Batman Infinite – Tome 2 : État de terreur (1ère partie)

Suite de Joker War, Batman Infinite a démarré avec un premier tome de bonne facture, pas forcément révolutionnaire ou original sur le fond mais avec quelques nouveautés sympathiques (dont des nouveaux personnages) et, surtout, il était très séduisant sur la forme. État de terreur poursuit la série avec une intrigue étalée dans deux volumes (le premier en vente depuis fin mars 2022, le second prévu pour juin 2022). Découverte et critique.

[Résumé de l’éditeur]
Gotham City est en passe d’instaurer la loi martiale ! Bien malgré lui, Batman a fait le jeu de l’Épouvantail qui, après un an de préparation, a déclenché une attaque coordonnée sur Gotham City en manipulant Simon Saint et Peacekeeper-01. Mais d’autres forces sont à l’œuvre avec l’émergence d’un Anti-Oracle qui diffuse des fake news sur tous les canaux et appelle les habitants de Gotham à céder à la terreur et à la violence dans les rues de la ville !

[Début de l’histoire]
Pas besoin de détailler davantage, le résumé de l’éditeur et la critique ci-dessous suffisent.

[Critique]
La composition du tome est assez particulière. Pour faciliter la lecture, abordons-la dans l’ordre chronologique choisi par l’éditeur. État de terreur (1ère partie) s’ouvre sur un prologue dédié à Miracle Molly, introduite dans le tome précédent de Batman Infinite. Ainsi, Batman Secret Files : Miracle Molly #1 (son titre VO) s’étale sur une quarantaine de pages et montre le passé de Molly, alias Mary Kowalski. James Tynion IV signe évidemment le scénario de sa énième création (et il est bien plus inspiré que pour les origines de Punchline, cf. Joker War – Tome 2). Les dessins et l’encrage sont assurés par Dani, la couleur par Lee Loughridge. La partie graphique est clairement le point fort de ce segment, proche d’une bande dessinée franco-belge indépendante, bien loin des productions mainstreams et leur classicisme stylisé et chromatique (qui peut bien sûr être soigné et réussi).

Côté histoire, on navigue entre présent et flash-back. On comprend mieux la personnalité de Molly – plutôt attachante – et la voie que propose le collectif Unsanity : perte de mémoire de son « ancien moi » pour renaître dans sa forme la plus pure et complète de soi, transhumanisme assumé, corps organique et éventuellement électronique… Et bien sûr un mouvement plutôt anarchiste fondé sur l’émancipation et le diktat de la société actuelle. Il y a, forcément, une résonance assez forte avec notre ère moderne (le récit est plus ou moins féministe aussi). Il n’y a strictement aucune allusion à Batman ou même à Gotham, on reste complètement en marge de l’intrigue principal. Cela n’entache pas le récit, découvrir Mary/Molly est très plaisant et enrichit rétroactivement le volume précédent (dans lequel cet épisode aurait eu davantage sa place qu’ici puisque Molly apparaît peu dans ce second volume).

Place après à Batman Fear State Alpha #1, cette fois dessiné et encré par Riccardo Federici, colorisé par Chris Sotomayor – on en reparle plus loin – et toujours écrit par Tynion IV. On revient en arrière (à nouveau) pour voir la première rencontre entre Simon Saint et Jonathan Crane, alors enfermé à Arkham. Un court passage qui lève brièvement le voile sur le plan de l’Épouvantail, établi longuement en amont, désireux de retrouver le matériel du Chapelier Fou et d’être directement nommé et reconnu pour le futur état (Futur State, tout le monde l’a ?) de peur qu’il souhaite bâtir, en connexion avec le réseau et l’argent de Saint. Le titre reprend ensuite où s’était achevé le premier tome. On retrouve donc Batman prisonnier de Crane, Harley à la recherche d’Ivy avec Molly, le Peacekeeper en fuite, Montoya en conflit avec le maire Nakano (qui a instauré le programme « Magistrat », laissant trop d’autorité à une entreprise privée pourvu d’une milice dangereuse) et Barbara qui assiste impuissante à un message diffusé partout provenant de… l’Oracle ! S’il ne s’agit bien sûr pas de la justicière, le discours alarme la population : Batman y est déclaré mort et l’annonce stipule qu’il ne faut pas croire le « Magistrat » ni le gouvernement, qu’il faut se préparer à la guerre !

Clairement le chapitre qui contextualise efficacement les enjeux et la situation actuelle si on avait oublié le tome précédent et qui fait avancer la narration de façon pertinente : Poison Ivy est de retour, l’Anti-Oracle est prometteur, quelques têtes connues (ré)apparaissent (Orphan, Spoiler, Catwoman et un mystérieux potentiel justicier – qui devrait être, en toute logique, le Batman noir issu de Futur State (pas encore lu par l’auteur de ces lignes)). Graphiquement, le ton est plus « doux », presque feutré grâce à une colorisation proche de pastelles voire carrément de crayons de couleurs. De quoi connoter fortement avec le précédent épisode ! Mais, une fois encore, ce n’est pas déplaisant, juste non homogène.

Retour à l’équipe artistique habituelle de la série Batman pour le chapitre #112 : Jorge Jimenez au dessin et à l’encrage, Tomeu Morey à la couleur. Un segment dans la droite lignée du précédent, qui poursuit ce qui a été entamé, avec une mise en avant de Simon Saint et, surtout, le retour du Chevalier Noir (pas besoin de le détailler davantage). Les planches sont toujours aussi élégantes, propulsant Queen Ivy et l’Épouvantail au rang des ennemis sublimés graphiquement et qui marqueront durablement la mythologie de Batman. L’illustration de couverture de ce deuxième tome provient d’ailleurs d’ailleurs d’un dessin pleine planche et non d’une couverture classique ou variante (cf. dernière image de cette critique).

Un autre Batman Secret Files s’ajoute aux épisodes, sur Peacekeeper-01 cette fois, toujours écrit par James Tynion IV mais avec Ed Brisson en complément. Dessin et encrage de Joshua Hixson, couleur de Roman Stevens. Comme pour Molly, on navigue entre le passé de Sean, son héritage paternel lourd à assumer, ses échecs pour redorer le blason familial, son sauvetage « héroïque » lors de l’attaque d’Arkham, son retour en Peacekeeper… et le présent où il est simplement en fuite, reprenant donc son statu quo à la fin de l’opus précédent. L’ensemble se lit bien, développe un personnage secondaire de prime abord sympathique et montre encore une nouvelle forme graphique (à la fois avantage et défaut de l’entièreté du livre – on y reviendra).

À nouveau l’équipe habituelle pour la suite (Batman #113 – nommé par erreur #109 dans la BD) puis une incursion chez Nightwing (#84), scénarisé par Tom Taylor (très bon auteur prolifique : DCEASED, Injustice, Suicide Squad Rénégat et, bien sûr, Nightwing Rebirth/Infinite). Les dessins sont cette fois assurés par Robbi Rodriguez et la couleur par Adriano Lucas. Nightwing rejoint Gotham suite à un message crypté d’Oracle mais, forcément, comme ça ne provient pas de Barbarta, il s’agit d’un piège…

Heureusement, le célèbre side-kick retrouve son mentor. Si ce chapitre apporte un peu de légèreté (merci Dick), il reste pour l’instant au stade d’une parenthèse héroïque inachevée et prendra sens dans le prochain tome (qui contiendra les deux épisodes suivants de la série Nightwing). À noter que l’histoire se déroule peu après Nightwing Infinite – Tome 1 (pas encore chroniqué). Enfin, on retrouve un ultime chapitre de Batman (#114) en guise de conclusion de l’ouvrage, toujours aussi élégant et soigné dans sa partie graphique. L’action est omniprésente, extrêmement bien découpée et fluide. Les angles de vues et partis pris visuels sont un régal, très immersifs et cinématographiques.

En synthèse, ces sept épisodes ont été rassemblés sous le titre État de Terreur (et les sous-titres prologue puis chapitres 1 et 2, puis interlude (sur Peacekeeper-01) et à nouveau chapitres 3 à 5). L’ensemble tient évidemment la route, en droite lignée du tome précédent. Seule ombre au tableau : le rythme décousu, peu aidé par son introduction et son interlude qui cassent une certaine dynamique de récit, sans oublier l’armée de dessinateurs – tous talentueux – qui annulent également une certaine cohérence graphique qu’on constatait jusqu’au tome précédent (incluant les Joker War).

Néanmoins, le récit reste palpitant, l’Épouvantail est exploité différemment avec une approche très politique (rappelant le projet d’Ozymandias dans Watchmen !), la présence de fake news et la bascule vers une sécurité accrue et des milices robotiques omniprésentes rappellent à la fois notre ère moderne tout en flirtant habilement avec un brin de science-fiction (donc d’anticipation). La figure de l’homme chauve-souris continue d’évoluer bon gré mal gré grâce à son allié de fortune, Ghost-Maker – sur lequel on a bien du mal à se positionner : comme déjà évoqué dans d’autres critiques (du tome 3 de Joker War notamment), il est apparu soudainement, était soit-disant ancré dans la mythologie de Batman depuis des années puis est devenu le bras droit quasiment indispensable au justicier, permettant d’avancer aisément voire trop facilement parfois…

Si Harley Quinn était présente dans le volume précédent, elle fait ici un peu de figuration, aux côtés de Poison Ivy – superbement croqué par Jimenez. Même Molly apparaît peu, excepté l’épisode d’ouverture qui lui est consacré. C’est Barbara Gordon qui occupe une place plus prononcée au rayon des protagonistes féminines. Il faut dire qu’entre Batman, Ghost-Maker, Nightwing, l’Épouvantail, le Peacekeeper-01 (et un nouveau), Simon Saint et d’autres hommes, difficile de naviguer de façon équilibré. Mais le titre tient ses promesses et pourra surtout être jugé une fois cet arc terminé. Rendez-vous donc le 17 juin prochain pour la suite et fin de cet État de Terreur avec les épisodes complémentaires : la suite de la série Batman bien sûr (#115 à #117), celle de Nightwing (#85-86) et les deux récits complets Batman – Fear State – Omega #1 (Alpha/Omega, forcément…) et un autre Batman Secret Files : The Gardener #1.

Ce second volume de Batman Infinite ne déçoit pas, ne révolutionne pas forcément les comics sur Batman mais arrive paradoxalement à offrir quelque chose d’assez singulier, toujours passionnant et jouit d’excellents dessins et styles graphiques différents. Si l’intrigue principal avance « un peu », il faudra obligatoirement lire la suite avant d’émettre un jugement définitif (MàJ : l’ensemble vaut le coup si on accorde autant voire plus d’importance à l’aspect visuel, au niveau de l’histoire, malgré certains segments assez intéressants et inédits, l’ensemble reste sur quelque chose d’assez convenu et un peu expéditif dans sa dernière ligne droite, cf. critique du tome 3). Gotham y est toujours aussi séduisante, différente – plus colorée mais tout aussi anxiogène – à mi-chemin entre le rétro-futuriste et le steampunk. Une vision singulière qui apporte une satisfaction par rapport à l’urbanisme habituelle de la mégalopole.

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 25 mars 2022.

Contient Batman Secret Files – Miracle Molly #1, Batman – Fear State – Alpha #1, Batman #112, Batman Secret Files – Peacekeeper-01 #1, Batman #113, Nightwing #84, Batman #114

Scénario : James Tynion IV + collectif (cf. critique)
Dessin & Encrage : Jorge Jimenez + collectif (cf. critique)
Couleurs : Tomeu Morey + collectif (cf. critique)

Traduction & Introduction : Jérôme Wicky & Thomas Davier
Lettrage : Makma

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