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Catwoman – Tome 2 : La maison de poupées

Après un premier tome très convaincant – dans l’écriture du personnage titre et par ses séduisants graphismes – que vaut ce deuxième volume conçue partiellement par la même équipe artistique ?

[Résumé de l’éditeur en quatrième de couverture]
Avec la mort de son amie et acolyte, Lola, Selina Kyle va avoir besoin de toute l’aide possible pour affronter un nouvel et étrange criminel, grand amateur des prostituées de Gotham. Accompagnée de son nouveau partenaire de crime… et de charme, elle devra faire face à de multiples imprévus avant de pouvoir démêler la raison de ces mystérieuses disparitions.

[Début de l’histoire]
Catwoman se refait une santé financière en s’associant avec son amie Gwendoline, moins impulsive et plus prudente que Selina. À elles deux, elles organisent différents vols, dont celles de voitures de luxe.

L’inspecteur Carlos Alvarez est toujours à la poursuite de la femme féline malgré les avertissement de son supérieur corrompu : le lieutenant Winston.

Tandis qu’un mystérieux personnage kidnappe des prostituées, Catwoman fait équipe avec Volt, un jeune homme sympathique et charismatique, qui peut générer de l’électricité. Lors d’un prestigieux vol, le binôme s’aperçoit qu’une partie du butin manque… pour cause, il est chez le Pingouin !

Dans l’ombre, la Cour des Hiboux prépare une intervention nocturne, justement pour cibler Oswald Copplebot.

[Critique]
Dans la droite lignée du volume précédent mais avec quelques défauts, La maison de poupées suit toujours Selina mais avec plusieurs nouveaux protagonistes qui gravitent autour d’elle. L’ensemble est toujours assez palpitant, riche en surprises et tient à peu près la route. On pourrait lui reprocher une incrustation un peu « forcée » avec la Cour des Hiboux et un combat contre un ergot dans son chapitre #9 (qui se déroulait durant La Nuit des Hiboux justement – un évènement où la plupart des séries autour de Batman se connectaient à la série mère de Scott Snyder). Une allusion au Taxidermiste est également au programme (issu de la série Detective Comics) puisque la grande antagoniste de l’histoire, L’Empailleuse y est liée. Mais ces connexions restent anecdotiques et n’entachent pas la compréhension de l’ensemble.

Néanmoins on ressent que le plus important « est ailleurs », davantage côté police (corrompu ou non), Volt et Gwendoline (moins en retrait que dans le tome d’avant). Surtout : l’ouvrage se ferme sur un chapitre « #0 », qui revient sur les origines de Selina (bien inspirées par la femme féline vu dans Batman – Le Défi) avec un nouveau mystère qui donne envie d’en savoir davantage.

Judd Winick signe le scénario des six premiers chapitres (#7 à #12) avant de laisser la main à Ann Nocenti (pour le #0), cette dernière s’occupera presque intégralement de l’écriture des trois tomes suivants de Catwoman. Les dessins de La maison de poupées sont partagés entre Adriana Melo, étonnamment pas citée sur la couverture (recto et verso) alors qu’elle est à l’œuvre sur cinq épisodes (#7-8, #11-12 et #0) tandis que Guillem March (Joker Infinite) ne revient que pour deux chapitres (#9-10) et lui a bien son nom à côté de Winick. Étrange…

Cela explique l’autre point plus faible du comic book, le style de Melo est nettement moins affiné, épuré et élégant que celui de March. Ses traits sont un peu plus gras, ses visages parfois caricaturaux (le #0 est clairement le pire de la sélection), on perd aussi un brin la dimension « noire » qu’imposait Guillem March. Malgré tout, l’homogénéité graphique est plus ou moins respectée – comme le prouve les différents exemples d’illustrations pour cette critique –, le travail de colorisation permettant aussi de lisser chromatiquement l’univers de ces deux opus de Catwoman. Pour cela, on retrouve Tomeu Morey (vu récemment sur les Joker War et Batman Infinite – où March signe également certains épisodes) et Brian Reber (ainsi que Jason Wright – non crédité aussi – pour l’horrible #0 dont les défauts visuels proviennent majoritairement des couleurs, image ci-dessous).

Si l’ennemie du volume occupe une place non négligeable et est plus soignée que les deux du tome précédent, il y a fort à parier que son apparition restera éphémère, au détriment d’un fil rouge narratif sur ce sujet qui gagnerait en intensité (au lieu d’enchaîner plusieurs affrontements sans réels impacts avec des « inconnus »). L’intérêt se situe, on le disait plus haut, davantage dans les relations entre alliés et anti-héros (Catwoman en est une également quelque part). La maison de poupée appelle beaucoup trop à découvrir sa suite (c’est une qualité) pour ne pas rester sur sa faim. Beaucoup de pistes sont lancées, sur plusieurs sujets intrigants (qu’on ne dévoilera pas pour ne pas gâcher l’immersion), on espère juste que la passation de scénaristes (Winick quitte définitivement la série à l’issu de ce volet, Nocenti prend le relai comme on l’a vu) ne laissera pas des éléments sans réponses.

La maison de poupées est donc à la fois un tome de transition, une histoire « auto-contenue » (pour sa nouvelle antagoniste, aux objectifs un peu vains et cliché, in fine), un récit plus ou moins connecté à un autre segment (La Nuit des Hiboux – Batman apparaît à peine ici d’ailleurs, juste le temps de deux ou trois cases) et fourmille de bonnes idées plus terre-à-terre et énigmatiques. Sa partie graphique est moins réussie que dans La règle du jeu qui avait placé la barre très haut, ce qui dessert mécaniquement sa suite. Néanmoins, pas de raisons de faire l’impasse sur ce second segment si vous aimez Catwoman ou que vous aviez appréciez sa précédente aventure.

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 22 mars 2013
Contient : Catwoman #7-12 + #0

Scénario : Judd Winick, Ann Nocenti (#0)
Dessin : Adriana Melo, Guillem March
Encrage : Mariah Benes, Julio Ferreira
Couleur : Tomeu Morey, Brian Reber

Traduction : Thomas Davier
Lettrage : Christophe Semal et Laurence Hingray

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Catwoman – Tome 1 : La règle du jeu

Début des critiques de la série Catwoman de l’ère New52 (Renaissance), dont les premiers chapitres ont « littéralement défrayé la chronique dans leur pays d’origine, informe l’éditeur en quatrième de couverture, en offrant au lecteur une version très explicite de la relation liant Selina au protecteur de Gotham ». En France, quasiment l’entièreté des 52 épisodes a été publié dans deux séries différentes : Catwoman (en 5 tomes) puis Catwoman Eternal (2 volumes). De quoi segmenter la fiction en trois petits « runs » (même si les deux premiers forment un « tout » très inégal) : un premier écrit par Judd Winick (tomes 1 et 2, qu’on conseille), un second par Ann Noccenti (tomes 3 à 5, catastrophique) et un troisième et dernier par Geneviève Valentine (Catwoman Eternal, proposition inédite et intéressante). Retour donc sur le premier tome de Catwoman, La règle du jeu, publié il y a quasiment dix ans : en juin 2012 !

[Résumé de l’éditeur]
Plus que le profit qu’elle en retire, rien n’excite plus Selina Kyle que la cambriole, ou l’art de dérober au nez des plus puissants leurs objets de valeur. Mais si elle n’hésite pas à utiliser ses charmes pour arriver à ses fins, tous n’y succombent pas, et Catwoman mettra, malgré elle, ses proches sous la coupe de nouveaux truands revanchards. Et cette fois, même sa relation intime avec le protecteur de Gotham ne pourra pas la tirer d’affaire.

[Début de l’histoire]
À force d’enchaîner les vols, Catwoman cumule un peu trop d’ennemis. Quand certains remontent sa trace et font exploser son appartement, Selina Kyle doit trouver un hébergement d’urgence et… de l’argent.

Si la jeune femme jongle entre ses sorties nocturnes et ses ébats charnels avec Batman, elle arrive tout de même à trouver quelques gros coups pour se refaire une santé financière.

Mais lorsqu’un drame surgit et que Catwoman vole davantage que prévu, elle se retrouve mêlée à plusieurs conflits, en plus d’être un peu perdu elle-même…

[Critique]
Voilà un titre qui, sans surprise, devrait ravir les fans de Catwoman (les autres pourront aisément passer leur chemin même si Batman y apparaît un petit peu). S’il n’y a pas – pour l’instant en tout cas – de gros fil rouge narratif avec des ennemis connus et/ou charismatiques (Allonge et L’Os dans l’immédiat – cf. deux dernières images de cette critique), on se plaît à suivre les états d’âmes de Selina, naviguant dangereusement entre plusieurs sphères et désarçonnée face à la violence de certaines personnes qu’elle a volées. Le « quotidien » de la féline est d’ailleurs ce qui est habilement mis en scène, page après page.

Un quotidien qui n’est pas de tout repos et enchaîne autant de phases d’action que de brèves contemplations Pas question ici de croquer des « tranches de vie » mélancoliques ou banales mais de suivre Selina dans tous ses états d’âmes. Quand elle se bat, quand elle gagne, quand elle perd, quand elle jubile, quand elle déprime, quand elle a envie de faire l’amour, et ainsi de suite. Et les conséquences de ses actes sont parfois dramatiques, ajoutant une couche de « mal-être » à la belle.

On l’évoquait dans l’introduction, le titre aurait « littéralement défrayé la chronique [aux États-Unis] » ! Pourquoi et qu’en est-il vraiment ? Et bien, Catwoman (la série autant que son héroïne) se montre parfois peu vêtue, très à l’aise avec sa sexualité ou, quand elle revêt son costume, diaboliquement sexy (sa combinaison moulante est du plus bel effet chromatique – on y reviendra). Il n’y a visiblement pas besoin de montrer « grand chose » pour heurter/choquer/surprendre/séduire le lectorat (on est loin de la polémique ridicule de Batman – Damned tout de même) car la protagoniste ne sera jamais dénudée entièrement, portera toujours de la lingerie, on ne verra jamais les tétons de sa poitrine, son sexe ou ses fesses.

Apparemment, la scène d’amour un peu « bestiale et sauvage » entre Batman et Catwoman (à la fin du premier chapitre) est celle qui a fait réagir. Pourtant, elle n’est jamais vulgaire, elle montre une relation intime entre deux adultes comme cela pourrait arriver à n’importe quel couple (sauf qu’eux portent des costumes, quoique… cela peut aussi arriver à n’importe quel couple !). Pas de quoi crier au loup donc même si on reconnaît et comprend le petit côté « subversif » que cela peut susciter : au lecteur de trancher s’il estime que cet aspect « sexy/sexué » de Selina fait partie de l’ADN du personnage ou si l’équipe artistique – composée de trois hommes – se vautre dans un sexisme un peu facile : des femmes en lingerie/tenues sexy, des poses subjectives, du sexe plus ou moins « gratuit » (mais qui sert, à notre sens, l’histoire), etc.

En complément, la fiction est assez brutale et très sanglante. Il y a l’habituelle violence inhérente au genre mais cette fois, elle est chargée en hémoglobine tout en étant assez graphique. Des personnages secondaires trépassent… Les effusions de sang ajoutent une touche « réaliste » dans une énième production mainstream qui souvent n’en ont pas, alors autant l’apprécier. Bref, du sexe et du sang, une formule épuisée mais gagnante ? Sur ce site, on trouve que oui ! Car avant tout, ce premier volume suit une héroïne en proie à quelques démons, particulièrement attachante – le point fort de l’œuvre. Selina est dépeinte comme une personne espiègle et fragile, séductrice oui mais sans tomber dans la facilité narrative ou visuelle.

La règle du jeu est en plus particulièrement accessible puisqu’il profitait du relaunch de l’époque (New 52) pour être une porte d’entrée pour un grand nombre de lecteurs, amateurs ou non de Catwoman. S’il ne révolutionne pas grand chose dans son histoire, le livre met en avant un personnage qui bénéficie d’un capital sympathie d’emblée et de ces quelques séquences « inédites » dans le média (sexe et sang donc, tout en restant relativement soft). Le comic n’oublie pas non plus d’avoir un peu d’humour (malgré l’ensemble assez sombre, in fine), assuré par Selina évidemment, dont le charisme sans faille permet une bonne lecture (si les nouveaux ennemis avaient été plus soignés, on aurait pu avoir un coup de cœur sur ce site). Sa relation avec Batman est à l’image de celle éculée : tantôt passionnelle, tantôt amoureuse, tantôt conflictuelle, toujours mystérieuse et élégante ! C’est aussi un des atouts du titre.

Du reste, les dessins de Guillem March (à l’œuvre dans Joker Infinite et diverses séries : Batman Detective Comics, Batman Rebirth…) couplés à la sublime colorisation de Tomeu Morey (vu récemment sur les Joker War et Batman Infinite – où March signe également certains épisodes) volent la vedette au scénario de Judd Winick (plus à l’aise dans les dialogues). Les traits sont fins, élégants, parfois réalistes, idéaux quand ils croquent le charme « physique » de Selina. Les reliefs sur la combinaison de cuir (ou latex) sont une merveille (inspirée par la version burtonienne de Michelle Pfeiffer dans Batman – Le Défi ?), sans lui conférer gratuitement des formes généreuses qui n’auraient eu aucun intérêt.

La jeune femme y apparaît plus vivante que jamais, expressive, sensuelle, charnelle… Les nombreuses scènes d’action sont lisibles, la lecture est fluide, passionnante aussi bien graphiquement que narrativement. Bref, on conseille cette première (et « nouvelle ») salve d’aventures de Catwoman qui, on le rappelle, va s’étaler sur cinq tomes au total (sept en comptant sa suite plus ou moins directe Catwoman Eternal). Une fiction où l’on découvre la vie mouvementée d’une « simple voleuse » à Gotham City avec un peu de mafia russe, de police corrompue et un ange gardien chauve-souris !

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 8 juin 2012
Contient : Catwoman #1-6

Scénario : Judd Winick
Dessin : Guillem March
Couleur : Tomeu Morey

Lettrage : Thomas Davier
Traduction : Christophe Semal et Laurence Hingray

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Étude de cas : Le Joker

Suite à mon interview dans le magazine Ciné Saga en début d’année 2016, leur rédaction m’a demandé d’écrire une étude de cas sur le Joker pour leur quatorzième numéro (1), sorti en août 2016. L’article devait s’étaler sur quatre pages avant de s’étendre à huit, tant il y a de choses à raconter. Retour sur la création du Clown du Crime, son évolution à travers les comics et son essor dans la culture populaire, grâce au cinéma, aux dessins animés et aux jeux vidéo. Avec des interviews de Yan Graf, éditeur chez Urban Comics, et Pierre Hatet, mémorable doubleur du Joker sur plusieurs supports artistiques.
(Rédigé en juin 2016, donc avant la sortie du film Suicide Squad. ///// Cliquez sur les couvertures pour accéder aux critiques.)

Joker Heath Ledger The Dark Knight

Qui rira le dernier ?

Des bandes dessinées américaines aux films en passant par les jeux vidéo et les séries d’animation, le Joker est partout, tout le temps. Il fascine, autant que Batman, depuis trois quarts de siècle. Retour sur sa création, son évolution et ses nombreuses apparitions.

Le 21 juillet 1866, Victor Hugo débute, à Bruxelles, l’écriture d’un nouvel ouvrage : L’Homme qui rit. Presque trois ans plus tard, le roman philosophique est publié en France. Le personnage principal, Gwynplaine, est un saltimbanque défiguré, mutilé au niveau de la bouche notamment, donnant l’illusion d’un sourire forcé en permanence. En 1928, le réalisateur d’origine allemande Paul Leni dévoile son adaptation cinématographique muette avec Conrad Veidt dans le rôle de Gwynplaine. Bill Finger, le co-créateur de Batman et son principal scénariste à ses débuts, donne en 1940 une photographie de l’acteur (en noir et blanc) à Bob Kane, le dessinateur désormais crédité comme concepteur du Chevalier Noir. L’encreur de l’époque, Jerry Robinson, propose une carte à jouer d’un Joker pour finaliser la création. L’ennemi le plus célèbre et iconique de Batman est né, la paternité étant attribué aux trois artistes. En extrapolant, on peut affirmer que d’une certaine façon, c’est le fruit de l’imagination d’un des écrivains français les plus célèbres et réputés qui a servi de base embryonnaire au désormais incontournable Joker.

Image 01
L’acteur Conrad Veidt et la première apparition du Joker
dans Batman #1 en 1940 (dessiné par Bob Kane & Jerry Robinson)

Bill Finger lui apporte des origines en 1951 (dans Detective Comics #168) en créant le fameux Masque Rouge, plus connu sous son nom originel : Red Hood (qui sera repris en 1989 dans Killing Joke et modernisé en 2014 par Scott Snyder dans Batman #0 puis dans l’arc L’An Zéro). Le mythe dit que l’inspiration du fameux heaume rouge, brillant et lisse est venue à nouveau d’un écrivain français réputé : Alexandre Dumas. C’est la dernière partie du livre Le Vicomte de Bragelonne, publié de 1847 à 1850, qui fermait la trilogie entamée avec Les Trois Mousquetaires, qui aurait fourni au scénariste de comics sa matière brute : il y est en effet question du fameux Homme au masque de fer.

Une absence totale de moralité

image-02Plus de 75 ans après sa création, le Clown du Crime est devenu un personnage à part entière de la culture populaire. Outre sa perpétuelle apparition dans les bandes dessinées Batman et Detective Comics, parmi les titres les plus emblématiques, durant plusieurs décennies, c’est à la fois l’écriture du personnage, sa psychologie atypique, son absence totale de moralité et son essor à travers d’autres supports artistiques qui ont contribué à sa renommée. Il fascine et séduit autant qu’il repousse et effraie. Miroir déformé d’un héros solitaire et sombre, il se veut fantasque et coloré. Certains le considèrent comme fou, d’autres l’estiment habile manipulateur, doué d’une rare intelligence.

Dès sa création pour le premier numéro de la série Batman en 1940 (le justicier est né un an avant dans le numéro #38 de Detective Comics), ses auteurs souhaitaient un ennemi « fort » et qui laisserait une trace pour cette nouvelle publication. Bien malin, l’éditeur, DC Comics, décida de ne pas tuer le Clown dès sa première apparition (chose très fréquente à l’époque pour les ennemis de Batman). Fou furieux, manipulateur, tueur sans remords : la première version du Joker, jusqu’en 1942, est, quelque part, assez proche de l’imaginaire collectif. Il « s’assagit » ensuite jusqu’en 1954, devenant un « simple » bouffon trouvant un attrait aux farces et attrapes, tout en restant cet ennemi flamboyant et unique.

Dès lors, le Comics Code Authority, organisme de censure, contraint indirectement à une disparition du Joker (mieux que d’avoir eu une version trop ringarde et aseptisée), remplacé par des monstres de science-fiction ou fantastiques, afin de coller avec le registre de genre du Batman de l’époque. Cela durera près de quinze ans. L’Arlequin de la Haine continue de défier le Goliath de Gotham à travers les planches et connaît un regain de popularité en 1966, grâce à la série télévisée  de ABC, où l’acteur Cesar Romero lui prête ses traits. Du pur nanar dans lequel le terrible ennemi paraît bien ridicule. Mais cela lui permet d’accroître son aura et de se faire connaître par davantage de personnes.

[Couverture de Detective Comics #69 par Jerry Robinson en 1942. L’’une des rares montrant le Joker tenant des armes à feu.]

La mort de Robin

C’est en 1989 que le Joker acquiert définitivement son statut de Némésis culte. Deux raisons à cela. La première se joue outre-Atlantique, au Pays de l’Oncle Sam, dans les chapitres #426 à #429 (décembre 1988 à janvier 89) de la série Batman : le Joker tue Robin. Il s’agit alors du deuxième Robin, alias Jason Todd, qui succéda à Dick Grayson (un nom un peu plus connu du « grand public » puisqu’il était le Robin originel devenu un super-héros à part entière sous l’alias Nightwing). Dans cette histoire, intitulée Un Deuil dans la Famille (publié pour la première fois en France en 2003 puis réédité en 2013 par Urban Comics, l’éditeur actuel des aventures du Dark Knight), ce sont les lecteurs eux-mêmes qui ont scellé le sort du second side-kick de Batman à travers un vote massif organisé par DC Comics ! Une drôle de façon de faire pour l’époque mais qui restera dans l’histoire de la bande dessinée américaine.

Comics Batman 10 Un Deuil dans la Famille Comics Batman 20 The Dark Knight Returns  Comics Batman 22 Arkham Asylum

Si cette mort, d’une violence inouïe, accentue le statut de méchant du Joker et marque à jamais la mythologie de Batman, l’histoire n’est paradoxalement pas la plus emblématique du Caped Crusader. Jim Starlin, son scénariste, met en scène un Batman au cœur de la politique et du Moyen-Orient. Il faut attendre 2002 pour entrevoir le retour de Jason Todd, dans l’excellent ouvrage Hush, écrit par Jeph Loeb, avant de le voir se concrétiser dans Under the Red Hood, sous la plume de Judd Winick, en 2005 (tous deux disponibles chez nous sous les titres Silence et L’Énigme de Red Hood, toujours chez Urban Comics). La mort de Robin survient après trois années de publications où le Joker a littéralement pris un tournant radical.

En effet, dans les comics, aux États-Unis tout du moins, le Joker est devenu une entité résolument sombre, violente et menaçante. Pire qu’à l’accoutumée. Il y a donc eu, en 1989, Un Deuil dans la Famille mais les prémices de cette version extrêmement dérangeante sont apparus en 1986, dans The Dark Knight Returns de Frank Miller (Sin City, 300…). On y découvrait, dans un futur hypothétique, un Joker incapable de vivre, totalement dépressif, depuis la disparition (volontaire) de Batman. Le Clown retrouve goût à la vie uniquement lorsque le Chevalier Noir refait son apparition. C’est dans ce comic book, que Miller suggère (en premier) la mort de Robin par la main du Joker. L’artiste polémique récidivera quinze ans après dans The Dark Knight Strikes Again, une suite nettement inférieure, où il fera carrément de Dick Grayson… le Joker !

Un Joker au sommet de la folie

batman killing jokeAprès The Dark Knight Returns, qui deviendra culte et constituera un pilier du monde des comics, sort en 1988 Killing Joke, de Brian Bolland et Alan Moore (Watchmen, V pour Vendetta…). Le Joker est alors au sommet de sa folie : il kidnappe Gordon, l’humilie, tire sur sa fille Barbara (Batgirl), et est ainsi responsable de son handicap (elle deviendra Oracle en étant condamnée à rester sur un fauteuil roulant). Cette version extrêmement noire (et désormais reniée par Moore) sous-entend même que le Joker aurait violé la fille du commissaire… Une adaptation animée sort ce mois-ci (MàJ : le 3 août 2016). Dans la foulée, Grant Morrison écrit son formidable Arkham Asylum, publié en 1989, qui vient accroître l’aura maléfique du Joker. Les méandres et errances de Batman dans le célèbre asile, où il a peur de céder à sa propre folie face à un Joker plus survolté que jamais.

Le même auteur laisse entendre dans Batman #663, à travers des bribes de la thèse d’Harleen Quinzel, que le Joker n’a pas de personnalité propre ni d’ego mais plutôt des « super-personnalités ». Cette plongée au cœur de la folie dans Arkham Asylum inspirera le jeu vidéo éponyme qui sera mis en vente pile vingt ans après.Comics Batman 28 Joker Anthologie Dans cet autre média, le Clown du Crime occupe une place prépondérante. S’inspirant des comics précités et récupérant les doubleurs des dessins animés (Mark Hamill en VO, Pierre Hatet pour la VF), la saga Arkham sera un succès critique et public.

Il faut attendre 2005 pour lire une nouvelle version de la première apparition du Joker, soixante-cinq ans après sa naissance. Elle est intitulée L’Homme qui rit (The Man Who Laugh en version originale), nom qui évoque clairement l’œuvre de Victor Hugo et le film de 1928 (qui bénéficia, pour l’anecdote, d’un passable remake français fin 2012, avec Marc-André Grondin dans le rôle-titre). Dans cette histoire, Gordon et Batman alternent les monologues intérieurs (de la même façon que Batman : Année Un, par Miller) et son auteur, Ed Brubaker, distribue la carte de la folie en modernisant à peine son socle d’inspiration : l’énigmatique Joker annonce des morts à la télévision, celles-ci ont lieu aux heures dites, comme dans Batman #1 de 1940. Les deux sont à (re)lire dans l’indispensable Joker Anthologie, toujours chez Urban Comics.

« Il incarne la peur des clowns maléfiques »

« Le Joker touche des publics différents, à des degrés divers et pour des raisons diverses. Pour le public plus jeune, il incarne la peur des clowns maléfiques : leur côté étrange, leur maquillage…, souligne l’éditeur Yan Graf qui a travaillé sur cet ouvrage. Mais le Joker est aussi un symbole d’anarchie, poursuit-il. Les personnages de méchants charismatiques sont légion dans la culture populaire et ces dernières années, les assassins insensibles ou psychopathes ont remporté les faveurs du public. Ils produisent une sorte de fascination/répulsion et depuis longtemps, on sait que le spectateur ou le lecteur aime se placer dans les pas d’un meurtrier. Le Joker est l’un de ces personnages flamboyants qui vivent sans repère moral, il est celui qui rejette toutes les règles ou toutes les valeurs sur lesquelles on bâtit une société civilisée. De plus, il ridiculise les autorités, à commencer par Batman. C’est le fou de la cour du roi mélangé à un artiste de la mort. Sa complexité en fait un personnage aux multiples facettes. »

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C’est donc avec quatre œuvres cultes publiées entre 1986 et 89, The Dark Knight Returns, Killing Joke, Arkham Asylum et Un Deuil dans la Famille, que le lectorat des aventures de l’homme chauve-souris découvre non pas un nouveau visage ou une nouvelle version du Joker mais un stade jamais atteint auparavant en termes de danger. L’ennemi emblématique, qui avait déjà tué auparavant, devient un miroir menaçant. Il s’en prend directement à l’entourage de Batman. On découvre une psyché le voulant proche de l’homme chauve-souris, voire indispensable. Sans Batman, il n’existerait pas. Mais sans le Joker, Batman n’existerait-il sans doute pas non plus ? À cette interrogation, Tim Burton viendra ajouter son grain de sel, ou plutôt son grain de folie.

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La seconde salve qui fait grimper le Joker sur les hautes marches de la culture populaire (après cet enchaînement de comics noirs) est bien entendu l’interprétation magistrale de Jack Nicholson dans le film réalisé par Tim Burton en 1989 et sobrement intitulé Batman. Ce n’est pas la première fois que le Joker apparaît à l’écran : Cesar Romero le jouait, comme évoqué plus haut, dans la célèbre série débutée en 1966 avec Adam West, qui s’acheva deux années après, au bout de trois saisons suivi d’un film nanar devenu culte par la force des choses, principalement par son côté kitch. Le Joker était donc déjà connu d’une partie de la population (en plus des lecteurs réguliers des bandes dessinées, bien sûr, sans oublier les quelques produits dérivés de l’époque) mais il n’avait jamais été montré aussi sombre et menaçant, hors productions papiers.

C’est d’ailleurs avec le long-métrage de Burton que la « Batmania » va réellement commencer, surtout en France. Pour surfer sur le succès, le film bénéficiera évidemment d’une suite (Batman Returns/Le Défi — davantage dramatique et à l’esthétique gothique très soignée, avec un style plus Burtonien que jamais, qui a déplu aux producteurs) et surtout la création d’un nouveau et formidable dessin animé. Le Joker y est particulièrement mis en avant et doublement accessible (aux enfants et aux adultes). Les jeux vidéo et l’arrivée des comics en France favorisent une fois de plus le développement du personnage.

Jack Nicholson campe un Joker mythique

jack_nicholson_the_jokerJack Nicholson, 52 ans à la sortie du film, n’a plus rien à prouver en tant qu’acteur. Il a reçu un Oscar pour son rôle dans Vol au-dessus d’un nid de coucou en 1975 et surtout, il a déjà offert une incarnation de la folie pure dans le célèbre film de Stanley Kubrick sorti en 1980 : Shining. Le quinquagénaire vole la vedette au Chevalier Noir, fadement interprété par Michael Keaton. Grand succès critique et public, avec 400 millions de dollars de recettes, cette nouvelle mouture de Batman au cinéma, résolument plus sombre (en adéquation, donc, avec les comics de l’époque), dévoile au monde entier le génie du Joker. Si le film a vieilli par bien des aspects, la performance de Nicholson, son terrible visage et ses inoubliables costumes, font encore mouche.

Dans l’esprit des gens, le Joker EST Jack Nicholson. Il ne peut en être autrement. Un truand de base considéré comme fou, qui deviendra littéralement et physiquement le Joker après un jet de produit chimique reçu dans le visage, et évidemment sa célèbre chute dans une cuve d’acide, le tout causé par Batman lui-même. L’homme veut semer un certain chaos dans la ville, sans raison aucune. Il est plutôt « comique » avec des sautes d’humeur violentes, forcément. Il possède même une certaine élégance. Offense suprême : il a lui-même tué les parents de Bruce Wayne, lorsqu’il s’appelait Jack Napier et était âgé d’une vingtaine d’années (une « trahison » pour les fans des aventures sur papier puisqu’il a été maintes fois confirmé que Thomas et Martha Wayne succombent sous le feu de Joe Chill). C’est donc le (futur) Joker qui va créer Batman, avant que celui-ci ne contribue à la naissance du Joker. Ce dernier lance dans le film : « Je vous ai fait ! » Ce à quoi le célèbre justicier répond : « Tu m’as fait en premier. » L’existence de l’un va de pair avec l’autre, la boucle est bouclée.

Presque vingt ans plus tard, le regretté Heath Ledger personnifie le Clown du Crime dans une version se voulant très plausible, dans le second opus de la trilogie de Christopher Nolan. The Dark Knight, sorti en 2008, fait suite à Batman Begins dont la fin annonçait la venue à Gotham dudit Joker. Les fans hurlent et déchantent : personne d’autre que Nicholson ne peut jouer le Joker.

Mark Hamill (Luke Skywalker) est fan

image-14-pierre-hatetEntre-temps il y a eu l’excellente série animée de Bruce Timm et Paul Dini. Le Joker était doublé par Mark « Luke Skywalker » Hamill pour la version originale, un rôle qu’il a rempli dans bon nombre d’autres productions d’animations ou encore dans la célèbre saga de jeux vidéo Arkham (tout du moins, dans les trois du studio de Rocksteady : Arkham Asylum, Arkham City et Arkham Knight — en France c’est Pierre Hatet qui s’en est chargé sauf, comme le célèbre Jedi, pour Arkham Origins, où Stéphane Ronchewski, le doubleur de Heath Ledger a officié à sa place — dans chaque jeu le Joker est remarquablement mis en avant). Mark Hamill confiait : « Dans toute ma carrière, il est le personnage le plus stimulant, gratifiant et plaisant que j’ai eu à incarner. » En France, c’est donc la voix de Pierre Hatet qui s’impose en très peu de temps. Cet acteur de théâtre, connu pour être la voix française du Doc Brown de la trilogie Retour vers le Futur, juge « formidable ce qu’a fait Mark Hamill. Mais je ne m’en suis jamais inspiré et je l’ai peu écouté… »

Déclaration plus surprenante encore : « Je ne savais pas vraiment qui été le Joker quand j’ai commencé à le doubler. En revanche, je connaissais  »L’Homme qui rit » de Victor Hugo grâce au théâtre. C’est d’ailleurs grâce à mes performances de comédien sur scène que j’ai été choisi pour devenir la voix du Joker. » Une voix désormais indissociable du personnage dans l’imaginaire des petits et des grands. « Des enfants me reconnaissent et me demandent de faire un rire ou le célèbre ‘‘Mon Batounet’’ encore aujourd’hui,  confie Pierre Hatet dans sa résidence parisienne avec sourire. J’ai découvert le Joker sur papier il y a deux ans grâce à un ouvrage,  »Joker Anthologie ». Personne ne m’a guidé pour trouver LA voix et je n’ai pas non plus cherché à connaître le personnage dans les bandes dessinées. Quand j’aborde un doublage, je suis comme un acteur qui rentre dans un rôle. J’ai essayé de trouver une vérité dans le Joker, je l’ai ensuite imposée et tout s’est fait naturellement. »

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Le comédien n’a malheureusement pas été convié à doubler le Joker dans Suicide Squad (MàJ : c’est Paolo Domingo qui l’a fait) ni dans le dessin animé Killing Joke (MàJ : Marc Saez s’est attribué le rôle), tous deux sortant cet été. « Une pétition a circulé sur Internet (MàJ : à découvrir sur ce lien, et lire cet article —même s’il est approximatif par bien des aspects— pour mieux comprendre). On ne m’a pas appelé, j’attends que le téléphone sonne… J’ai bien conscience, en toute modestie bien sûr, d’avoir marqué plusieurs générations, alors je le redoublerai avec plaisir. Je suis très attaché au personnage. » Sur la folie du Joker, Pierre Hatet a son hypothèse : « À mon avis, il est intelligent et calculateur, c’est le Prince du Crime face au Prince de la Vertu. C’est un méchant jaloux. Par opposition à Batman, le Prince de la Justice, dont le Joker admire la pureté et l’honnêteté, le Clown deviendra le Prince du Mal. »

[Pierre Hatet, fière voix de la version française du Joker à son domicile © Thomas Suinot ]

Batman et le Joker, unis à jamais

Durant plusieurs décennies, du côté des comics, maints auteurs se sont interrogés  sur l’identité réelle du Joker. Pas son identité civile mais son vrai but, sa véritable interaction avec Batman. Pour certains artistes, il est tout simplement le double version maléfique de l’homme chauve-souris. L’un ne peut vivre sans l’autre. L’un est responsable du destin de l’autre. Ils sont le miroir d’une même personnalité, chacune correspondant à un extrême. Une vision particulièrement soulignée dans Killing Joke et dans le moins connu Batman : Secrets, de Sam Kieth.

    Batman Secrets Batman le deuil de la famille Batman 4 L'An Zero 1ere partie Batman Mascarade Endgame Fini de Jouer Tome 7

Plus récemment, c’est Scott Snyder qui évoquera cette confrontation quasi fraternelle, à travers les tomes 3 à 5 puis 7 de la série Batman (chez Urban Comics à nouveau). Soit dans Le Deuil de la Famille, L’An Zéro puis Mascarade. Entre 2011 et 2015, le scénariste a livré une version moderne du Joker tout en gardant l’esprit d’origine. En mai et juin 2016, à la fin de la série Justice League, juste avant que l’éditeur DC Comics n’opère un nouveau relaunch, nommé Rebirth (une opération visant à repartir de zéro dans ses séries), on a appris qu’il n’y avait pas un mais trois Jokers différents depuis que Batman est devenu le justicier de Gotham City…

Le Dark Knight profite donc de sa nouvelle série (tout juste publiée aux États-Unis et qui arrivera très certainement début 2017 en France) pour enquêter sur cette révélation, plutôt cohérente et très excitante. L’éditeur Yan Graf la trouve amusante car « elle valide le découpage choisi dans Joker Anthologie, qui mettait en valeur l’évolution du personnage à travers différentes phases, de maitre chanteur assassin à tueur en série en passant par braqueur de banque déluré ! ».

Heath Ledger fait taire les « haters »

the-dark-knight-the-joker-heath-ledger-batmanRetour en 2008 : la performance d’Heath Ledger vient à bout des haters. Christopher Nolan avait d’ailleurs prévenu avant la sortie du film : son Joker serait finalement très sérieux. On revient à l’inévitable question qui hante les fans : le Joker est-il un fou doué d’une intelligence sans faille, ou bien d’un génie intelligent avec « quelques » accès de folie, une folie passagère ? Feint-il d’être fou ? A-t-il une logique ? Le mystère demeure dans chaque œuvre qui le met en avant. Son identité ? Comme dans la plupart des livres, il la modifie selon son bon vouloir.

On note toutefois qu’ici, le Joker se maquille lui-même et que son sourire provient de cicatrices (causées par son père ou lui-même, nul ne sait), tandis que chez Tim Burton et dans la majorité des comics, la peau du Joker est définitivement blanche et ses cheveux verts (après la plongée dans l’acide). Ledger sera oscarisé à titre posthume, éclipsant totalement le travail de ses collègues. Dans The Dark Knight, le Joker se rapproche d’un anarchiste terroriste, trouvant en Batman un défi à sa hauteur. Il va lui prouver que le monde peut basculer dans la folie, dans le chaos, du jour au lendemain, qu’on abrite en chacun de nous un fou et que l’unique intérêt de la vie et de le laisser s’échapper… Ce « style » et le look de cette version du Joker sont repris par  Lee Bermejo (scénariste et dessinateur) dans sa bande dessinée au titre simpliste : Joker.

Coup de tonnerre en avril 2015 : la première photo du Joker version Jared Leto pour Suicide Squad est mise en ligne. L’annonce de la présence du talentueux acteur dans le célèbre rôle avait moins décontenancée qu’à l’époque de Ledger, chacun ayant retenu la leçon. En revanche, la photo dévoilant un Joker couvert de tatouages et avec des dents argentées fait immédiatement rager les éternels haters. Les premières vidéos atténueront un peu ces critiques. Faut-il rappeler que dans certains comics le Joker est tatoué (comme dans All Star Batman : le jeune prodige, de Jim Lee et Frank Miller) ? Il ne paraît pas non plus illogique qu’il se soit fait refaire une mâchoire que Batman lui a cassée de nombreuses fois ?

Jared Leto proposera quelque chose de différent

Cette troisième version cinématographique (quatrième en comptant le nanar de 1966) développe le même schéma que dans les comics : le Joker est à l’unisson de la folie. Et il existe plusieurs formes de folie, la différence d’approche entre Nicholson et Ledger en étant la plus belle preuve. Nul doute que Leto, sous l’égide de David Ayer (Fury) pour son escadron de la mort, apportera quelque chose de novateur, qui se retrouvera cristallisé dans l’esprit commun. On murmure déjà qu’il apparaîtra dans les autres productions cinématographiques de DC Comics : le film The Batman porté par Affleck et peut-être même dans Justice League, prévu pour fin 2017.

Le mythe se réinvente sans cesse, comme dans toutes les bonnes variations d’un même thème occulté pendant des décennies. « À ce stade, il est comme Jésus, estime Jared Leto. Une icône. Un mythe. Il s’agit de se montrer à la hauteur. » L’acteur a envoyé en cadeau un rat à Margot Robbie durant le tournage. Elle y joue sa muse : Harley Quinn. Autre offrande, pour Will Smith (Deadshot) : des préservatifs usagés… Une rumeur démentie par le principal intéressé un an après la sortie du film ; on évoque plutôt un magazine pornographique à la place. Moins trash mais irrévérencieux quand même. Jared Leto a sa façon bien à lui de déstabiliser ses partenaires hors écran ! « Au départ je suis retourné à la source et j’ai lu autant de comics que je le pouvais. Mais je devais dépasser cela. Car, à chaque nouvelle incarnation, le personnage s’est redéfini. À chaque fois, l’essence du Joker est là mais elle change. Après avoir compris cela, il fallait passer à la transformation physique, expliquait plus sérieusement, le chanteur de Thirty Seconds to Mars. C’était un honneur de me voir proposer un tel rôle. Le Joker est dans la culture populaire depuis plus de 75 ans. Je suis le dernier en date à l’interpréter, avec de glorieux prédécesseurs. Il fallait que je prenne des libertés, que j’expérimente des choses. Le réalisateur m’a autorisé à lâcher prise, ça n’a pas de prix ! »

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« Sans Batman, le crime n’est plus amusant ! », clame le Joker dans un épisode de la série d’animation, sous la plume de Paul Dini. Une citation qui ouvre l’excellent beau livre « Tout l’art du Joker » (encore et toujours chez Urban Comics). Un crime peut-il être amusant sans Batman ? Selon la série télé Gotham (Fox), oui. Une version brouillonne du Joker est apparue dans la deuxième saison, donc à l’époque où Batman n’existait pas (le feuilleton met en avant les débuts de Gordon à Gotham City). Un certain Jérôme a tout pour être le futur Joker (outre le look et d’autres éléments, il annonce ses morts à la télévision, comme dans le tout premier comic book) mais, sans en dévoiler trop, il ne participera finalement qu’à l’ébauche de celui-ci. « La création du Joker est une histoire beaucoup plus large et épique que ne le réalisent les gens. À mesure que la série avancera, ils verront comment une mythologie est née, comment une sorte de comportement culturel a été créé, menant au Joker lui-même. Jérôme est la graine de ce dernier », soutenait Bruno Heller, le showrunner de la série.

Le Joker se réinvente à sa façon, sensiblement différent à chaque nouvelle apparition artistique, sous une forme ou une autre. Son identité reste un mystère. Son but ultime est-t-il de répandre la folie ou de défier encore et toujours Batman ? C’est fou, après plus de trois quarts de siècle, on ne sait toujours pas vraiment qui il est mais il continue — et continuera — de fasciner un bon bout de temps. Pierre Hatet n’hésite pas à citer Victor Hugo : « L’Homme qui rit est un homme mutilé, on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement. » On s’en contentera encore des années avec plaisir.

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cine-saga-14Cet article est initialement paru dans Ciné Saga #14, en août 2016 (pages 32 à 39).
Couverture ci-contre ainsi qu’un aperçu ci-dessous de la mise en page de l’ensemble de l’article, qui a été légèrement modifiée pour la version imprimée .

Quelques mises à jour ( « MàJ ») ont été ajoutées pour la reprise sur le site en novembre 2016.
Deux brefs ajouts ont également été rédigés en plus (la mention de la BD Joker et la dernière phrase de conclusion — que j’aimais beaucoup et qui avait été enlevé dans le magazine).
Les images et photos d’illustration ne sont pas forcément les mêmes pour avoir, ici, une plus belle unité visuelle.

Un petit encadré « À savoir » indiquait ceci : Thomas Suinot est le fondateur et unique rédacteur du site www.comicsbatman.fr. La plupart des livres mentionnés dans cet article sont chroniqués sur ce site.

Un « Top 10 des plus grands méchants des comics » était avant cet article (pages 16 à 21). Le Joker y avait la première place avec ce petit texte, de Raphaël Nouet : Que serait Batman sans le terrible Joker ? La principale arme du plus grand des méchants est son cerveau, contaminé par une folie par moments contagieuse. Lui ne rêve pas de gouverner la Terre ou d’anéantir l’univers, simplement – et c’est déjà beaucoup ! – de faire souffrir son prochain. Le Mal dans toute son horreur, dont la carrière est décortiquée dans les pages 32 à 39 […] suivi d’une nouvelle mention de mon nom et du site.

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(1) — J’ai également rédigé, pour ce même numéro, un article sur Star Wars : Rogue One ainsi qu’une interrogation sur le renouvellement, possible ou non, de la Science-Fiction au cinéma.

Depuis juillet 2016, j’écris régulièrement pour le magazine Ciné Saga et sa déclinaison orientée série (Séries Saga). Niveau comics, j’ai évoqué Walking Dead dans un numéro thématique à la célèbre série télé avec des zombies. Le reste est à découvrir sur mon site personnel, avec les titres de mes contributions pour chaque magazine avec parfois la lecture des articles.

Je suis extrêmement fier de cette étude de cas. C’est une très belle « récompense » que m’a offert le travail effectué sur ce site depuis bientôt cinq ans. Grâce à mes articles, j’ai pu en écrire un sur ma passion, publié dans un magazine édité à 30.000 exemplaires et disponible partout en France ! Même si j’ai déjà eu de nombreuses publications « papier » par le passé, je ne peux que me réjouir de celle-ci, qui a évidemment une forte importance.

Un très très grand merci à Pierre Hatet et Geneviève, ainsi qu’à Clémentine et Yan Graf d’Urban Comics. Disponibles, chaleureux et réactifs, nul doute que cet article n’aurait pas eu la même « qualité » sans eux. Merci à Raphaël sans qui rien n’aurait été possible, et à Franck pour sa relecture et ses corrections.

Une version plus allégée de cette étude a été publiée sur Le Huffington Post le 18 décembre 2016.

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