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Batman Arkham – Poison Ivy

Pamela Isley, alias Poison Ivy est à l’honneur dans le deuxième opus de la collection Batman Arkham ! La célèbre empoisonneuse (ou éco-terroriste selon les périodes éditoriales) est au centre de onze récits (ainsi qu’une double page et des « fiches signalétiques »), majoritairement issus des années 1990 et 2000 (à l’exception de sa première apparition dans un épisode de 1966), incluant un très long chapitre de soixante-dix pages environ (L’ombre d’un doute). De quoi offrir un bel éventail d’histoires pour cette antagoniste charismatique trop souvent reléguée au second plan. La sélection propose du beau monde côté artistes avec quelques scénaristes connus, comme Neil Gaiman et Paul Dini, mais aussi des dessinateurs de renom comme Guillem March (Catwoman) et Stjepan Šejić (Harleen).

Prenez garde à Poison Ivy !Batman #181 (1966)
Scénario : Robert Kanigher | Dessin : Sheldon Moldoff

Une mystérieuse nouvelle ennemie apparaît à Gotham : Poison Ivy ! Séduisant tous les hommes et usant de produits chimiques pour aveugler ses victimes, elle partage un double objectif. D’un côté, elle veut devenir la criminelle numéro de la ville, pour cela elle doit prendre la place des trois femmes les plus belles et dangereuses du moment : Libellule, Aranéide et Halisidote. D’un autre côté, elle veut « simplement » partager sa vie avec un homme la méritant : elle hésite entre Batman et… Bruce Wayne !

Personnage immédiatement charismatique, Poison Ivy a plus ou moins « mal vieilli » en relisant sa première apparition. Pour coller à l’époque, la bande dessinée est très bavarde, justifiant chaque action de tous les protagonistes, aussi bien en bulle de narration qu’en paroles et dialogues explicites – ce qui est toujours un peu pénible mais conserve tout de même un certain charme. Le propos un brin sexiste fait un peu tâche aujourd’hui… mais les dessins sauvent l’ensemble et puis, c’est historique, c’est la première fois qu’on voit Ivy ! Encore mal définie, il n’est pas question de manipuler la flore pour l’Empoisonneuse – qui mettra des décennies avant d’être entièrement caractérisée, cf. conclusion générale en fin de critique – mais son look « chlorophylle » est déjà présent. On apprécie l’effort de langage soutenu habilement traduit, délicieusement vintage… L’histoire, quant à elle, n’est pas très passionnante mais divertit ; c’est déjà ça.

 

PavaneSecret Origins V2 #36 (1989)
Scénario : Neil Gaiman | Dessin : Mark Buckingham

Un inspecteur doit interroger Poison Ivy, enfermée en prison. Objectif : comprendre qui est l’Empoisonneuse, quelle est sa véritable identité, ses missions, etc. Tous les rapports d’enquête (FBI, CIA, GCPD…) ont des informations contradictoires. Mais l’homme va-t-il résister aux charmes d’Ivy ?

Nettement plus moderne (forcément vu l’année de publication), on se surprend à « suivre » Ivy dans ses récits : sont-ils fictifs ? réels ? exagérés ? Difficile de savoir et c’est ce qui donne un certain charme à cette petite bande dessinée qui tente élégamment de caractérisée Pamela, en proie à une certaine folie. Graphiquement, on n’a pas forcément l’impression de lire un comic book mais presque une œuvre indépendante, on ne croise d’ailleurs aucun super-héros, ni Batman et Robin (seulement le temps de deux ou trois cases en flash-back qui fait écho au segment précédent) ni Green Lantern qui est en couverture avec Ivy pourtant (la première partie de ce Secret Origins #36 lui était consacrée). Bref une seconde entrée en matière efficace.

Effet de SerreLegends of the Dark Knight #42-43 (1993)
Scénario : John Francis Moore | Dessin : P. Craig Russell

Un homme se suicide lors d’une soirée de charité où Bruce Wayne est présent. En enquêtant sur les raisons qui ont poussé la victime à se donner la mort, Batman comprend que Poison Ivy est probablement derrière cet acte. Pourtant, Pamela Isley se déclarait guérie et, malgré, son ancienne idylle avec le Chevalier Noir, elle est peut-être elle aussi manipulée…

Deux chapitres plutôt bien écrits et dessinés servent une histoire un brin convenu, dont les prénoms franco-français de certains personnages (Dominique, Victor…) sonnent un peu « faux » mais on apprécie énormément l’emprise d’Ivy sur Batman, tout en finesse, ajoutant des nuances d’empathie envers l’Empoisonneuse, ou plutôt l’Ensorceleuse, fragile et un peu perdue elle aussi. On regrette juste qu’elle reste en costume civil tout au long des épisodes (à de rares exceptions près sur la fin). Sa relation avec Batman et les tourments de ce derniers sont la force de ce récit, qui prennent le dessus sur les quelques clichés ambulants liés au côté séduction féminine/emprise masculine.

Année UnBatman : Shadow of the Bat Annual #3 (1995)
Scénario : Alan Grant | Dessin : Brian Apthorp

Depuis un an, Bruce Wayne arpente les rues de Gotham City la nuit en tant que Batman. Il commence à bâtir une réputation de justicier dans la ville. Sa route croise celle de Poison Ivy, envoûtante jeune femme à laquelle le milliardaire n’est pas insensible. Qui est-elle ? Comment les hommes tombent-ils, littéralement, sous son charme ?

Probablement LE titre le plus intéressant (jusqu’ici) qui alterne habilement les premiers pas du Chevalier Noir et ceux de l’Empoisonneuse, il manque encore « l’origine de ses pouvoirs », rapidement esquissée le temps d’une ou deux cases mais on la voit (enfin !) en pleine capacité de contrôler les plantes et d’injecter du poison (des champignons poussent sur ses victimes). L’ensemble est brillamment dessinée, explosant parfois en pleine page ou double pages (dont une verticale, cf. illustration en fin de la critique) quelques séquences d’action ou d’intimité. Clairement un titre important qui n’a pas pris une ride ! On apprécie aussi l’humour d’Alfred, l’enthousiasme d’un Bruce Wayne pas encore abîmé ou lassé et quelques allusions sympathiques à Batman, la série animée ou d’autres clins d’œil à la mythologie d’Ivy, comme le trio d’ennemies féminines de sa première apparition réincarné ici en groupe de rock.

La loi de la jungleBatman : Poison Ivy #1 (1997)
Scénario : John Francis Moore | Dessin : Brian Apthorp

Réfugiée sur une île avec la faune et la flore, Poison Ivy jure de se venger quand des mercenaires incendient la nature… À Gotham, Bruce échange avec un de ses amis entrepreneurs créateur de parfum…

Un récit assez long comportant les qualités et défauts de son époque. La proposition graphique peine à satisfaire, faute à une colorisation numérique semi-réussie et des traits assez quelconque. Le titre est très convenu et prévisible – ça fonctionne rarement un « nouveau collègue » de Wayne… – , néanmoins il apporte une évolution non négligeable pour Ivy (sexualisée comme jamais ici) : on se prend d’empathie pour elle puisque ses desseins ne sont pas foncièrement « mauvais », Batman lui-même échange sur le sujet avec sa rivale. Une parenthèse avec Killer Croc, lui aussi sensible à la verdure, se révèle intelligente. L’Empoisonneuse amorce le tournant qui la nuancera davantage que les sempiternelles crimes pour se faire de l’argent, l’approche écologique commence ici. Un chapitre important donc, malgré ses défauts.


Fruit de la PassionThe Batman Chronicles #14 (1997)
Scénario : Andrew Helfer | Dessin : Cully Hamner

Enfermée à Arkham, Ivy conçoit d’étranges créatures mi-animales, mi-florales : des petits rongeurs ressemblant fortement à des plantes… Un des gardiens de l’asile décide d’en offrir à sa fille.

Sans aucune doute l’épisode le moins passionnant, très court (neuf pages) aux dessins un peu « brouillon » et à l’histoire vite expédiée voire confuse… On peut clairement faire l’impasse dessus même si les fans d’Ivy (qui sont là pour lire tout ce qui tourne autour d’elle) seront peut-être satisfaits.

Le PariBatman : Gotham Knights #14 (2001)
Scénario : Paul Dini | Dessin : Ronnie Del Carmen

Enfermées à Arkham, Harley et Poison Ivy se lancent un pari amusement mais un peu risqué : l’empoisonneuse estime que chaque homme du pénitencier peut tomber sous son charme et l’embrasser !

On replonge dans l’univers du dessin animé de Batman puisque Paul Dine signe le scénario, Bruce Timm l’illustration de couverture – les dessins de la bande dessinée sont assurées par Ronnie Del Carmen, qui s’efforce d’approcher du style de Timm avec une certaine réussite. Initialement, ce court récit (huit pages seulement) est paru en noir et blanc dans Batman Black & White mais a été mis en couleur pour l’occasion (on ignore par qui en revanche). L’histoire se déroule quand Harley est encore férocement amoureuse de son poussin. Pour cause, le titre est sorti en avril 2001, bien loin de l’émancipation actuelle de l’ancienne docteur… mais l’histoire est autant centrée sur elle qu’Ivy qui trouve ici une amorce humoristique très bienvenue. À noter qu’Urban avait déjà publié ce segment dans un hors-série de Batman Univers consacré à Harley Quinn.

Entre l’arbre et l’écorceBatman : Gotham Knights #15 (2001)
Scénario : Devin K. Grayson | Dessin : Roger Robinson

Poison Ivy contrôle plusieurs personnes présentes lors d’une soirée caritative visant à préserver les forêts. Parmi les invités : le père de Timothy Drake et sa nouvelle compagne. Batman et Robin arrivent sur les lieux…

Autant tourné vers le troisième Robin – encore à ses débuts visiblement même si le personnage existait depuis une douzaine d’années – que sur l’Empoisonneuse, on retrouve ce qui fonctionne « bien » : Ivy y apparaît radical dans son combat écologique (elle n’hésite pas à tuer) mais ce qu’elle tente de sauver est tout à fait respectable. Son échange avec un Robin jeune mais déjà mature conclut bien cet épisode, visuellement très agréable avec quelques découpages bien sentis et des teintes émeraudes efficaces.

L’ombre d’un douteBatman/Poison Ivy : Cast Shadows #1 (2004)
Scénario : Ann Nocenti | Dessin : John Van Fleet

Tandis qu’Ivy tente une guérison à Arkham, un riche homme d’affaires est en train de faire construire le plus haut gratte-ciel de Gotham City. De quoi masquer le soleil et la lumière… si précieux pour les citoyens et bien sûr pour Pamela.

Épisode très long (près de soixante dix pages), volubile (inutilement au début) mais très prenant, doublé d’une proposition graphique très séduisante et une lisibilité de l’ensemble très « cinématographique ». L’histoire est un peu convenue de prime abord mais bénéficie du capital sympathie d’Isley/Ivy puis de sa relation avec Batman : le duo est efficace et sert le récit avec une certaine pointe de mélancolie (une fois de plus, on comprend les intentions de l’Empoisonneuse, son combat est louable). Les teintes sépias tout le long confèrent une atmosphère anxiogène qui épouse à merveille la fiction, épique quand elle se lâche dans des scènes d’exposition ou d’action, magistralement servie à la fois par des décors proche du photo-réalisme et de la colorisation (a priori effectuée par le dessinateur Van Fleet même si ce n’est pas confirmé). Seuls quelques visages aux traits anguleux et gras cassent un peu « l’ambiance » mais l’identité visuelle de l’ensemble reste un régal.

DéfloréeJoker’s Asylum : Poison Ivy #1 (2008)
Scénario : J. T. Krul| Dessin : Guillem March

Depuis Arkham, le Joker conte une histoire, intitulée Déflorée, revenant sur Poison Ivy : ses origines et son combat actuel.

Rien de neuf sous le soleil de Gotham ici, un condensé de ce qu’on connaît déjà sur Ivy servi par les dessins de Guillem March (la série Catwoman (Renaissance)), donc avec forcément plein de belles jeunes femmes – même si on a connu l’artiste plus inspiré dans le même registre –, les amateurs de jolies courbes seront séduits, les autres y verront un énième sexisme maladroit qui s’était pourtant éloigné de la caractérisation du personnage (est-on obligé de dessiner Pamela/Ivy nue quasiment tout au long de la bande dessinée ?). Reste quelques échanges amusants et un Batman moins habile que d’habitude.

La justicière verteSecret Origins V3 #10 (2015)
Scénario : Christy Marx | Dessin : Stjepan Šejić

Pamela Isley rend visite à une cultivatrice de maïs, voisine malgré elle d’une entreprise versant des produits nocifs sur les récoltes…

Encore une fois un récit « origine » sur Ivy, il y en a clairement un peu trop dans l’ouvrage (on y reviendra en conclusion). Néanmoins, il permet d’apprécier le superbe style de Stjepan Šejić, qu’on retrouvera quelques années plus tard sur le titre Harleen (qu’on recommande), dans lequel intervenait déjà Ivy avec ce nouveau look, encore plus abouti – il est étonnant de ne pas avoir inclut ce segment dans Harleen justement, peut-être parce que le dessinateur-auteur avait prévu toute une histoire sur Ivy avant de l’abandonner…

Les origines de Poison IvyCountdown #37 (2007)
Scénario : Scott Beatty | Dessin : Stéphane Roux

Une ultime double page sur… les origines et l’histoire de Poison Ivy, décidément ! L’intérêt se situe dans les dessins du Français Stéphane Roux et des sagas essentielles conseillées pour explorer d’autres récits sur l’Empoisonneuse (presque identiques entre la VO et la VF). Les archives de la Suicide Squad (vol. 3), Batman – No Man’s Land puis New Gotham, Gotham Girls et Harley & Ivy sont ainsi cités (Paul Dini Présente Batman – Tome 1 également mais en mention par rapport à une connexion textuelle), tous disponibles chez Urban Comics.

Deux « fiches signalétiques » concluent l’ouvrage, chacune composée d’un dessin d’un long texte biographique.

Conclusion générale :

L’avant-propos d’Urban Comics retrace le parcours éditorial d’une figure féminine mal définie durant des années. Créée tardivement (juin 1966, au moment de la diffusion de la série TV à succès), Poison Ivy est assimilée à une séductrice fatale, intelligente et armée d’un « stimulateur de plantes ». C’est durant les années 1980 qu’elle obtient l’identité de Pamela Lillian Isley, dotée de pouvoirs (« phéromones agressives et immunité totale ») avant d’être enfin « réellement » caractérisée dans Batman, la série animée, soit dans les années 1990.

L’approche éco-terroriste misanthrope influence les auteurs de comics tout en nuançant la personnalité d’Ivy : elle aide et sauve certains habitants de Gotham (on pense à la saga No Man’s Land par exemple) ou rejoint Harley Quinn et Catwoman dans diverses aventures. Elle noue une relation tantôt amicale, tantôt amoureuse avec l’ancienne compagne du Joker (on recommande d’ailleurs la série d’animation Harley Quinn pour l’efficacité du duo Ivy/Quinn). Uma Thurman l’a interprétée dans Batman & Robin en 1997 – en allumeuse ridicule.

L’Empoisonneuse mériterait aussi bien une nouvelle adaptation moderne au cinéma (dans une des suites de The Batman ?) qu’une histoire en comics qui « ferait date ». En effet, le combat radical écologique (et féministe) d’Ivy est un puissant écho à l’actualité, on pourrait aisément s’y projeter. Le personnage serait légitime d’avoir ces honneurs et serait redoutablement plausible et fascinant avec cette approche réaliste, surfant sur les enjeux de notre monde moderne et en adéquation avec notre temps. Qui s’y collera ?

À l’instar de Selina Kyle/Catwoman, Pamela Isley/Poison Ivy est donc souvent croquée comme le cliché de « la femme fatale », une séductrice mortelle. L’évolution du personnage est en ce sens passionnante. Subsiste une frustration : ce qu’il s’est déroulé avec le Dr. Woodrue, responsable (tour à tour) de sa peau verdâtre, de son contrôle de la flore, de son immunité au poison tout en pouvant en prodiguer elle-même, etc. Cet évènement est relaté uniquement lors d’une ou deux cases en flash-back sans que l’on voit (et donc sache) vraiment ce qu’il s’est produit…

Par rapport au contenu VO, Urban Comics fait l’impasse sur deux épisodes de 1978, A Kiss of Death Times Three et A Poison of the Heart (World’s Finest Comics #251-252) ainsi qu’un de 1981, A Sweet Kiss of Poison (Batman #1981). Idem pour deux segments plus récents, un sans titre issu de Gotham City Sirens (#8 en 2010) et l’évident The Green Kingdom (Detective Comics #23.1 en 2013, déjà publié en kiosque). Un choix étonnant donc mais qui permet d’être remplacé par cinq autres titres (toute la seconde moitié de l’ouvrage presque) qui sont clairement dans le haut du panier.

En synthèse et sans surprise, Batman Arkham – Poison Ivy est un incontournable pour les amoureux de l’Empoisonneuse. On aimerait encore d’autres titres, plus longs et aboutis, dans d’autres collections (seul un hors-série de l’époque kiosque lui fut consacré). Pour ceux qui n’accrochent pas plus que ça à cette ennemie, il n’est évidemment pas utile de lire cet ouvrage, d’autant qu’on y trouve peu le Chevalier Noir.

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 3 décembre 2021.

Scénarios et dessins : collectif (voir critique)
Traduction : Thomas Davier, Xavier Hanart et Jérôme Wicky
Lettrage : Moscow Eye et Makma

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Page de la collection Batman Arkham sur le site.

 

 

 

Batman Arkham – Le Sphinx

Ce cinquième volume (sur six) de la collection Batman Arkham se concentre sur Le Sphinx, alias The Riddler en VO, ou encore L’homme-mystère en français ou E. Nigma (de son vrai nom Edward Nigma). Comme les précédents tomes, celui-ci reprend une partie du contenu de son homologue US. Découverte et critique des neuf histoires qui composent le titre, depuis l’apparition du Sphinx en 1948 à son évolution moderne des dernières années, de Bill Finger à Scott Snyder, en passant, entre autres, par Neil Gaiman et Chuck Dixon.

 

Le SphinxDetective Comics #140 (1948)
Scénario : Bill Finger | Dessin : Dick Sprang

Un nouvel ennemi fait son apparition dans Gotham : le Sphinx ! Féru de devinettes, il n’hésite pas à provoquer Batman et Robin pour annoncer ses crimes. Mais Edward Nigma triche pour réussir ses défis et s’assurant la victoire.

La toute première apparition du Riddler ! Forcément, il y a un petit aspect vintage qui prête à sourire en lisant les échanges entre Batman et Robin, entre les protagonistes qui expliquent bien ce qu’ils sont en train de faire pour ne pas dérouter le lecteur. Le charme nostalgique des comics de l’époque… Du reste, au-delà d’être un récit important qui a façonné un ennemi entré au panthéon de la galerie de vilains de Gotham, le chapitre réussit à tenir en haleine et proposer une certaine originalité (surtout au moment de sa publication) avec moins de violence, pas d’armes à feux mais simplement de la ruse. Indispensable pour découvrir les origines du Sphinx !

Le concours de casse-tête criminels !Detective Comics #142 (1948)
Scénario : Bill Finger | Dessin : Dick Sprang

Le Sphinx promet des récompenses pour ceux qui résoudraient ses énigmes. Citoyens, malfrats et policiers se ruent donc dès qu’ils réussissent à trouver la solution des énigmes (peu compliquées) du criminel. En réalité, Nigma profite de ses mouvements de foule pour commettre des vols et faciliter sa fuite grâce aux attroupements !

Suite quasi directe de l’épisode précédent, on reste dans la même veine sur la forme et le fond (avec un travail de traduction à souligner, cf. conclusion générale). En deux épisodes, le (pas encore) célèbre ennemi est croqué et incarné. Mais à ce stade de publication, il pourrait être un énième vilain aléatoire ou interchangeable. C’est d’ailleurs presque ce qu’il se produit car le Sphinx disparaît du parcours éditorial de Batman chez DC Comics pendant presque dix-sept ans puisqu’il réapparaîtra uniquement en 1965, juste à temps pour gagner en popularité et être choisi pour faire partie de la distribution de la série TV des années 1960.

La mort de Batman !The Brave and the Bold #183 (1982)
Scénario : Don Karr | Dessin : Carmine Infantino

Le Sphinx reçoit une mystérieuse aide pour s’évader du pénitencier de Gotham. En parallèle, un vieil auteur de romans est kidnappé, un jeu de cartes est laissé pour Batman qui va devoir suivre un jeu de pistes, aidé par… le Sphinx ! L’improbable alliance va devoir se serrer les coudes pour savoir qui se cache derrière cette mise en scène rappelant, forcément, celle du Riddler…

Après deux chapitres de l’Âge d’Or des comics, place à (la fin) de l’Âge de Bronze et son tournant « moderne », déjà un peu sombre et avec une approche « réaliste ». Ici, le Chevalier Noir s’allie avec le Sphinx, dans un récit hautement bavard, parfois compliqué en terme de logique mais, in fine, plutôt habile et original avec une vraie relation inédite entre le héros et son ennemi. Nigma conserve toujours son justaucorps vert moulant pourvu de points d’interrogations mais a troqué ses éléments vestimentaires violets pour du noir. Un épisode efficace, qui tranche avec les deux précédents, inaugurant un tournant dans ce recueil.

« Quand » est une porte ? – Les origines secrètes du SphinxSecret Origins Special #183 (1989)
Scénario : Neil Gaiman | Dessin : Bernie Mireault

Une équipe de télévision est conviée dans un entrepôt où se situent tous les accessoires et ustensiles géants qu’a utilisé le Sphinx durant sa carrière. Le célèbre Riddler les accueille même pour répondre à leur question et narrer ses origines.

À l’époque de la publication de ce chapitre (octobre 89), la veine « Grim and gritty » est entamée dans le parcours éditorial du Chevalier Noir qui a enchainé les succès critiques et commerciaux, les désillusions mythiques et les virages radicaux : The Dark Knight Returns (1986), Année Un (1987), Killing Joke (1988), Un Deuil dans la Famille (1988-89) – Arkham Asylum (1989) arrivera quelques semaines après « Quand » est une porte ? écrit par le célèbre Neil Gaiman. Pourtant ici, pas d’approche sombre, pas de Batman violent ; il est même absent de l’épisode. Nigma revisite ses origines en les contant lui-même, mentionnant quelques anecdotes lues juste avant dans l’ouvrage. Jouant aussi bien avec les mots et les fausses énigmes que l’approche graphique, très « arty/indépendante » et extrêmement colorée, ce chapitre sonne à la fois comme une conclusion à une longue ère du Sphinx dans les comics et un nouveau départ. In fine, on ne comprend pas trop où veut en venir l’auteur… Pétard mouillé ? Plus ou moins, le chapitre a le mérite de proposer un parti pris singulier mais clivant. On note aussi l’utilisation du nom Nashton, parfois emprunté ou échangé à Nigma. En synthèse, l’épisode le plus étrange de la bande dessinée, à la fois frustrant (on y apprend rien et il ne débouche sur rien) mais hypnotisant.

Questions à choix multiples !Detective Comics Annual #8 (1995)
Scénario : Chuck Dixon | Dessin : Kieron Dwyer

Enfermé à Arkham, Nigma raconte à ses interlocuteurs (derrières un miroir sans tain) son histoire. Son passé, ses envies, son désir vital d’être respecté…

On revisite (encore) les origines du Sphinx – en VO le surtitre du chapitre se nomme Year One – mais cette fois à travers un peu plus d’une cinquantaine de pages et sous le prisme un plus « dark » pré-annoncé et collant davantage à l’époque. Ici, Nigma convoque son enfance banale, brimée par d’autres écoliers d’un côté, assoiffé de connaissances d’un autre, cherchant «simplement » à être respecté à défaut d’être (re)connu. Il martèle qu’il n’a aucun talent, si ce n’est sa fascination et facilité à résoudre des devinettes et, quand il n’y arrive pas, à tricher pour gagner. En somme, rien de très nouveau (surtout après avoir lu les histoires précédentes) mais clairement la meilleure origin story qui n’a pas vieilli. Cet épisode est publié en juillet 1995, soit quelques jours après la sortie du film Batman Forever où le Riddler était incarné par Jim Carrey, dans une veine nettement plus proche de la série TV des années 1960 (et, de facto, des premiers comics sur le célèbre vilain). D’autres comics surferont sur ce regain de popularité, comme le chapitre ci-après, mis en vente également en juillet 1995 pour accompagner le long-métrage.

La boîte aux devinettesBatman : Riddler #1 (1995)
Scénario : Matt Wagner | Dessin : Dave Taylor

Le Sphinx est extrêmement populaire : il anime chaque semaine une émission clandestine qu’il diffuse à la télévision. Dans celle-ci, il soumet son public à des devinettes et jeux trash afin de colporter des rumeurs sur une personnalité de Gotham. Les risques sont extrêmes : Nigma dévoile des secrets morbides, changeant radicalement la réputation de ses cibles. La prochaine ? Bruce Wayne… En parallèle, Batman et Gordon enquêtent pour trouver le lieu d’enregistrement de l’émission et arrêter une bonne fois pour toute le maître des devinettes, toujours assoiffé de reconnaissance.

Voilà un nouvel épisode long (une cinquantaine de pages à nouveau) particulièrement palpitant. Le récit tient aisément en haleine son lecteur tout en proposant des énigmes qu’on peut découvrir soi-même (à l’inverse de certaines autres précédentes, pas toujours compréhensibles). Si les dessins sont parfois sommaires (faute à une colorisation criarde), l’alternance entre les séquences sombres de Batman/Gordon et celles, très vives et colorées, de Nigma et ses sbires forme un ensemble plutôt agréable. On tient le premier titre du livre (pile à sa moitié) qui propose enfin une véritable enquête moderne sans flash-backs ou narrant les origines du Sphinx. L’ennemi ne semble pas très dangereux (de prime abord) mais c’est, une fois de plus, son ego – et son pathos – qui servent le titre. Le célèbre ennemi alterne ses deux costumes principaux : un élégant smoking vert et pourpre ou son historique justaucorps moulant pourvu de points d’interrogations.

L’énigme première !Batman : Legends of the Dark Knight #109-111 (1998)
Scénario : Steve Englehart | Dessin : Dusty Abell

Batman chute après un affrontement avec le Sphinx et s’électrocute. Sous le choc, il s’en sort péniblement mais semble différent. Pendant ce temps, Nigma continue d’annoncer ses méfaits à travers des énigmes…

Composée de trois chapitres (… dangereuse, animale et brève, … sans doute la seule énigme qui nous diminue quand on s’avoue vaincu et … comme une âme en peine), L’énigme première ! est le récit le moins réussi jusqu’à présent (et de l’œuvre complète). En tombant dans le vide après un combat contre le Sphinx, Batman se fait électrocuter et y perd une partie de « son âme ». On ne comprend pas très bien si c’était volontairement souhaité par Nigma ou un heureux hasard pour lui. Quoiqu’il en soit il se retrouve plus ou moins en possession de l’esprit du Chevalier Noir (!). Wayne, quant à lui, est profondément perturbé par son expérience de mort imminente et dans un état presque léthargique. Ajoutez un gamin sans intérêt dans l’histoire, des femmes avides de relations charnels avec Bruce Wayne et/ou son alter ego en cape et vous aurez les pires ingrédients pour servir un récit globalement mal dessiné (l’impression de voir du cell-shading loupé)… Confus mais pas totalement raté, le titre gagne en intérêt dans sa seconde moitié, Batman y est piégé comme dans la saga Saw (voir planche tout en bas de l’article). Un des rares passages passionnants mais qui ne sauve pas l’ensemble. Dommage de ne pas avoir pioché dans le contenu VO sacrifié en VF avec soit un autre chapitre un peu vintage, comme When Riddled by the Riddler de Doug Moench publié en 1983 (Batman #362), ou les plus récents E. Nigma, Consulting Detective et Honor Among Thieves, tous deux signés Paul Dini (Detective Comics #822 et #837, en 2006 et 2007) – déjà proposé en VF dans Paul Dini présente Batman. Certes cela aurait « doublonné » deux épisodes, mais ils auraient également pu être remplacés (ou complémentés) par deux autres, toujours issus de la version US : The House the Cards Built (Joker’s Asylum II : The Riddler #1 de 2010) et Riddler in the Dark (Legends of the Dark Knight 100-page super spectacular #2 de 2014).

Une nouvelle aubeBatman Confidential #26-28 (2009)
Scénario : Nunzio DeFillipis et Christina Weir | Dessin : José Luis Garcia-Lopez

Un nouvel ennemi sévit dans Gotham : Tut. L’homme caché derrière se dit être la réincarnation d’un pharaon et tue certaines personnalités en clamant des… énigmes ! Impossible que le Sphinx soit derrière ce nouveau criminel puisqu’il est enfermé. Gordon et Batman décident de le libérer pour requérir son aide. Le Chevalier Noir s’allie donc avec Edward Nigma pour comprendre qui est derrière Tut et comment anticiper ses crimes.

Nettement plus réussi que le récit précédent, Une nouvelle aube (également en trois parties/chapitres), apporte une certaine originalité entre l’antagoniste pharaonique (malheureusement peu mémorable) et l’alchimie du binôme Batman/Sphinx qui fonctionne particulièrement bien – on en veut encore ! La propreté des dessins et l’efficacité du découpage des planches confèrent un rythme qui tient en haleine, bien équilibré entre action et réflexion. Probablement un des meilleurs titres du comic.

SolitaireBatman #23.2 (2013)
Scénario : Scott Snyder et Ray Fawkes | Dessin : Jeremy Haun

Le Sphinx s’introduit en plein jour durant des manifestations violentes au siège des Entreprises Wayne. Un lieu familier qu’il arpente sagement, entouré de certains de ses complices ou apte à affronter les gardes…

Déjà publié dans Batman Saga – Hors-Série #05 (Forever Evil) en mai 2014, ce chapitre fait écho à L’An Zéro, segment important également signé Scott Snyder qui modernisait les origines de Batman et proposait le Sphinx en l’un des trois ennemis principaux du double titre (tome 4 et tome 5 de la série Batman). Ici, c’est peut-être le récit qui a le moins d’intérêt de façon intrinsèque mais entre les planches hyper soignées et les énigmes efficaces, on apprécie cet ultime épisode en guise de conclusion.

Conclusion générale :

Sans surprise, les fans du Sphinx doivent absolument se procurer ce volume. Un seul loupé dans la sélection (qui s’étale sur trois chapitres, aisément remplaçables par d’autres – cf. critique et paragraphe suivant). Si les segments sur l’homme-mystères sont, forcément, inégaux, on balaye efficacement son évolution « burlesque » à « dangereuse » avec des récits majoritairement inédits en France et plus ou moins originaux. Malgré quelques redites (sur ses origines entre autres), on se plaît à suivre un criminel souvent relegué au second plan. Bien sûr on aimerait en lire davantage, dans une fiction plus connectée, pour cela il y a d’autres titres à conseiller (voir plus loin).

En texte d’introduction, Urban Comics rappelle le parcours éditorial du cher Edward. Étonnamment, après ses deux apparitions en 1948 (toutes deux sous la plume de Bill Finger), le Sphinx ne réapparaît dans les comics qu’en 1965 ! Juste à temps pour regagner un peu de popularité et être choisi pour accompagner la galerie d’ennemis de Batman dans la célèbre série TV de 1966-68. Nigma bénéficie de la solide interprétation excentrique de Frank Gorshin (un temps remplacé par John Astin, moins convaincant). Urban Comics fait l’impasse sur cette période des bandes dessinées en sautant directement à 1982. Curieux choix par rapport au contenu US/VO qui incorporait quelques épisodes de 1965 (Remarkable Ruse of the Riddler !Batman #171), 1966 (The Riddle-less Robberiesof the RiddlerBatman #179), 1968 (The Riddler’s Prison-Puzzle Problem !Detective Comics #377), 1977 (The Testimony of the Riddler !Batman #292) et 1979 (The 1.001 Clue Caper or Why Did the Riddler Cross The Roas ?Batman #317). Cinq chapitres « manquants » (et quelques autres) remplacés plus ou moins au pied levé par des segments plus modernes (mais pas forcément plus accessibles).


Il faut souligner la qualité de la traduction, pas toujours aisée avec les jeux de mots en anglais. Le traducteur doit parfois préciser avec un astérisque le mot à mot « littéral » pour faire comprendre l’enjeu d’une devinette. Ou annonce carrément qu’un rébus est « en anglais » afin de faciliter sa logique – parfois un peu tirée par les cheveux (coucou le Gotham Museum) mais pas des masses de choix en français. Outre des notes en bas de page, il y en a aussi une après un chapitre pour expliquer les références à son titre et sa traduction (When is a door / Quand est une porte) ; c’est peut-être le plus frustrant dans l’ouvrage, on perçoit qu’on passe peut-être à côté de références plus subtiles et intelligibles en ne le lisant pas dans sa version initiale. Du reste, l’ensemble reste globalement palpitant et divertissant, zoomant sur une figure iconique en mal de reconnaissance : un type, in fine, pathétique malgré sa grande intelligence et rapidité de réflexion. Un ennemi sous-estimé car imaginé comme peu nocif (ce qui était vrai fut un temps), attaché à une certaine forme d’élégance et d’honneur (sauf quand il triche pour arriver à ses fins). On aurait le voir manipuler le Chevalier Noir dans une longue enquête fleuve mais ce n’est pas le but de la collection, et cela existe déjà ailleurs.

En effet, pour les amoureux du Sphinx, on ne peut que conseiller l’excellent Batman – Silence et Paul Dini présente Batman. On est moins dithyrambique sur la version du spin-off d’Amère Victoire : Catwoman à Rome (où il tient le deuxième rôle) – disponible dans le recueil Des ombres dans la nuit et bientôt réédité en one-shot – et sur son passif avec le Joker dans le médiocre quatrième tome de Batman Rebirth : La Guerre des Rires et des Énigmes. On l’apprécie davantage dans L’An Zéro où il campe un des premiers ennemis de Batman dans cette revisitation des origines de Batman (il est d’ailleurs étonnant qu’Urban Comics ne propose pas en fin d’ouvrage une sélection de comics pour suivre l’homme-mystère dans d’autres comics).  Enfin, après le loufoque Jim Carrey dans Batman Forever, le Sphinx a retrouvé un peu ses lettres de noblesse dans la série Gotham, brillamment incarné par Cory Michael Smith, un des rares points forts de la fiction. L’acteur Paul Dano lui prête ses traits dans le film The Batman, prévu en mars 2022, où il sera une dangereuse menace face à un Chevalier Noir débutant et impulsif (Robert Pattinson).

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 3 décembre 2021.

Scénarios et dessins : collectif (voir critique)
Traduction : Xavier Hanart et Jérôme Wicky
Lettrage : Moscow Eye et Makma

Acheter sur amazon.fr : Batman Arkham – Le Sphinx (29€)

Page de la collection Batman Arkham sur le site.

 

Enfin, une petite vidéo sur le Sphinx par la très bonne chaîne Captain Maks qu’on recommande 🙂

Batman – White Knight • Harley Quinn

Nouvelle incursion dans le MurphyVerse, c’est-à-dire l’univers de Batman en marge de la continuité classique et débuté dans l’excellent titre White Knight. Après la suite moins réussie, Curse of the White Knight, et avant le troisième (et normalement dernier) volet intitulé pour l’instant Beyond the White Knight, découverte du volume sobrement nommé Harley Quinn qui, comme son nom l’indique, propose un segment sur l’ancienne compagne du Joker. Que vaut ce tome « 2.5 » ?

[Résumé de l’éditeur]
Bruce Wayne est toujours enfermé en prison, payant pour ses exactions envers la ville de Gotham et tentant de se racheter aux yeux de ses anciens alliés. Mais il a à présent noué une relation de plus en plus forte avec son ancienne ennemie, l’ex-compagne de Jack Napier, Harleen Quinzel. Jeune maman, celle-ci est contactée par le GCPD pour l’épauler sur une affaire qui va faire remonter à la surface les souvenirs encore vivaces de son passé de criminelle.

[Histoire]
Harleen Quinzel raconte à ses deux jeunes jumeaux comment elle a rencontré et aimé leur père, Jack Napier. Les deux se sont trouvés bien avant d’être Harley Queen et le Joker…

Dans Gotham City, un tueur en série s’en prend à d’anciennes vedettes de cinéma et peint leur cadavre en noir et blanc. Duke Thomas et le GCPD/GTO (dirigé par Renee Montoya) ont besoin d’Harleen en tant que consultante afin de comprendre qui se cacher derrière ses crimes. Le Joker étant mort depuis deux ans, la piste de Neo-Joker (la rivale d’Harley) semble prometteuse.

Pendant ce temps, Bruce Wayne, toujours en prison, soutient son amie Harleen comme il le peut et leur relation prend un nouveau tournant…

[Critique]
Batman – White Knigt • Harley Queen
(BWKHQ) se déroule deux ans après Curse of the White Knight et en est clairement la suite, même si elle est centrée sur Harleen. Tous les évènements des deux précédents volumes sont à connaître avant d’entamer la lecture de celui-ci. En synthèse : difficile de s’attaquer au comic-book indépendamment sans connaître l’univers White Knight, qu’a créé dans le titre éponyme Sean Murphy (qu’il a écrit et dessiné). Il participe à l’écriture de « l’histoire » (comprendre la trame narrative globale) avec sa femme, l’auteure Katana Collins, qui signe intégralement le scénario. Murphy dessine uniquement les couvertures des chapitres et délaisse à Matteo Scalera l’entièreté des six épisodes que forme ce BWKHQ. Cette « nouvelle » équipe artistique assure brillamment cette relève temporaire, ajoutant même certaines qualités graphiques absentes de la série-mère (on y reviendra).

Ce tome « 2.5 » est incontestablement une réussite (non sans défauts, comme souvent, mais clairement on retient volontiers davantage le positif que le négatif). Tout d’abord il y a le plaisir de renouer avec le MurphyVerse et découvrir cette extension inédite qui fait avancer les choses et se concentre sur plusieurs personnages secondaires en plus d’Harleen. C’est une excellente chose. Ainsi, on revoit la Neo-Joker, curieusement absente dans le tome précédent, et on s’attarde enfin davantage sur la relation entre Bruce et Harleen (un des points forts du volume précédent également qu’on aurait aimé plus fouillé, c’est chose faite – toute en délicatesse).

Impossible de ne pas s’attacher à cette itération de Quinn, davantage apaisée que l’image iconique qu’on se fait d’elle. La jeune femme est dépassée par son rôle de mère, levant quelques tabous et assumant même la difficulté du quotidien voire du bonheur d’avoir des enfants ! Entre le deuil de Jack (qu’elle a tué à la fin de Curse…), la romance platonique avec Bruce (aka « Oncle Bruce » pour ses jumeaux) en prison et sa curieuse rédemption dans le GCPD, l’écriture d’Harleen est extrêmement soignée et réussie. Ses fidèles hyènes servent le récit à plusieurs reprises et, de facto, sont également attachantes.

Entre un certain humanisme qui se dégage de l’ensemble (le discours de Bruce – dans les flashs-back ou au présent – n’a jamais été aussi enthousiaste pour tirer les gens vers le haut, ça fait du bien !) et deux thématiques universelles, le deuil et l’amour, délicatement travaillées sans tomber dans le pathos ou le cliché, BWKHQ gagne à être lu tant il propose un voyage élégant et parfois surprenant. Le lecteur revisite en effet quelques morceaux de la mythologie de Batman, comme Robin/Jason Todd battu par le Joker (on ignore si dans cet univers le Clown est allé jusqu’à tuer le second Robin – à priori non). Todd devenu Red Hood puis… directeur de prison ! Le personnage est malheureusement survolé, on le voit à peine. Tout comme Ivy (et l’anecdotique figuration du Chapelier Fou), parmi les célébrités de la galerie d’alliés ou d’ennemis du Chevalier Noir qui n’avaient pas encore eu droit à leur traitement dans White Knight.

Néanmoins, on se régale de voir  Simon Trent « en chair et en os en bande dessinée ». Qui ça ? Simon Trent, le fameux acteur qui joue « le Fantôme Gris » (The Gray Ghost), introduit dans le formidable épisode Le Plastiqueur fou dans Batman, la série animée (S01E18). Trent avait brièvement l’honneur de rejoindre les comics comme professeur à la Gotham Academy (dans la série du même nom) mais cette fois l’hommage est plus puissant. Quelle belle idée ! Elle fait complètement sens dans le déroulé de l’enquête – des meurtres de l’Age d’or du cinéma à Gotham – et permet de séduire aussi bien les fans de Batman que les nouveaux venus. Pour l’anecdote, c’est Adam West (incarnant Batman à la télé dans les années 1960) qui doublait Trent dans l’unique épisode de la série d’animation, c’était l’obligation souhaitée par la production. Bref, la mise en abîme et l’hommage se répercutent enfin élégamment en comics !

Comme évoqué, il y a pourtant quelques éléments un peu moyens dans le récit. Des nouveaux personnages pas vraiment mémorables, un peu cliché… Incluant Hector Quimby, très présent et volontairement suspect. La motivation des « méchants » et leurs identités sont elles-aussi passables (on les découvre assez tôt). Dommage de ne pas avoir pioché dans des têtes connues pour dynamiser une fois de plus les versions « différentes » de la continuité classique de Batman. On retombe donc dans un travers classique d’ennemis interchangeables et vite oubliables ; malheureusement… Cela ne marquera donc pas le titre mais ce n’est pas grave cette fois car on retient ce qu’il y a autour. Ainsi, on peut dresser un parrallèle intéressant avec un autre comic-book récent : Joker/Harley : crime sanity. Dans ce dernier, la proposition graphique prenait le pas sur l’écriture et l’enquête en elle-même avec Harleen profileuse. Ici, l’ex compagne du Clown est dans un rôle assez similaire mais c’est son évolution qui prend le dessus, son attachement, l’empathie grâce au talent de Katana Collins (couplé au travail du dessinateur Matteo Scalera et la colorisation de Dave Stewart, évidemment), romancière qui signe sa première BD ici. Pour chipoter, on peut pointer du doigt l’étrange « facilité » avec laquelle Harleen est acceptée et intégrée au GCPD, comme si elle n’avait jamais été réellement une criminelle plus tôt (c’est « un peu » le cas)…

C’est ce qu’explique Katana Collins en avant-propos pour justifier l’orientation polar psychologique et un mystère basé sur les relations humaines. « A l’époque on regardait la série Mindhunter, et c’est un peu comme ça qu’est née Harley la détective. […] Harely n’a jamais su qui elle était, elle oscille toujours entre de nombreuses personnalités, entre être une docteurs ou un arlequin. Maintenant c’est une mère. Elle peur s’adapter à tout. » Il était important qu’elle et Jack « ne se rencontreraient pas à Arkham. Ils ne se sont pas rencontrés en tant que le Joker et Harley, mais comme Jack et Harleen. » « Le cœur de l’histoire, ce sont les gens. C’est un mélange d’interactions humaines et d’émotions » ajoute Matteo Scalera, grand fan de Sean Murphy et ami proche du dessinateur. Scalera a essayé d’utiliser les angles de vue de Sean Murphy, combinés à son propre style.

Une formule gagnante tant les planches et les traits globaux rappellent en effet ceux de Murphy – gardant ainsi une certaine cohérence graphique dans l’univers – tout en proposant une touche plus « douce », moins rugueuse et « carrée/virile » de son maître. Cela ajoute indéniablement cette humanité évoquée plusieurs fois. Difficile de la retranscrire, c’est à la fois du ressenti (donc de la subjectivité) et du factuel (objectivité), observée entre autres par davantage de scènes « du quotidien » mixée à des émotions sur des visages peut-être plus expressifs que dans WK et CotWK. Scalera est le dessinateur de l’excellente série Black Science (disponible aussi chez Urban Comics), si le style vous a séduit, foncez dessus (ou, à l’inverse, si vous le connaissez et appréciez déjà, vous apprécierez son incursion batmanesque) !

On retrouve des allusions/hommages au film Batman de Burton (entre autres lors de la « création » de Napier en Joker) et des découpages pleine page qui sont un régal pour les yeux. La même équipe artistique avait signé un chapitre inédit dans Harley Quinn Black + White + Red (presque entièrement en noir et blanc, avec des touches écarlates). Cet épisode est inclus en fin d’ouvrage, se déroulant un peu plus tard que l’histoire principale, c’est donc un complément pertinent. Croquis, couvertures alternatives… sont au programme (habituel) des bonus de l’édition. L’ouvrage sort aussi en noir et blanc, à l’instar de ses deux prédécesseurs, en édition limitée.

Batman – White Knight • Harley Quinn poursuit la revisitation visionnaire du Chevalier Noir sous le prisme d’une Harley Quinn complètement différente de son image habituelle et c’est un vrai plaisir à lire ! Le livre rejoint même les coups de cœur du site et devient un indispensable pour tous les fans de la muse du Joker.

[A propos]
Publié en France chez Urban Comics le 29 octobre 2021.

Contient Batman: White Knight presents Harley Quinn #1-6 + Harley Quinn : Black + White + Red #6

Histoire : Katana Collins, Sean Murphy
Scénario : Katana Collins
Dessin : Matteo Scalera
Couleur : Dave Stewart

Traduction : Benjamin Rivière et Julien Di Giacomo
Lettrage : MAKMA (Sabine Maddin et Stephan Boschat), Moscow Eye

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