Joker – Fini de rire

Fini de rire propose deux récits autour du Joker : Sain d’esprit (en quatre chapitres formant une centaine de pages) qui, comme son nom l’indique, propose un Joker sain d’esprit, ainsi que L’avocat du diable, dans lequel Batman doit innocenter son pire ennemi et donc être « l’avocat du diable » (initialement publié en one-shot et se déroulant, lui aussi, sur une centaine de pages). Cette histoire avait déjà été publiée par Semic sous forme de hors-série en février 2020 (couverture de l’époque tout en bas de cette critique). L’éditeur précise en préambule : réalisés respectivement en 1994 et 1996, les deux récits présents dans cet album mettent en scène le Chevalier Noir face à son plus grand ennemi à deux moments de leur existence. Le premier revient sur les premières années et rencontres des deux adversaires, le second se situe au présent, alors que Batman fait équipe avec un nouveau Robin (nda : Timothy Drake) et que la précédente Batgirl est devenue Oracle après avoir été agressée par le Joker dans le fameux Killing Joke. (Re)découverte.

[Résumé de l’éditeur – ]
Le Joker est enfin parvenu à ses fins : il a tué Batman au cours d’un duel explosif ! Mais à présent que son plus cher ennemi n’est plus que lui reste-t-il à faire de ses journées ? Ainsi, l’ancien Clown Prince du Crime devient Joe Kerr, un simple citoyen de Gotham, et ne tarde pas à tomber amoureux. Mais l’ancien maniaque est-il véritablement devenu sain d’esprit ?

[Histoire — Sain d’esprit]
Le résumé juste au-dessus colle parfaitement au début du récit, il n’y a rien d’autre de particulier à évoquer, c’est amplement suffisant.

[Critique]
N’y allons pas par quatre chemins : Sain d’esprit a beau être « sympathique », il a plutôt mal vieilli… Faute à un scénario réitéré depuis en nettement meilleur (White Knight), à un rythme en demi-teinte (on s’attarde sur des choses peu intéressantes et on survole celles qui le sont) et éventuellement (pour certains) les dessins un peu « vintage » — que l’auteur de ces lignes a apprécié. Autre problème : de nombreuses références à des artistes ou acteurs humoristiques et… leur traduction (compliquée au demeurant, personne n’est à blâmer). Voici ce qu’on peut lire en début d’ouvrage de la bouche du Joker par exemple : « Je leur donne une petite pincée de Fernand Raynaud, un soupçon de Louis de Funès et je saupoudre d’un peu de Raymond Devos ». En version originelle, ce sont Lou Costello, Harry Langdon et Dennis Day qui sont mentionnés. Plus loin on retrouve « Harold Lloyd, Laurel & Hardy, Charlie (Chaplin), Martin & Lewis ». Des noms qui ne parleront évidemment pas à tout le monde… Si Louis de Funès, Laurel & Hardy ou encore Charlie Chaplin ont un côté intemporel et sont connus de la plupart des Français, pas sûr qu’un lectorat (surtout s’il est jeune) sache qui sont Harold Lloyd, Martin & Lewis ou même Fernand Raynaud et Raymond Devos — à partir des trentenaires peut-être ? Quels noms auraient été plus judicieux ? Des comiques contemporains ? Des Français ? Difficile de jauger mais force est de constater que toutes ces mentions cassent une immersion déjà difficile.

Côté traduction, si l’on accuse souvent (à raison) Panini Comics d’être mauvais sur ce point, on retrouve quelques expressions un peu étrange ici aussi. Comme par exemple un criminel qui s’exclame « Oh… Flûte de zut ! » en voyant Batman ! Ne pouvait-on pas traduire ça par un « Oh… Putain de merde ! » ou quelque chose du genre ? Personne ne dit « Flûte de zut ! », encore moins un malfrat. D’autant que le scénario évoquera plus tard un viol, entre autres thèmes plutôt « durs »… Pas besoin donc d’éviter un langage « adulte » ou une vulgarité évidente…

Passées ces quelques anecdotes, que vaut vraiment ce récit ? Comme plus ou moins dit, ce n’est pas excellent, ce n’est pas mauvais non plus. Ce n’est pas divulgâcher de confirmer que… Batman n’est pas mort. On s’en doute avant d’entamer le comic mais on le sait immédiatement dans la lecture puisque quelques cases après sa mort (supposée), son corps est retrouvé en vie par deux enfants qui le confient à une femme médecin (comme par hasard…). Quelques planches plus loin, c’est toute la convalescence de Bruce qui est mise en avant. Aucune surprise donc sur ce sujet et c’est dommage, il aurait sans doute fallu conserver un certain suspense et montrer davantage le quotidien de Gordon et Alfred sans leur ami/allié (c’est survolé quelques cases à peine… — même si elles sont belles).

« S’il n’y a pas de Batman à rendre dingue,
à quoi ça sert, d’être dingue ?

Je… Je crois que je vais vomir.
Je crois que je vais pleurer.

Mais je ne peux pas, le maquillage serait foutu.
Mais ce n’est pas du maquillage.
C’est moi ! »

Au cœur de l’ouvrage : la folie (ou non) du Joker. Si sa « guérison » est beaucoup trop soudaine — dès la mort de Batman il redevient presque normal — son état psychologique suivi au quotidien gomme un peu ce défaut. On constate évidemment que le Joker est toujours fou et qu’il se bat jour après jour pour que sa figure du Mal ne reprenne pas le dessus ; de quoi générer une certaine empathie pour le criminel !

Le traitement narratif demeure un peu bancal (comme dit, certaines choses vont trop vites, d’autres sont trop longues) mais il y a de jolis passages, comme une pleine planche dans les pensées torturées du Joker (cf. tout en bas de cette page). De même, on peut théoriser une énième fois si le Joker est fou « à cause » de Batman ou non. C’est tout ce segment qui aurait dû être enrichi, plus sombre et détaillé. En effet miroir, côté Bruce/Batman, on retrouve un homme aimant les choses « simples » et nouant une idylle intéressante avec Lynn (un personnage qu’on ne retrouvera plus du tout dans d’autres séries sur le Chevalier Noir, dommage).

Ainsi, les deux romances qui naviguent dans le livre, l’une entre Rebecca et Joseph/Joker, l’autre entre Lynn et Lazare/Bruce, auraient gagnées — elles aussi — à être explorée. C’est peut-être là LE défaut de Sain d’esprit, il est trop épuré de quelques épisodes bienvenus… Avec deux à huit chapitres complémentaires, le lecteur aurait été plongé plus longtemps et de façon plus palpitante dans ce statu quo inédit.

Le récit tient en effet en quatre chapitres (Batman : Legends of the Dark Knight #65-68)  : Emporté par le courant, Apprendre à nager, Remonter à la surface et Le déluge. Certaines incohérences et improbabilités sont jugées dans un premier temps comme de la paresse d’écriture avant de comprendre leurs justifications à posteriori (qu’on ne dévoilera pas ici). Même si certaines demeurent un peu « faciles ».

Difficile de s’extasier donc, tant il y a plusieurs petits éléments ici et là qui ne convaient pas totalement mais la bande dessinée conserve un certain charme, « vintage » dans ses dessins d’une part, assurés par Joe Staton (co-créteur de Huntress), et dans sa situation si singulière d’autre part, inédite pour l’époque, signée J.M. DeMatteis (Justice League International). En synthèse, Sain d’esprit a trouvé une quinzaine d’année après sa publication un héritier moderne plus abouti, fascinant et réussi dans l’œuvre qu’est White Knight.

[Histoire — L’avocat du diable]

Une série de timbres illustrés de célèbres comédiens décédés est en circulation. Le Joker s’insurge : il n’est pas représenté dessus ! Dans Gotham, certains habitants meurent empoisonnés après avoir léché ces timbre, leur visage restant figé du terrible rictus souriant du Clown du Crime.

Une opération signée le Joker pour Batman, Robin et le GCPD, qui arrivent à capturer le criminel fou lors d’une de ses attaques contre des employés postaux.

Problème : le Joker n’a aucun rapport avec l’empoisonnement des timbres !
Pire : les morts continuent malgré l’arrestation du célèbre criminel et la mise en retrait des timbres.

Le Joker est jugé pour ces meurtres qu’il n’a pas commis et condamné à la peine de mort. Il va être conduit pour la première en prison à Blackgate (et non à l’asile à Arkham).

Batman sait que son pire ennemi n’a pas commis ces meurtres.
Il va enquêter pour découvrir la vérité.
Pour « défendre » son pire cauchemar.
Il va devenir… l’avocat du diable.

[Critique]
Cette fois, c’est l’inverse, le script est particulièrement soigné, original et audacieux mais ce sont les dessins (plus particulièrement la colorisation — on y reviendra) qui gâchent un peu le tout. Néanmoins rien à redire côté écriture : la centaine de pages se lit très bien, c’est rythmé, avec un certain sens du suspense et un ensemble plutôt mystérieux. Batman qui doit prouver l’innocence de sa Némésis est stimulant comme jamais !

Les notions de justice et vengeance sont une fois de plus mises en avant dans un contexte de la mythologie du Dark Knight relativement spécifique. En effet, comme évoqué en début d’article, chez les Gordon, le traumatisme de Killing Joke est encore frais : Barbara (devenue Oracle) refuse ainsi d’aider ses alliés et Gordon ferme volontairement les yeux sur la « vérité » de l’affaire. On retrouve aussi un nouveau Robin, Timothy Drake, qui fait ses premières armes sur cette enquête peu banale et doit suivre les recommandations de son mentor.De son côté, le Clown du Crime est savamment retranscrit, tantôt drôle, tantôt colérique, faisant peur tour à tour pour diverses raisons. Incontournable pour les fans de l’ennemi emblématique.

Il est dommage de dévoiler (en dessin dans un premier temps) le coupable (un « inconnu » qui plus est) dès le début de l’histoire. Il aurait été intéressant de conserver son aura énigmatique plus longuement — ce qui, paradoxalement, est tout de même brillamment accompli mais on n’en dira pas plus plus. Nul doute qu’en utilisant la galerie de vilains emblématiques (comme le Pingouin, Double-Face et l’Homme-Mystère), le récit aurait pu se hisser parmi les titres cultes et « connus » du grand public au fil du temps. Gageons que cette réédition aide en ce sens.

Batman à Gordon :
– Il n’est pas coupable. Il n’a rien à voir avec les timbres empoisonnés, ni avec la tentative d’extorsion. […]
J’ai toujours cru que vous préfériez la justice à la loi. Le Joker risque la peine de mort pour un crime qu’il n’a pas commis.
Il l’a méritée une bonne centaine de fois. Cette fois-ci, il n’y coupera pas.
– Vous savez que ça ne fonctionne pas comme ça.
– Ouais. Mais ça devrait. Au moins cette fois.

L’avocat du diable est écrit par Chuck Dixon, scénariste fin connaisseur du Chevalier Noir qui a œuvré sur de nombreux titres comme les sagas Knightfall et No Man’s Land par exemple, ou encore les excellents Robin – Année Un et Batgirl – Année Un. Il est aussi le co-créateur de Bane. Une pointure donc, dont le texte passionne d’emblée.

C’est son fidèle compère Graham Nolan qui a la charge des dessins, lui aussi a travaillé sur Knightfall, entre autres. Si Nolan a un trait plutôt simple et précis, il perd en crédibilité dès que les visages sont en gros plans… Pire : la colorisation, visiblement effectuée avec les débuts du numérique, est particulièrement affreuse, surtout sur les visages à nouveau. Le comic serait très certainement meilleur en noir et blanc, lui conférant une ambiance plus sombre qui siérait à ravir au titre.

Ce récit a lui aussi trouvé une sorte d’héritier moderne dans l’excellent huitième tome de la série Batman Rebirth (Noces Noires) dans lequel (dans sa deuxième partie) Bruce Wayne fait partie des jurés d’un procès contre Mr. Freeze, arrêté par Batman. Wayne doit convaincre ses pairs que le Chevalier Noir ne représente pas la justice et « défendre » indirectement son ennemi !

[Conclusion de l’ensemble]
Malgré les défauts inhérents et évidents aux deux histoires, il serait dommage de passer à côté de Joker – Fini de rire pour plusieurs raisons. Son prix abordable tout d’abord (19€ les 200 pages), la singularité et l’originalité des deux titres ensuite (un Joker sain d’esprit puis un Joker à innocenter), le charme vintage des dessins enfin.

On ajoute bien volontiers que le titre est sans aucun doute incontournable pour les fans du Clown Prince du Crime (peut-être un peu moins pour les férus du Chevalier Noir uniquement, un peu en retrait). C’est aussi une curiosité intéressante pour ceux qui ont aimé les très contemporains White Knight et le second acte de Batman Rebirth – Noces Noires car on trouve, d’une certaine façon, dans Joker – Fini de rire les prémices de ces deux récits désormais cultes ! On recommande donc la découverte tout en ayant à l’esprit que ce n’est pas ça qui révolutionnera/a révolutionné l’industrie ou le personnage du Joker.

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 28 août 2020.

Scénario : J.M. DeMatteis (1), Chuck Dixon (2)
Dessin : Joe Staton (1), Graham Nolan (2)
Encrage : Steve Mitchell (1), Scott Hanna (2)
Couleur : Digital Chameleon (1), Pat Garrahy et Heroic Age (2)

(1) Sain d’esprit
(2) L’avocat du diable

Traduction : Jean-Marc Laîné
Lettrage : Cromatik Ltée – Île Maurice

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Ci-dessus, la couverture de la précédente édition française (chez Semic) de L’avocat du diable, second segment de Fini de rire.

 

 

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