cela, on attend toujours LE récit phare sur ce sujet d’actualité brulant avec la célèbre empoisonneuse. Une pique sur Trump et quelques dialogues savoureux servent l’ensemble, malgré une protagoniste dont on devine trop facilement l’évolution à cause d’un détail graphique évident. La parenthèse en République Tchèque est inintéressante au possible et très convenue. Heureusement, celle en Russie relève le niveau, faisant intervenir tout une longue vie d’un personnage croisant de multiples Batman et (un peu) de politique (mur soviétique, etc.). Assez touchant et bien fichu. Le segment en Turquie est lui aussi réjouissant, faisant enfin intervenir la Bat-Famille (même si uniquement « vocalement »), la Batmobile des films de Burton et des dessins plus proches des comics du haut du panier (allez, osons : le style est élégant mix de Sean Murphy et Jock). On peine d’ailleurs à trouver l’épisode « indépendant » tant il semble s’inscrire dans le run moderne du Chevalier Noir (!) et gagnerait à être enrichi – fort d’une connexion habile et intrigante avec un élément phare de la mythologie de Batman introduit ces dernières années. Le séjour en Pologne démarre bien mais se conclut abruptement pour être, in fine, anecdotique.

L’histoire au Mexique est, elle aussi, assez banale mais graphiquement superbe dans sa seconde partie. Quant à l’excursion brésilienne, c’est peut-être celle qui sort le plus le lecteur de sa « zone de confort » tant elle évoque les inégalités sociétales du pays sans qu’aucune solution, même super-héroïque, ne puisse résoudre quoique ce soit. Le détour à Séoul n’est pas très palpitant malgré sa proposition graphique sympathique. Idem pour la Chine, probablement l’écriture la plus pauvre de toute l’anthologie (le scénario est pourtant signé par deux personnes !), du niveau collège… Dommage car les dessins étaient plutôt originaux. La police d’écriture est modifiée pour ce chapitre, donnant l’aspect d’un scan-trad amateur mal travaillé… Bizarre. Enfin, le voyage au Pays du Soleil Levant qui achève ce fameux tour du monde est entièrement en noir et blanc, découpé comme un manga (mais se lit bien de gauche à droite) ; il rappelle clairement Batman Ninja pour une séquence courte et pas très originale…

Allemagne

Si l’intention de l’ensemble est tout à fait louable (mais aussi mercantile, inutile de se voiler la face), elle manque d’un fil rouge narratif solide qui lierait toutes ces petites histoires entre elles… Réduit à une dizaine de planches, l’exercice aurait été plus solide si chaque épisode s’était étalé sur une vingtaine de pages, le nombre « classiques » d’un chapitre de comic-book. Injecter une partie culturelle de chaque nation représentée est là aussi une idée plaisante mais qu’on survole, cadenassé par ces bribes narratives trop courtes pour s’en imprégner pleinement. Reste tout de même quelques jolies choses, les segments français, espagnols, allemands et turques, éventuellement brésiliens et russes et celui de l’introduction pour le plaisir des yeux (Lee Bermejo). Résultat : sept sur quatorze, soit la moitié de bons. Et donc la moitié de moins bons… Même si cela relève bien sûr de la subjectivité. Difficile donc de conseiller ou non l’achat de Batman – The World

Si l’ouvrage permet aux lecteurs de découvrir de nouveaux artistes et les suivre, ou bien de s’ouvrir à la culture (sommairement étalée) d’autres pays, alors le pari est gagné, car c’est aussi ça l’enjeu d’une certaine façon. Étonnamment pour la France, les biographies et bibliographies des deux artistes sont peu fournies (chaque épisode est introduit par une présentation de l’équipe créative derrière). On y apprend le parcours du scénariste Mathieu Gabella sans réellement évoquer ses œuvres phares, seule La Chute est mentionnée ! En quatrième de couverture, La Licorne était citée. On ajoute volontiers 3 souhaits, La Guerre des boutons et surtout Idoles. Idem pour le dessinateur Thierry Martin où l’on évoque principalement Dernier Souffle (déjà nommé au verso du livre) et un album à venir sur Mickey chez Glénat (il a déjà produit Mickey All Stars en 2019)… Un peu maigre alors qu’on pouvait ajouter, entre autres, son adaptation de Roman de Renart, sa série Myrmidon ou encore son travail sur l’actualité ou l’histoire. Il est aussi étonnant que DC Comics fit appel à ce duo relativement « peu connu » en France. Attention, cela n’est pas une critique négative – d’autant que leur chapitre fait partie du haut du panier de l’anthologie – mais quelques noms plus prestigieux auraient peut-être été un argument marketing plus solide. Peu importe, tant mieux pour ces deux artistes français d’avoir contribué à leur manière à enjoliver Batman et marquer l’histoire !

Italie

Voici les équipes artistiques complètes classées par pays puis scénariste, dessinateur et coloriste s’il y a (s’il n’y a pas c’est le dessinateur qui s’en est occupé) :
– États-Unis : Brian Azzarello, Lee Bermejo
– France : Mathieu Gabella, Thierry Martin
– Espagne : Paco Roca
– Italie : Alessandro Bilotta, Nicola Mari, Giovanna Niro
– Allemagne : Benjamin von Eckartsberg, Thomas von Kummant
– République Tchèque : Stepan Kopriva, Michael Suchanek
– Russie : Kirill Kutuzov & Egor Prutov, Natalia Zaidoya
– Turquie : Ertan Ergil, Ethem Onur Bilgiç
– Pologne : Tomasz Kolodziejczak, Piotr Kowalski, Brad Simpson
– Mexique : Alberto Chimal, Rulo Valdes
– Brésil : Carlos Estefan, Pedro Mauro, Fabi Marques
– Corée du Sud : Inpyo Jeon, Park Jaekwang & Junggi Kim, Park Jaekwang
– Chine : Xiaodong Xu & Xiaotong Lu, Kun Qiu, Nan Yi
– Japon : Okadaya Yuichi

France

[A propos]
Publié en France chez Urban Comics le 17 septembre 2021.

Scénario : collectif
Dessin : collectif

Traduction : Xavier Hanart
Lettrage : MAKMA (Sarah Grassart, Sabine Maddin, Gaël Legeard et Stephan Boschat)

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Batman – White Knight • Harley Quinn

Nouvelle incursion dans le MurphyVerse, c’est-à-dire l’univers de Batman en marge de la continuité classique et débuté dans l’excellent titre White Knight. Après la suite moins réussie, Curse of the White Knight, et avant le troisième (et normalement dernier) volet intitulé pour l’instant Beyond the White Knight, découverte du volume sobrement nommé Harley Quinn qui, comme son nom l’indique, propose un segment sur l’ancienne compagne du Joker. Que vaut ce tome « 2.5 » ?

[Résumé de l’éditeur]
Bruce Wayne est toujours enfermé en prison, payant pour ses exactions envers la ville de Gotham et tentant de se racheter aux yeux de ses anciens alliés. Mais il a à présent noué une relation de plus en plus forte avec son ancienne ennemie, l’ex-compagne de Jack Napier, Harleen Quinzel. Jeune maman, celle-ci est contactée par le GCPD pour l’épauler sur une affaire qui va faire remonter à la surface les souvenirs encore vivaces de son passé de criminelle.

[Histoire]
Harleen Quinzel raconte à ses deux jeunes jumeaux comment elle a rencontré et aimé leur père, Jack Napier. Les deux se sont trouvés bien avant d’être Harley Queen et le Joker…

Dans Gotham City, un tueur en série s’en prend à d’anciennes vedettes de cinéma et peint leur cadavre en noir et blanc. Duke Thomas et le GCPD/GTO (dirigé par Renee Montoya) ont besoin d’Harleen en tant que consultante afin de comprendre qui se cacher derrière ses crimes. Le Joker étant mort depuis deux ans, la piste de Neo-Joker (la rivale d’Harley) semble prometteuse.

Pendant ce temps, Bruce Wayne, toujours en prison, soutient son amie Harleen comme il le peut et leur relation prend un nouveau tournant…

[Critique]
Batman – White Knigt • Harley Queen
(BWKHQ) se déroule deux ans après Curse of the White Knight et en est clairement la suite, même si elle est centrée sur Harleen. Tous les évènements des deux précédents volumes sont à connaître avant d’entamer la lecture de celui-ci. En synthèse : difficile de s’attaquer au comic-book indépendamment sans connaître l’univers White Knight, qu’a créé dans le titre éponyme Sean Murphy (qu’il a écrit et dessiné). Il participe à l’écriture de « l’histoire » (comprendre la trame narrative globale) avec sa femme, l’auteure Katana Collins, qui signe intégralement le scénario. Murphy dessine uniquement les couvertures des chapitres et délaisse à Matteo Scalera l’entièreté des six épisodes que forme ce BWKHQ. Cette « nouvelle » équipe artistique assure brillamment cette relève temporaire, ajoutant même certaines qualités graphiques absentes de la série-mère (on y reviendra).

Ce tome « 2.5 » est incontestablement une réussite (non sans défauts, comme souvent, mais clairement on retient volontiers davantage le positif que le négatif). Tout d’abord il y a le plaisir de renouer avec le MurphyVerse et découvrir cette extension inédite qui fait avancer les choses et se concentre sur plusieurs personnages secondaires en plus d’Harleen. C’est une excellente chose. Ainsi, on revoit la Neo-Joker, curieusement absente dans le tome précédent, et on s’attarde enfin davantage sur la relation entre Bruce et Harleen (un des points forts du volume précédent également qu’on aurait aimé plus fouillé, c’est chose faite – toute en délicatesse).

Impossible de ne pas s’attacher à cette itération de Quinn, davantage apaisée que l’image iconique qu’on se fait d’elle. La jeune femme est dépassée par son rôle de mère, levant quelques tabous et assumant même la difficulté du quotidien voire du bonheur d’avoir des enfants ! Entre le deuil de Jack (qu’elle a tué à la fin de Curse…), la romance platonique avec Bruce (aka « Oncle Bruce » pour ses jumeaux) en prison et sa curieuse rédemption dans le GCPD, l’écriture d’Harleen est extrêmement soignée et réussie. Ses fidèles hyènes servent le récit à plusieurs reprises et, de facto, sont également attachantes.

Entre un certain humanisme qui se dégage de l’ensemble (le discours de Bruce – dans les flashs-back ou au présent – n’a jamais été aussi enthousiaste pour tirer les gens vers le haut, ça fait du bien !) et deux thématiques universelles, le deuil et l’amour, délicatement travaillées sans tomber dans le pathos ou le cliché, BWKHQ gagne à être lu tant il propose un voyage élégant et parfois surprenant. Le lecteur revisite en effet quelques morceaux de la mythologie de Batman, comme Robin/Jason Todd battu par le Joker (on ignore si dans cet univers le Clown est allé jusqu’à tuer le second Robin – à priori non). Todd devenu Red Hood puis… directeur de prison ! Le personnage est malheureusement survolé, on le voit à peine. Tout comme Ivy (et l’anecdotique figuration du Chapelier Fou), parmi les célébrités de la galerie d’alliés ou d’ennemis du Chevalier Noir qui n’avaient pas encore eu droit à leur traitement dans White Knight.

Néanmoins, on se régale de voir  Simon Trent « en chair et en os en bande dessinée ». Qui ça ? Simon Trent, le fameux acteur qui joue « le Fantôme Gris » (The Gray Ghost), introduit dans le formidable épisode Le Plastiqueur fou dans Batman, la série animée (S01E18). Trent avait brièvement l’honneur de rejoindre les comics comme professeur à la Gotham Academy (dans la série du même nom) mais cette fois l’hommage est plus puissant. Quelle belle idée ! Elle fait complètement sens dans le déroulé de l’enquête – des meurtres de l’Age d’or du cinéma à Gotham – et permet de séduire aussi bien les fans de Batman que les nouveaux venus. Pour l’anecdote, c’est Adam West (incarnant Batman à la télé dans les années 1960) qui doublait Trent dans l’unique épisode de la série d’animation, c’était l’obligation souhaitée par la production. Bref, la mise en abîme et l’hommage se répercutent enfin élégamment en comics !

Comme évoqué, il y a pourtant quelques éléments un peu moyens dans le récit. Des nouveaux personnages pas vraiment mémorables, un peu cliché… Incluant Hector Quimby, très présent et volontairement suspect. La motivation des « méchants » et leurs identités sont elles-aussi passables (on les découvre assez tôt). Dommage de ne pas avoir pioché dans des têtes connues pour dynamiser une fois de plus les versions « différentes » de la continuité classique de Batman. On retombe donc dans un travers classique d’ennemis interchangeables et vite oubliables ; malheureusement… Cela ne marquera donc pas le titre mais ce n’est pas grave cette fois car on retient ce qu’il y a autour. Ainsi, on peut dresser un parrallèle intéressant avec un autre comic-book récent : Joker/Harley : crime sanity. Dans ce dernier, la proposition graphique prenait le pas sur l’écriture et l’enquête en elle-même avec Harleen profileuse. Ici, l’ex compagne du Clown est dans un rôle assez similaire mais c’est son évolution qui prend le dessus, son attachement, l’empathie grâce au talent de Katana Collins (couplé au travail du dessinateur Matteo Scalera et la colorisation de Dave Stewart, évidemment), romancière qui signe sa première BD ici. Pour chipoter, on peut pointer du doigt l’étrange « facilité » avec laquelle Harleen est acceptée et intégrée au GCPD, comme si elle n’avait jamais été réellement une criminelle plus tôt (c’est « un peu » le cas)…

C’est ce qu’explique Katana Collins en avant-propos pour justifier l’orientation polar psychologique et un mystère basé sur les relations humaines. « A l’époque on regardait la série Mindhunter, et c’est un peu comme ça qu’est née Harley la détective. […] Harely n’a jamais su qui elle était, elle oscille toujours entre de nombreuses personnalités, entre être une docteurs ou un arlequin. Maintenant c’est une mère. Elle peur s’adapter à tout. » Il était important qu’elle et Jack « ne se rencontreraient pas à Arkham. Ils ne se sont pas rencontrés en tant que le Joker et Harley, mais comme Jack et Harleen. » « Le cœur de l’histoire, ce sont les gens. C’est un mélange d’interactions humaines et d’émotions » ajoute Matteo Scalera, grand fan de Sean Murphy et ami proche du dessinateur. Scalera a essayé d’utiliser les angles de vue de Sean Murphy, combinés à son propre style.

Une formule gagnante tant les planches et les traits globaux rappellent en effet ceux de Murphy – gardant ainsi une certaine cohérence graphique dans l’univers – tout en proposant une touche plus « douce », moins rugueuse et « carrée/virile » de son maître. Cela ajoute indéniablement cette humanité évoquée plusieurs fois. Difficile de la retranscrire, c’est à la fois du ressenti (donc de la subjectivité) et du factuel (objectivité), observée entre autres par davantage de scènes « du quotidien » mixée à des émotions sur des visages peut-être plus expressifs que dans WK et CotWK. Scalera est le dessinateur de l’excellente série Black Science (disponible aussi chez Urban Comics), si le style vous a séduit, foncez dessus (ou, à l’inverse, si vous le connaissez et appréciez déjà, vous apprécierez son incursion batmanesque) !

On retrouve des allusions/hommages au film Batman de Burton (entre autres lors de la « création » de Napier en Joker) et des découpages pleine page qui sont un régal pour les yeux. La même équipe artistique avait signé un chapitre inédit dans Harley Quinn Black + White + Red (presque entièrement en noir et blanc, avec des touches écarlates). Cet épisode est inclus en fin d’ouvrage, se déroulant un peu plus tard que l’histoire principale, c’est donc un complément pertinent. Croquis, couvertures alternatives… sont au programme (habituel) des bonus de l’édition. L’ouvrage sort aussi en noir et blanc, à l’instar de ses deux prédécesseurs, en édition limitée.

Batman – White Knight • Harley Quinn poursuit la revisitation visionnaire du Chevalier Noir sous le prisme d’une Harley Quinn complètement différente de son image habituelle et c’est un vrai plaisir à lire ! Le livre rejoint même les coups de cœur du site et devient un indispensable pour tous les fans de la muse du Joker.

[A propos]
Publié en France chez Urban Comics le 29 octobre 2021.

Contient Batman: White Knight presents Harley Quinn #1-6 + Harley Quinn : Black + White + Red #6

Histoire : Katana Collins, Sean Murphy
Scénario : Katana Collins
Dessin : Matteo Scalera
Couleur : Dave Stewart

Traduction : Benjamin Rivière et Julien Di Giacomo
Lettrage : MAKMA (Sabine Maddin et Stephan Boschat), Moscow Eye

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