Archives de catégorie : La Galerie des Vilains

Joker – Killer Smile

Volume unique réalisé par un tandem de choc (Jeff Lemire à l’écriture et Andrea Sorrentino aux dessins), Joker – Killer Smile s’ajoute à la collection du « prestigieux » DC Black Label (Harleen, Batman – Créature de la nuit, Batman – Damned, Batman – White Knight, Batman – Last Knight on Earth…). Critique de ce comic qui sort en France à l’occasion des 80 ans du célèbre Clown Prince du Crime (en septembre 2020).

[Résumé de l’éditeur]
Quand un psychiatre affilié au Joker tente de guérir le plus grand criminel de Gotham, c’est le début d’une descente aux Enfers pour celui qui était jusqu’ici un père de famille aimant et paisible. Mais cette spirale de dépression et d’hallucinations violentes ne cache-t-elle pas aussi un réel gouffre au sein même de sa psyché ?

[Histoire]
Le docteur Benjamin Arnell souhaite guérir le Joker. Pas établir un diagnostic ou connaître son passé mais le guérir de la folie… Le Clown du Crime se joue évidemment de son médecin, arguant la tâche impossible.

Arnell a deux semaines pour achever sa mission. Mais lui-même semble sujet à quelques confusions et une très grosse fatigue. Sa femme Anna et son fils Simon s’inquiètent pour lui…

[Critique]
Malgré ses magnifiques planches (on y reviendra), Killer Smile souffre de plusieurs défauts d’écriture évidents. L’un est « universel », au sens large donc (concernant tous types d’œuvre), avec un personnage principal générant peu d’empathie… Illustre inconnu dans la mythologie DC, son rôle (déjà tenue par Harleen Quinzel fut un temps) semble anecdotique dès le début, déjà vu et revu sous différents formats. Son évolution est prévisible à souhait même sans être un fin limier. On lit donc une histoire qui ne sort pas vraiment des sentiers battus malgré son prisme plus ou moins inédit (le point de vue d’un « docteur lambda »). Le Joker rend-t-il fou les gens qui l’approchent de près ? Vaste sujet qui est ici mal traité (avec un type peu intéressant au demeurant).

Autre problème : le « caractère » du Joker. Dans cette itération, on découvre un criminel froid, sérieux, posé, malin, volubile, intelligible, habile, etc. Cela fonctionne parfois très bien (tant à l’écran comme dans le long-métrage The Dark Knight (le logo de la trilogie de Nolan est d’ailleurs mis en avant) que dans des comics — vu le sujet on pense forcément à White Knight), parfois moins bien. C’est hélas le cas ici : difficile de « reconnaître » le Joker. Il pourrait être Double-Face, le Sphinx ou un tueur en série « quelconque » que ça ne changerait pas des masses l’histoire.

Ce filtre « réaliste » choisi (confirmé par Sorrentino en interview), conférant une certaine plausibilité au célèbre Clown — afin qu’on l’imagine dans « notre propre monde » — est maladroitement traité. Il est couplé avec des dessins qui jouent également cette carte (mais avec brio eux) grâce à des visages et des décors parfois proche de photographies. Anecdotiquement, cela permet d’avoir au détour de quelques cases un Killer Croc sous une apparence plus « humaine » (un Waylon Jones proche du film Suicide Squad d’une certaine façon).

C’est surtout cette partie graphique qui sauve un peu l’œuvre. Côté super-héros, Andrea Sorrentino avait déjà sublimé les aventures de Green Arrow dans l’excellent run de la période New 52 (disponible en deux tomes intégrales) qu’il signait conjointement avec Jeff Lemire (l’auteur était nettement plus inspiré pour l’archer d’émeraude que le Joker). Chez Marvel, on retrouvait aussi les compères sur Wolverine dans la très bonne série Old Man Logan période post Secret Wars. Des titres qu’on recommande chaudement en complément de Gideon Falls, création indépendante (disponible chez Urban Comics). Dans Killer Smile, Sorrentino propose un découpage hors-norme, épousant à merveille le texte pour tout ce qui est attrait aux confusions mentales du protagoniste, versant parfois dans l’horreur voire le gore. Dérangeant. Violent. C’est LE point fort de l’ouvrage. Et… l’unique.

Car malheureusement, comme on l’a vu, l’écriture dessert l’ensemble et propose une (més)aventure vite lue, vite oubliée. Lemire dit en préambule s’être inspiré de trois comics : Killing Joke, Joker et Dark Detective. Cela fait sens, on y trouve aisément des allusions, pas très fines par ailleurs. Mais si chacune de ces trois histoires fonctionnait intrinsèquement à degré divers (l’exploration de la folie et son influence dans la première, la veine über réaliste dans la deuxième et un pan comique imagé très connu (avec des poissons) dans la troisième), elles se vautrent complètement dans Killer Smile qui ne parvient pas à trouver l’équilibre idéal sur ces sujets ; sauf en terme de rythme, ça passe à peu près malgré malgré un conte pour enfant qui plombe par à coup sa narration (un style qui fonctionne rarement de toute façon, surtout quand il est redondant), complémenté à une émission jeunesse de télévision qui alourdit l’ensemble dans son épilogue.

La bande dessinée est relativement courte, tout tient en 133 pages : les trois chapitres principaux en une centaine de pages avec une conclusion risible puis un épilogue centré sur Bruce Wayne (Batman – The Smile Killer en VO), appelant à une « suite » visiblement… Quatre couvertures alternatives (rassemblées en une seule page, dommage) et une interview du binôme en introduction servent de bonus au livre, assez maigre donc mais l’éditeur n’est pas à blâmer car il y avait peu de matériel inédit.

En synthèse, malgré le faible prix (15,50€), on aurait tendance à déconseiller Killer Smile. Toutefois, pour les fans de Sorrentino et ses graphismes atypiques, difficile de ne pas jeter un œil conquis sur son travail. On rêve de le voir à l’œuvre sur une « vraie » enquête de Batman avec un scénario carrément plus soigné.

Un aparté à propos de « DC Black Label » (qui fera l’objet d’un article dédié prochainement). Faussement considéré comme une « valeur sûre », il s’agit initialement (comprendre aux États-Unis) d’un label visant un public adulte et dont le récit est détaché de la continuité officielle de l’univers DC Comics, dans notre cas de celle de Batman. Comme cité en ouverture de la critique, on trouve dans ce label quelques productions récentes comme Harleen, Batman – Créature de la nuit, Batman – Damned, Batman – White Knight, Batman – Last Knight on Earth… Format plus large, bel objet, lecture accessible, aucun doute sur la double portée pour les lecteurs : les fins connaisseurs y trouvent leurs comptes dans des récits plutôt singuliers et les néophytes peuvent découvrir aisément un récit sans se préoccuper du passif des personnages.

Cela ne rime pas toujours avec « qualité », comme pour Damned par exemple en 2019 ou encore Curse of the White Knight et ce Killer Smile en 2020, tous en demi-teinte sur plusieurs aspects, le dernier étant particulièrement raté comme on vient de le voir. En France, Urban Comics a réédité plusieurs de ses titres (sur Batman, Superman, Justice League…) dans cette collection Black Label. Pour l’homme chauve-souris, on trouve par exemple Année Un, The Dark Knight Returns, Joker… Cela est parfaitement compréhensible car ces histoires rentrent bien dans le concept de base et offrent un guide de lecture idéal pour les nouveaux venus. Toutefois, il ne s’agit pas de créations récentes et il est légitime de l’expliciter afin de ne pas créer de confusion (cf. les productions Black Label sur la page Wikipedia (US), comprenant uniquement des « nouveautés »).

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 18 septembre 2020.

Scénario : Jeff Lemire
Dessin (et couvertures) : Andrea Sorrentino
Couleur : Jordie Bellaire

Traduction : Benjamin Rivière
Lettrage : Moscow Eye

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Joker – Fini de rire

Fini de rire propose deux récits autour du Joker : Sain d’esprit (en quatre chapitres formant une centaine de pages) qui, comme son nom l’indique, propose un Joker sain d’esprit, ainsi que L’avocat du diable, dans lequel Batman doit innocenter son pire ennemi et donc être « l’avocat du diable » (initialement publié en one-shot et se déroulant, lui aussi, sur une centaine de pages). Cette histoire avait déjà été publiée par Semic sous forme de hors-série en février 2020 (couverture de l’époque tout en bas de cette critique). L’éditeur précise en préambule : réalisés respectivement en 1994 et 1996, les deux récits présents dans cet album mettent en scène le Chevalier Noir face à son plus grand ennemi à deux moments de leur existence. Le premier revient sur les premières années et rencontres des deux adversaires, le second se situe au présent, alors que Batman fait équipe avec un nouveau Robin (nda : Timothy Drake) et que la précédente Batgirl est devenue Oracle après avoir été agressée par le Joker dans le fameux Killing Joke. (Re)découverte.

[Résumé de l’éditeur – ]
Le Joker est enfin parvenu à ses fins : il a tué Batman au cours d’un duel explosif ! Mais à présent que son plus cher ennemi n’est plus que lui reste-t-il à faire de ses journées ? Ainsi, l’ancien Clown Prince du Crime devient Joe Kerr, un simple citoyen de Gotham, et ne tarde pas à tomber amoureux. Mais l’ancien maniaque est-il véritablement devenu sain d’esprit ?

[Histoire — Sain d’esprit]
Le résumé juste au-dessus colle parfaitement au début du récit, il n’y a rien d’autre de particulier à évoquer, c’est amplement suffisant.

[Critique]
N’y allons pas par quatre chemins : Sain d’esprit a beau être « sympathique », il a plutôt mal vieilli… Faute à un scénario réitéré depuis en nettement meilleur (White Knight), à un rythme en demi-teinte (on s’attarde sur des choses peu intéressantes et on survole celles qui le sont) et éventuellement (pour certains) les dessins un peu « vintage » — que l’auteur de ces lignes a apprécié. Autre problème : de nombreuses références à des artistes ou acteurs humoristiques et… leur traduction (compliquée au demeurant, personne n’est à blâmer). Voici ce qu’on peut lire en début d’ouvrage de la bouche du Joker par exemple : « Je leur donne une petite pincée de Fernand Raynaud, un soupçon de Louis de Funès et je saupoudre d’un peu de Raymond Devos ». En version originelle, ce sont Lou Costello, Harry Langdon et Dennis Day qui sont mentionnés. Plus loin on retrouve « Harold Lloyd, Laurel & Hardy, Charlie (Chaplin), Martin & Lewis ». Des noms qui ne parleront évidemment pas à tout le monde… Si Louis de Funès, Laurel & Hardy ou encore Charlie Chaplin ont un côté intemporel et sont connus de la plupart des Français, pas sûr qu’un lectorat (surtout s’il est jeune) sache qui sont Harold Lloyd, Martin & Lewis ou même Fernand Raynaud et Raymond Devos — à partir des trentenaires peut-être ? Quels noms auraient été plus judicieux ? Des comiques contemporains ? Des Français ? Difficile de jauger mais force est de constater que toutes ces mentions cassent une immersion déjà difficile.

Côté traduction, si l’on accuse souvent (à raison) Panini Comics d’être mauvais sur ce point, on retrouve quelques expressions un peu étrange ici aussi. Comme par exemple un criminel qui s’exclame « Oh… Flûte de zut ! » en voyant Batman ! Ne pouvait-on pas traduire ça par un « Oh… Putain de merde ! » ou quelque chose du genre ? Personne ne dit « Flûte de zut ! », encore moins un malfrat. D’autant que le scénario évoquera plus tard un viol, entre autres thèmes plutôt « durs »… Pas besoin donc d’éviter un langage « adulte » ou une vulgarité évidente…

Passées ces quelques anecdotes, que vaut vraiment ce récit ? Comme plus ou moins dit, ce n’est pas excellent, ce n’est pas mauvais non plus. Ce n’est pas divulgâcher de confirmer que… Batman n’est pas mort. On s’en doute avant d’entamer le comic mais on le sait immédiatement dans la lecture puisque quelques cases après sa mort (supposée), son corps est retrouvé en vie par deux enfants qui le confient à une femme médecin (comme par hasard…). Quelques planches plus loin, c’est toute la convalescence de Bruce qui est mise en avant. Aucune surprise donc sur ce sujet et c’est dommage, il aurait sans doute fallu conserver un certain suspense et montrer davantage le quotidien de Gordon et Alfred sans leur ami/allié (c’est survolé quelques cases à peine… — même si elles sont belles).

« S’il n’y a pas de Batman à rendre dingue,
à quoi ça sert, d’être dingue ?

Je… Je crois que je vais vomir.
Je crois que je vais pleurer.

Mais je ne peux pas, le maquillage serait foutu.
Mais ce n’est pas du maquillage.
C’est moi ! »

Au cœur de l’ouvrage : la folie (ou non) du Joker. Si sa « guérison » est beaucoup trop soudaine — dès la mort de Batman il redevient presque normal — son état psychologique suivi au quotidien gomme un peu ce défaut. On constate évidemment que le Joker est toujours fou et qu’il se bat jour après jour pour que sa figure du Mal ne reprenne pas le dessus ; de quoi générer une certaine empathie pour le criminel !

Le traitement narratif demeure un peu bancal (comme dit, certaines choses vont trop vites, d’autres sont trop longues) mais il y a de jolis passages, comme une pleine planche dans les pensées torturées du Joker (cf. tout en bas de cette page). De même, on peut théoriser une énième fois si le Joker est fou « à cause » de Batman ou non. C’est tout ce segment qui aurait dû être enrichi, plus sombre et détaillé. En effet miroir, côté Bruce/Batman, on retrouve un homme aimant les choses « simples » et nouant une idylle intéressante avec Lynn (un personnage qu’on ne retrouvera plus du tout dans d’autres séries sur le Chevalier Noir, dommage).

Ainsi, les deux romances qui naviguent dans le livre, l’une entre Rebecca et Joseph/Joker, l’autre entre Lynn et Lazare/Bruce, auraient gagnées — elles aussi — à être explorée. C’est peut-être là LE défaut de Sain d’esprit, il est trop épuré de quelques épisodes bienvenus… Avec deux à huit chapitres complémentaires, le lecteur aurait été plongé plus longtemps et de façon plus palpitante dans ce statu quo inédit.

Le récit tient en effet en quatre chapitres (Batman : Legends of the Dark Knight #65-68)  : Emporté par le courant, Apprendre à nager, Remonter à la surface et Le déluge. Certaines incohérences et improbabilités sont jugées dans un premier temps comme de la paresse d’écriture avant de comprendre leurs justifications à posteriori (qu’on ne dévoilera pas ici). Même si certaines demeurent un peu « faciles ».

Difficile de s’extasier donc, tant il y a plusieurs petits éléments ici et là qui ne convaient pas totalement mais la bande dessinée conserve un certain charme, « vintage » dans ses dessins d’une part, assurés par Joe Staton (co-créteur de Huntress), et dans sa situation si singulière d’autre part, inédite pour l’époque, signée J.M. DeMatteis (Justice League International). En synthèse, Sain d’esprit a trouvé une quinzaine d’année après sa publication un héritier moderne plus abouti, fascinant et réussi dans l’œuvre qu’est White Knight.

[Histoire — L’avocat du diable]

Une série de timbres illustrés de célèbres comédiens décédés est en circulation. Le Joker s’insurge : il n’est pas représenté dessus ! Dans Gotham, certains habitants meurent empoisonnés après avoir léché ces timbre, leur visage restant figé du terrible rictus souriant du Clown du Crime.

Une opération signée le Joker pour Batman, Robin et le GCPD, qui arrivent à capturer le criminel fou lors d’une de ses attaques contre des employés postaux.

Problème : le Joker n’a aucun rapport avec l’empoisonnement des timbres !
Pire : les morts continuent malgré l’arrestation du célèbre criminel et la mise en retrait des timbres.

Le Joker est jugé pour ces meurtres qu’il n’a pas commis et condamné à la peine de mort. Il va être conduit pour la première en prison à Blackgate (et non à l’asile à Arkham).

Batman sait que son pire ennemi n’a pas commis ces meurtres.
Il va enquêter pour découvrir la vérité.
Pour « défendre » son pire cauchemar.
Il va devenir… l’avocat du diable.

[Critique]
Cette fois, c’est l’inverse, le script est particulièrement soigné, original et audacieux mais ce sont les dessins (plus particulièrement la colorisation — on y reviendra) qui gâchent un peu le tout. Néanmoins rien à redire côté écriture : la centaine de pages se lit très bien, c’est rythmé, avec un certain sens du suspense et un ensemble plutôt mystérieux. Batman qui doit prouver l’innocence de sa Némésis est stimulant comme jamais !

Les notions de justice et vengeance sont une fois de plus mises en avant dans un contexte de la mythologie du Dark Knight relativement spécifique. En effet, comme évoqué en début d’article, chez les Gordon, le traumatisme de Killing Joke est encore frais : Barbara (devenue Oracle) refuse ainsi d’aider ses alliés et Gordon ferme volontairement les yeux sur la « vérité » de l’affaire. On retrouve aussi un nouveau Robin, Timothy Drake, qui fait ses premières armes sur cette enquête peu banale et doit suivre les recommandations de son mentor.De son côté, le Clown du Crime est savamment retranscrit, tantôt drôle, tantôt colérique, faisant peur tour à tour pour diverses raisons. Incontournable pour les fans de l’ennemi emblématique.

Il est dommage de dévoiler (en dessin dans un premier temps) le coupable (un « inconnu » qui plus est) dès le début de l’histoire. Il aurait été intéressant de conserver son aura énigmatique plus longuement — ce qui, paradoxalement, est tout de même brillamment accompli mais on n’en dira pas plus plus. Nul doute qu’en utilisant la galerie de vilains emblématiques (comme le Pingouin, Double-Face et l’Homme-Mystère), le récit aurait pu se hisser parmi les titres cultes et « connus » du grand public au fil du temps. Gageons que cette réédition aide en ce sens.

Batman à Gordon :
– Il n’est pas coupable. Il n’a rien à voir avec les timbres empoisonnés, ni avec la tentative d’extorsion. […]
J’ai toujours cru que vous préfériez la justice à la loi. Le Joker risque la peine de mort pour un crime qu’il n’a pas commis.
Il l’a méritée une bonne centaine de fois. Cette fois-ci, il n’y coupera pas.
– Vous savez que ça ne fonctionne pas comme ça.
– Ouais. Mais ça devrait. Au moins cette fois.

L’avocat du diable est écrit par Chuck Dixon, scénariste fin connaisseur du Chevalier Noir qui a œuvré sur de nombreux titres comme les sagas Knightfall et No Man’s Land par exemple, ou encore les excellents Robin – Année Un et Batgirl – Année Un. Il est aussi le co-créateur de Bane. Une pointure donc, dont le texte passionne d’emblée.

C’est son fidèle compère Graham Nolan qui a la charge des dessins, lui aussi a travaillé sur Knightfall, entre autres. Si Nolan a un trait plutôt simple et précis, il perd en crédibilité dès que les visages sont en gros plans… Pire : la colorisation, visiblement effectuée avec les débuts du numérique, est particulièrement affreuse, surtout sur les visages à nouveau. Le comic serait très certainement meilleur en noir et blanc, lui conférant une ambiance plus sombre qui siérait à ravir au titre.

Ce récit a lui aussi trouvé une sorte d’héritier moderne dans l’excellent huitième tome de la série Batman Rebirth (Noces Noires) dans lequel (dans sa deuxième partie) Bruce Wayne fait partie des jurés d’un procès contre Mr. Freeze, arrêté par Batman. Wayne doit convaincre ses pairs que le Chevalier Noir ne représente pas la justice et « défendre » indirectement son ennemi !

[Conclusion de l’ensemble]
Malgré les défauts inhérents et évidents aux deux histoires, il serait dommage de passer à côté de Joker – Fini de rire pour plusieurs raisons. Son prix abordable tout d’abord (19€ les 200 pages), la singularité et l’originalité des deux titres ensuite (un Joker sain d’esprit puis un Joker à innocenter), le charme vintage des dessins enfin.

On ajoute bien volontiers que le titre est sans aucun doute incontournable pour les fans du Clown Prince du Crime (peut-être un peu moins pour les férus du Chevalier Noir uniquement, un peu en retrait). C’est aussi une curiosité intéressante pour ceux qui ont aimé les très contemporains White Knight et le second acte de Batman Rebirth – Noces Noires car on trouve, d’une certaine façon, dans Joker – Fini de rire les prémices de ces deux récits désormais cultes ! On recommande donc la découverte tout en ayant à l’esprit que ce n’est pas ça qui révolutionnera/a révolutionné l’industrie ou le personnage du Joker.

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 28 août 2020.

Scénario : J.M. DeMatteis (1), Chuck Dixon (2)
Dessin : Joe Staton (1), Graham Nolan (2)
Encrage : Steve Mitchell (1), Scott Hanna (2)
Couleur : Digital Chameleon (1), Pat Garrahy et Heroic Age (2)

(1) Sain d’esprit
(2) L’avocat du diable

Traduction : Jean-Marc Laîné
Lettrage : Cromatik Ltée – Île Maurice

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Ci-dessus, la couverture de la précédente édition française (chez Semic) de L’avocat du diable, second segment de Fini de rire.

 

 

Le Batman Qui Rit – Les Infectés

Après les évènements de Batman Metal qui introduisait « le Batman Qui Rit », nouvel antagoniste qui a eu droit à sa propre série dans un premier volume du même titre (sympathique mais inégal), voici un second tome (même s’il n’est officiellement pas numéroté) qui poursuit les aventures de la créature cauchemardesque née de la fusion de Batman et du Joker. Les Infectés se déroule également en parallèle des quatre premiers tomes de New Justice (elle-même née des cendres de Batman Metal et introduite dans le one-shot très dispensable No Justice). Toutes ces histoires convergent vers un autre volume unique (et « tournant fatidique » comme le stipule l’éditeur) : Justice League – Doom War. Compliqué ? Oui et non, car il y a encore Death Metal et foule de séries annexes qui vont suivre fin 2020 et tout au long de l’année prochaine ! Mais retour sur Le Batman Qui Rit – Les Infectés, cette fois écrit par Joshua Williamson (Flash Rebirth), qui succède à l’inénarrable Scott Snyder. Que vaut ce nouveau récit ? Peut-il se lire indépendamment du reste ? Doit-on lire le tome précédent pour comprendre celui-ci ? Critique.

[Résumé de l’éditeur]
Rescapé de l’affrontement final entre la Justice League et les Chevaliers corrompus du Multivers Noir, le Batman Qui Rit rassemble depuis les éléments d’un plan machiavélique visant à s’emparer de notre dimension. Utilisant les pouvoirs du Multivers noir, il parvient à corrompre six héros de la Terre qu’il ne va pas tarder à opposer aux deux plus grands protecteurs du monde : Superman et Batman !

[Histoire]
(Précédemment : le Batman Qui Rit s’était allié au Grim Knight, un Batman hyper violent utilisant des armes à feu provenant d’une Terre parallèle afin de combattre Bruce Wayne/Batman. Ce dernier s’entoura de Gordon et son fils pour s’en sortir. Après sa victoire, le Chevalier Noir enferma le Batman Qui Rit dans un lieu secret. Mais celui-ci avait réussi a infecté Gordon à l’insu de tous…)

Gordon demande l’aide de Superman en complément de celle de Batman. Un enfant a été enlevé et le coupable serait… « le Superman Qui Rit ». Le Batman Qui Rit a en effet réussi à concevoir une autre mutation cauchemardesque chez un super-héros. Mais ce n’est pas un homme d’acier infecté que croise le binôme de justiciers, c’est… Shazam ! Le super-héros le plus fort du monde est lui aussi devenu entité démoniaque sous l’égide du Batman Qui Rit !

En réalité, Gordon est corrompu par le métal Noir du Batman Qui Rit et œuvre en secret pour ce dernier. Lui et Shazam font partie des deux nouveaux infectés sur les six annoncés. Qui sont les quatre autres ?

Pour le découvrir, le Chevalier Noir propose à Superman de faire croire que le Kryptonien est manipulé par le Batman Qui Rit. Un plan très risqué…

[Critique]
Près de 300 pages d’histoire, onze chapitres provenant de sept séries différentes ou de chapitres spéciaux (incluant principalement Batman/Superman #1-5, reprenant l’arc Who are the Secret Six ? en VO et plusieurs interludes qu’on détaille plus loin), des collectifs d’auteurs et de dessinateurs, un récit enrichissant une grande saga complexe et semi-indigeste (Batman Metal)… voilà qui n’est pas censé être « accessible » de prime abord ! Malgré tout le bagage DC Comics plus ou moins récent à connaître idéalement pour se plonger dans cette histoire, on est surpris par la facilité narrative et les rappels — même très sommaires, comme les origines de l’homme chauve-souris et l’homme d’acier — qui parsèment le livre et permettent une lecture, in fine, plutôt abordable (à un ou deux épisodes près).

La narration est assez prévisible : on découvre au fur et à mesure qui sont les fameux héros devenus infectés, comment ils l’ont été et leur affrontement contre le Chevalier Noir épaulé du Kryptonien. Le tout, sous l’égide du fameux Batman Qui Rit. Action et dépaysement sont donc au rendez-vous dans une plongée vers différents héros de DC Comics (on est très loin d’être sur un comic ethnocentré sur Batman ou son ennemi qui rit !).

Concrètement, cela se traduit ainsi : après deux chapitres de la série Batman/Superman, les interludes se suivent. Les Infectés : Le Roi Shazam (écrit par Sina Grace et dessiné par Joe Bennett) montre évidemment le nouveau « Dark » Shazam. Les Infectés : Black Adam (Paul Jenkins/Inaki Miranda) la même chose au Kahndak face au célèbre antagoniste avec une incursion géo-politique un peu sommaire mais plaisante. Les Infectés : Le Commissaire (Paul Jenkins/Jack Herbert) se concentre bien sûr sur Gordon qui… libère tous les prisonniers d’Arkham. L’occasion de croiser Batgirl et de retrouver une certaine noirceur et ambiance polar voire hard-boiled de toute beauté (graphique et scénaristique).

Attention, quelques révélations sur lesdits infectés sont dans ce paragraphe et le suivant, difficile de ne pas les mentionner dans le cadre de cette critique. Après le troisième chapitre de Batman/Superman, place donc à de nouveaux interludes. Les Infectés : Le Scarabée (Dennis Hopeless Hallum/Freddie E. Williams II) met en avant un Blue Beetle corrompu, dans un récit court et simpliste mais à l’aspect graphique quasi horrifique, notamment lors de superbes planches où le bleu du scarabée affronte les tons orangés multiples du spectre ardent, ennemi de feu et de flammes. Les Infectés : La Faucheuse (Zoë Quinn/Brent Peeples) place Donna Troy, guerrière amazone et chef des Titans (alias Wonder Girl et Troia), au centre de la narration ; elle sera, sans surprise, infectée. Il s’agit de l’épisode le moins accessible à cause de la foule de justiciers d’une part, de l’ensemble un peu confus d’autre part et le tout servi par des dessins relativement moyens… Le quatrième chapitre de B/S lance le dernier acte de l’aventure (où l’on découvre, entre autres, le cinquième infecté qui, curieusement, n’a pas droit à son propre récit annexe). De belles séquences d’action et un assemblage de pièces de puzzle y sont les bienvenus. Vient l’ultime interlude via Les Infectés : Supergirl (Robert Venditti/Laura Braga — relativement long car il s’agit du chapitre annual #2) et, enfin, la conclusion de l’histoire avec le cinquième épisode de Batman/Superman. Ouf !

La singularité du titre réside dans plusieurs éléments : l’alliance entre Batman et Superman « à l’ancienne », juste tous les deux (la bande dessinée aurait clairement dû s’intituler Batman & Superman vs. les Infectés ou quelque chose du genre, pour être moins « trompeur » presque) ainsi que les six infectés qui ne sont pas des personnages particulièrement connus du grand public (Blue Beetle, Donna Troy…) ou dotés de super-pouvoirs (Gordon…). Autour d’eux gravite un Batman Qui Rit nettement plus en retrait que dans le tome précédent. Pas besoin de connaître d’ailleurs tout l’historique (de ce one-shot et des trois tomes de Batman Metal). La lecture est plutôt accessible comme on l’a vu mais difficile de savoir si un novice total y trouvera un intérêt tant la conclusion amène à se lancer dans la suite (Death Metal, prévu fin 2020).

On note justement de brèves allusions à Justice League – Doom War et Leviathan et le retour (le temps de quelques cases) de l’armure « Chappie », aka celle de Gordon dans la fin de série Batman du temps de Scott Snyder (La Relève). L’on comprend aussi, à peu près au milieu d’ouvrage, que le Batman Qui Rit affronte secrètement Lex Luthor, donnant envie de découvrir les autres titres liés à celui-ci (les quatre tomes de New Justice et le one-shot Doom War ,toujours — non lus par l’auteur de ces lignes à l’heure actuelle, la critique sera actualisée si besoin après).

Malgré tout, Les Infectés reste efficace dans son genre, servi par une toile narrative classique (des alliés deviennent des ennemis, les combats se succèdent, etc.) mais avec un traitement sympathique (le choix des protagonistes, leur petite histoire propre à chacun et ainsi de suite). On peut regretter le peu de place accordé au Batman Qui Rit (malgré le titre et la couverture du livre) mais on apprécie le fil rouge de l’amitié entre Batman et Superman, de même que leur interrogation face à leur morale et façon de faire (là aussi un petit côté déjà vu mais un brin modernisé).

Si les interludes sont clairement inégaux, ils ne perdent pas le lecteur en route et ne faiblissent pas le rythme de l’ensemble. Difficile d’être particulièrement enthousiaste tant on n’a pas trop l’impression « d’avancer » dans ce grand jeu métallique mais difficile aussi de ne pas être conquis par cette parenthèse appréciable, plutôt dédiée aux amoureux du binôme phare de DC Comics ! La première moitié de la BD est en tout cas très efficace, la seconde un peu moins…

La série principale (Batman/Superman) est dessinée par David Marquez, assisté d’Alejandro Sanchez à la colorisation. Si le style de l’artiste est moins atypique et reconnaissable que Jock (qui œuvrait en moyenne forme dans le volume précédent), Marquez n’a pas à rougir de son travail, bien au contraire ! Ses traits doux couplés à une colorisation ni trop criarde, ni trop réaliste, proposent une agréable vision très « comic-book » ! Voir les différentes illustrations de cette critique pour les apprécier. Les nombreux artistes qui diffèrent sur les interludes sont, à l’instar de leurs scénarios respectifs, également inégaux.

Comme toujours chez Urban Comics, une galerie de couvertures alternatives referme l’ouvrage. On en partage trois (toutes des variantes du premier chapitre de Batman/Superman) : celle de Clayton Crain (ci-dessous), peut-être plus « représentative » de l’histoire que celle choisie par l’éditeur, une double formant une jolie composition d’Alejandro Sanchez — qui aurait pu déboucher sur deux versions limitées en France par exemple — et une double éclatée de Nick Bradshaw, digne d’un poster horizontal délectable !

 

[À propos]
Publié en France chez Urban Comics le 12 juin 2020.

Scénario : Joshua Williamson + collectif
Dessin : David Marquez + collectif
Couleurs : Alejandro Sanchez + collectif

Traduction : Mathieu Auverdin (Studio Makma)
Lettrage : MAKMA (Sabine Maddin, Michaël et Stphan Boschat)

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Le Batman Qui Rit