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No Man’s Land – Tome 01

No Man’s Land est une longue saga constituée de plusieurs livres : le volume unique Cataclysme, qui en était l’introduction, puis le récit « principal » No Man’s Land en six tomes et, enfin, New Gotham en trois volumes. Voir la page récapitulative si besoin.
Afin d’établir des résumés et critiques plus visibles qu’un gros bloc de texte reprenant l’ensemble de l’ouvrage, les (petites) histoires qui le composent sont bien distinguées et séparées entre elles. Le résumé est en italique sous le titre et la critique est précédée d’une petite flèche.

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Ni Loi ni Ordre
scénario : Bob Gale | dessin : Alex Maleev
Batman : No Man’s Land #1 | Batman : Shadow of the Bat #83 | Batman #563 | Detective Comics #730

Gotham City a été déclaré no man’s land : personne n’y entre, personne n’y sort. Trois mois après cet état de fait décrété par le gouvernement, les rues sont peuplées des plus pauvres et démunis, ceux qui n’ont pas pu (ou voulu) sortir de Gotham à temps. Les gangs et les criminels se partagent ainsi les zones et la police essaie tant bien que mal d’assurer un semblant de sécurité pour le peu de citoyens restant. Quant à Batman, il semble avoir disparu depuis le début de cette transition… (1) Les denrées sont rares, aussi bien les vivres que les vêtements, certains en font un commerce juteux, comme Le Pingouin, d’autres monnayent ou volent ce qu’ils peuvent. Peu avant le décret no man’s land, le directeur d’Arkham avait libéré tous ses patients, qui errent donc dans Gotham City, en prenant possession de territoires.

Batman No Mans Land Gordon

► Excellente introduction, extrêmement noire et redistribuant toutes les cartes des comics habituels de Batman, ce premier segment (en quatre chapitres) plonge directement le lecteur dans ce nouveau statut quo inédit. On y suit principalement Barbara Gordon et, surtout, son père. Oracle a habilement réussi à établir un réseau de communicants et Gordon en veut profondément à Batman de les avoir abandonnés. Le commissaire, habituel gardien de la morale, change du tout au tout ici, prêt à contourner la loi car celle-ci n’existe plus dans Gotham City. Ce qui ravit Bullock et Petit, un de ses agents très extrémiste mais dont les décisions, radicales, ne sont pas totalement reniées par l’ensemble du GCPD (ni approuvées pour autant). C’est là l’une des forces de l’écriture de Ni Loi ni Ordre : sans garde-fou de la civilisation, comment régenter un minimum la population restante ? Un exemple très concret s’appuie sur une guerre des gangs, habilement coordonnée par Gordon lui-même (il voulait user d’un graffiti – marque d’appartenance d’un lieu désormais – pour lancer les hostilités entre deux gangs rivaux, là où Petit a carrément tué trois de ses membres pour provoquer les autres). Une fois les deux équipes exténués et affaiblies, le GCPD reprend le contrôle du territoire (leur ancien commissariat) et ne sait que faire des prisonniers. Gordon les autorise à partir, espérant que d’autres criminels se chargeront d’eux. Il clame que s’ils reviennent, la peine de mort sera appliquée. Petit surprend tout le monde en en tuant un au hasard pour « montrer l’exemple ». Gordon le réprimande mais est incapable de dire que son officier a mal agi ou que c’était une mauvaise idée…

C’est toute cette ambiguïté morale qui se joue dans les planches. Et c’est assez fascinant. Le retour de Batman est assez prévisible, ainsi qu’une autre super-héroïne revêtant sa cape et son emblème (là encore, Batman n’approuve pas mais ne désapprouve pas non plus). Les raisons de son absence lui sont personnels mais elles devront être abordées ultérieurement. Au-delà du mystère de sa disparition (qui est un élément narratif intéressant en soi), il est un peu dommage qu’Urban ait fait l’impasse sur la jonction manquante entre Cataclysme (qui était lui-même une introduction à la saga No Man’s Land) et ce premier tome.

Batman No Mans Land Map Carte

(1) En effet, on apprend en avant-propos que Bruce Wayne tenta d’user de son poids financier et politique pour demander au niveau fédéral une aide conséquente, mais celle-ci fut refusé. Pendant ce temps, les habitants de Gotham fuyaient les ruines de leur ancienne cité et les haines et tensions furent attisées par Nicolas Scratch, une rock-star au pouvoir hypnotique surhumain. Scratch réussit à convaincre le gouvernement d’ordonner une mise en quarantaine de Gotham, déclarée No Man’s Land. Et depuis, plus personne n’a aperçu la silhouette de l’Homme Chauve-Souris…

Résultat : il y a une petite dizaine de numéros manquants de la série Batman (par exemple), qui auraient peut-être renforcé le contexte. Il n’est pas impossible d’en faire un « numéro zéro » un jour ou bien, et c’est sans doute le cas, l’ensemble n’était éditorialement parlant pas très bon et ne justifiait pas une publication. Il n’y en a évidemment pas besoin pour comprendre le récit, mais on passe d’une situation à la fin de Cataclysme à une autre au début de No Man’s Land qui est tout de même très différente.

Batman No Mans Land Batgirl

Du reste, l’on pense très fortement au film The Dark Knight Rises (dont Nolan avait avoué s’être inspiré de No Man’s Land et de Knightfall), avec cette anarchie régnant sur Gotham City et chacun vivant sous le joug d’un criminel ou dans la peur et, surtout, au jeu vidéo Arkham City. Dans ce dernier, une portion de Gotham était devenue synonyme de prison géante où chaque ancien prisonnier ou fou faisait ce qu’il voulait. Une fois encore, chaque antagoniste prenait les rennes d’un territoire et Batman agissait pour remettre de l’ordre dans tout ça.

En synthèse : ces premiers chapitres sont une bonne entrée matière, écrit par Bob Gale en grande forme et dessiné par Alex Maleev, au style soigné, agréable et élégant, malgré toute la noirceur du propos mais aussi de la « géographie ».

Le Diable tout en bas
scénario : Dennis O’Neil | dessin : Roger Robinson
Azrael : Agent of the Bat #52

Azrael rejoint Gotham City en se cachant dans un bateau, avec une citoyenne qui veut retrouver sa fille dans la ville en ruine. L’ancien Batman (cf. Knightfall) poursuit également Scratch, qui agit dans le No Man’s Land en toute impunité…

Batman No Mans Land Azrael

► Anecdotique de prime abord, cette très brève incursion (un seul chapitre) avec le chevalier déchu de l’Ordre de St. Dumas n’a qu’un double intérêt : introduire Scratch (qui est apparu pour la première fois avant cette histoire — cf. l’avant-propos du tome recopié un peu plus haut) et renouer avec Azrael. Ce n’est pas forcément passionnant mais montre un autre justicier dans ce Gotham en ruines. À l’évidence, ce sont les chapitres suivants cet arc narratif qu’il faudrait lire « d’une traite » pour l’apprécier davantage.

La Peur de la Foi
scénario : Devin Grayson | dessin : Dale Eaglesham
Batman : Legends of the Dark Knight #116 | Batman : Shadow of the Bat #84 | Batman #564 | Detective Comics #731

Le père Christian refuse farouchement d’être protégé par le GCPD et ouvre son église à tous les pauvres, égarés et immigrés se présentant à lui. Une aubaine pour l’Épouvantail qui décide d’infiltrer le lieu. De son côté, Batman offre une seconde chance à un sbire de Black Mask en le plaçant au même endroit. Mickey, l’ancien truand, se rachète comme il peut dans ce nouveau rôle. Mais Huntress reste sceptique aux engagements de Crane (et Mickey), Gordon craint pour la sécurité du lieu et le Pingouin souhaite même y cacher des armes…

 No Mans Land Huntress Batman

► À nouveau, les quatre chapitres composant cette histoire sont aussi réussis que Ni Loi ni Ordre. C’est à peu près la formule qui est appliquée mais d’une façon différente : la moralité est mise à toute épreuve et sous un prisme religieux cette fois. Avec, en plus, le droit à la seconde chance, à la réinsertion et, bien évidemment « la peur de la foi », alliant aussi bien la thématique cher à l’Épouvantail et celle au cœur du sujet avec un homme d’église en plein dilemme. À l’instar de Cataclysme, le personnage le plus intéressant est Huntress, qui continue d’évoluer en tant que justicière mais ne répondant pas forcément aux mêmes codes moraux que Batman (même si elle apparaît ici nettement plus « sage »). Mickey est extrêmement touchant et mériterait de devenir un personnage secondaire régulier.

No Mans Land Epouvantail

Les planches sont soignées et le look de l’Épouvantail très réussi, la patte de Dale Eaglesham résonne le style des années 90 tout en se dirigeant vers une certaine modernité à l’épreuve du temps. Seule la fin, peut-être pas assez noire, tranche un peu avec le reste, sous haute tension et captivant.

Du pain et des jeux
scénario : Ian Edginton | dessin : D’Israeli
Batman : Legends of the Dark Knight #117 | Batman : Shadow of the Bat #85

Batman veut mettre fin aux trafics en tout genre du Pingouin. Pour cela, il décide d’affronter seul ses sbires durant un spectacle organisé par le mafieux. En substance, l’idée est aussi que la population (re)prenne conscience que Batman veille et que ses ennemis doivent le craindre.

Batman Pingouin No Mans Land

► Étape cruciale du retour de Batman : réaffirmer sa légende, acclimater la peur, apprendre à nouveau aux malfrats « qui est le plus fort ». Les codes ont changé, le Chevalier Noir se livre tel un gladiateur dans l’arène du Pingouin avec un but bien précis. La dernière case renforce, d’une certaine manière, la folie du Dark Knight. L’autre figure féminine justicière sans nom actuellement revêtant un masque cachant son visage et arborant fièrement le logo de Batman (une nouvelle Batgirl ?) continue d’apparaître (on imagine qu’elle sera prochainement au centre d’un récit).

Seuls bémols de ces deux chapitres : les dessins et l’encrage. Un style parfois un brin cartoony avec des traits gras, des fonds de case noirs, etc. L’ensemble ne prend pas forcément mais on retient un dialogue entre Gordon et l’homme chauve-souris (non visible) très réussi. Du reste, l’évolution « primitive » suit son cours logique : les arcs et les flèches ont remplacé les pistolets, la viande de chien s’échange au marché noir, etc.

Mosaïque
scénario : Greg Rucka | dessin : Frank Teran
Batman #564 | Detective Comics #731

Oracle doit à la fois consolider son repaire et également « accepter » qu’une nouvelle Batgirl déambule dans Gotham City avec la bénédiction de Batman lui-même. Ce dernier compte sur Double-Tour et KG Beast pour défendre le pénitencier Blackgate. Pendant ce temps, le gang de Black Mask compte bien passer à l’offensive dans la ville…

Batman No Mans Land Black Mask

► Le personnage de Barbara Gordon est bien mis en avant, tout comme son père, quasi-méconnaissable depuis le statu quo inédit de la ville. Les dessins de Frank Teran accentuent cette opportunité, tant ils sont loin des schémas « classiques ». Le côté très hors-norme, plutôt associé à des productions indépendantes habituellement, rendent l’ensemble assez poisseux et malsain, mais clairement réussis. On retrouve, de façon anecdotique, deux antagonistes de seconde zone (Double-Tour et KG Beast), aperçus dans Cataclysme et qui seront très certainement au centre d’un futur récit.

Deux pour la route
scénario : Greg Rucka | dessin : Jason Pearson
The Batman Chronicles #16

Entre le tremblement de terre et peu avant l’application concrète du No Man’s Land, l’agent Montoya a été, durant son « temps libre » à la rescousse de plusieurs citoyens en étant aidé de… Double-Face. Le criminel a en effet montré un altruisme sans faille lors de cette période, secourant bon nombre de citoyen. Mais l’agent de police n’a pas forcément confiance…

Batman No Mans Land Double Face

► Petit aparté revenant sur deux personnages secondaires important : Montoya et Double-Face. Le rapport à la confiance est à nouveau inversé : Double-Face (tout comme l’Épouvantail dans La Peur de la Foi) apparaît soudainement entièrement « bon » et dévoué. De quoi semer le doute chez le lecteur et de découvrir, pour une fois, cet ennemi sous une nouvelle face(tte).

Conclusion : À l’exception de deux/trois histoires dont les graphismes peinent à convaincre, toutes les autres, bien que foncièrement différentes dans leurs styles visuels, permettent d’enchaîner des mini-scénarios parfaitement calibrés pour passionner le lecteur. Seul celui sur Azraël est de moindre qualité mais globalement tout le tome tient parfaitement la route est s’avère presque indispensable tant les qualités sont nombreuses. La myriade de scénaristes ne pose pas de problèmes de cohérence en soi, au contraire, chacun offre un aperçu de sa vision post-apocalyptique.

Entre l’originalité de l’ensemble, le questionnement relatif à la morale, les aventures de protagonistes secondaires, ce premier tome de No Man’s Land est plus que conseillé ! Batman n’est absolument pas au premier plan, contrairement à ce que la couverture nous laisse penser — à ce sujet, les deux premiers tomes n’ont pas les plus belles couvertures contrairement aux quatre derniers. Seul réel « problème » de ce volume : on sait d’avance qu’il y en aura d’autres, au nombre de cinq. Cela peut clairement rebuter le lecteur, en terme de coût évidemment (6 x 28€ = 168€) mais aussi de crainte d’un récit indigeste et répétitif sur le long terme (effet Knightfall oblige). Pour l’instant, ce n’est absolument pas le cas et on ne peut que recommander la lecture de ce tome (l’article sera mis à jour en fonction des critiques des volumes suivants).

Page récapitulative.

[À propos]
Publié chez Urban Comics le xx avril 2014
Premières publications originales en 1999.
Lettrage : Christophe Semal et Laurence Hungray (Studio Myrtille)
Traduction : Alex Nikolavitch
Adaptation Graphique : Willem Merloo

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Batman – No Man’s Land : Tome 01

Cataclysme

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[Histoire]
Gotham City, 19h03, un tremblement de terre d’intensité 7.6 sur l’échelle de Richter détruit la ville. Les immeubles s’effondrent, les incendies font rage, des citoyens innocents meurent dans les décombres ou sous l’eau…

Les différents justiciers (Batman, Nightwing…), les héros du quotidien (Gordon, Bullock…) et même les antagonistes pas forcément du bon côté de la loi (Catwoman, Azraël…) font face à une menace naturelle, sans précédent, bien plus grave qu’à l’accoutumée.

Chacun aide comme il peut et affronte cette épreuve, aussi injuste soit-elle et face à laquelle il ne peuvent concrètement « rien faire ».

Batman Cataclysme Gotham City

[Critique]
Ouvrage assez conséquent de 462 pages, Cataclysme se divise en seize chapitres et plusieurs interludes, ainsi qu’un court prologue et épilogue. Chaque chapitre provient d’une série différente du Batverse (comme pour Knightfall) : Batman, Detective Comics, Shadow of the Bat, Catwoman, Nightwing, etc. (détails dans la section À propos). Certains sont même inédits pour cette version française, à savoir Azrael #40, Catwoman #57, Robin #52 et Batman Arkham Asylum – Tales of Madness #1, qui sont parfois volontairement « coupés » pour rester focaliser sur l’histoire principale.

On y suit donc les points de vue de différents protagonistes durant cet évènement majeur, très important dans la mythologie du Chevalier Noir. En effet, Cataclysme poursuit la « chute » psychologique (et même physique) de Bruce Wayne/Batman après Knightfall, Legacy et Contagion. Ces deux derniers sont (étrangement) inédits en France et narrent la propagation du virus Ébola dans Gotham City. Peu après il y a donc ce tremblement de terre qui vient mettre à mal un peu plus le(s) justicier(s) avant de se poursuivre dans la grande saga No Man’s Land. En effet, et c’est à la fois la force et la faiblesse de Cataclysme, il s’agit avant-tout d’une introduction à No Man’s Land (série complète en six tomes). Celui-ci peut donc se lire comme un volume unique (one-shot) mais sous-entend clairement une suite que le lecteur souhaite logiquement découvrir.

Batman Cataclysme Nightwing Harold Alfred

L’intérêt de Cataclysme se situe dans la multiplicité des regards vers cette catastrophe, quasiment tous débutants (dans la première partie du livre tout du moins) juste avant que ne se déclenchent les premières secousses. Nightwing songe en premier lieu à savoir si Barbara Gordon est vivante, Robin, alias Timothy Drake, (en voyage en Europe) est dans un avion quand le tremblement de terre se produit et s’inquiète avant tout pour son père, Batman est tiraillé entre secourir les citoyens, empêcher une évasion de prisonniers de Blackgate et (plus ou moins) conserver son identité secrète (le Manoir Wayne s’est effondré sur la Bat-Cave), et ainsi de suite.

À ce titre, les meilleurs moments concernent, contre toute attente, des inconnus : un chapitre consacré à des gangsters chargés d’aider des passants coincés sous des décombres et un condamné à mort (à Blackgate) qui clame son innocence à son avocate peu avant son exécution. Le tremblement de terre vient lui apporter le miracle dont il avait besoin pour ne pas être tué puisque celui-ci lui permet de s’échapper. Le duo composé d’Huntress et Spoiler apporte un peu de nouveauté, d’ailleurs toute l’évolution d’Huntress au cour de l’ouvrage est intéressante. Le personnage souhaite s’émanciper des justiciers « classiques » en n’hésitant pas à tuer certains criminels. Un choix que ne cautionne évidemment pas le Dark Knight. Un chapitre centré sur Catwoman, très prenant, se concentre sur la peur et la solitude de Seline Kyle ; son individualisme mêlé à la forte empathie pour des êtres en détresse sont très bien écrits.

Batman Cataclysme Spoiler Huntress

Les autres épisodes se suivent et sont plus ou moins « classiques » (par rapport à la catastrophe subit), il y a même une certaine répétition mais qui n’est pas soporifique ou agaçante (contrairement à des passages de Knightfall, notamment les tomes 3 et 4, assez indigestes).

On note un certain fil rouge dans la seconde moitié de l’œuvre avec un homme (le Maître-Secousses – sic) clamant être responsable du tremblement de terre et souhaitant une rançon de la part de la ville afin qu’il ne déclenche pas un séisme encore plus meurtrier. De prime abord, ce nouvel ennemi paraît bien ridicule, d’autant plus qu’il demande de l’argent (re-sic) mais une fois son identité révélée, cela fait sens et est même plutôt bien trouvé.

Batman Cataclysme Maitre Secousses

La galerie des ennemis classiques de Batman fait ici de la figuration (Double-Face, le Pingouin, Bane, Poison Ivy…) intervenant en personnage très secondaire le temps de quelques planches, exception faite du chapitre divisé en trois parties se déroulant à l’Asile d’Arkham avec le Joker, le Sphinx, l’Épouvantail et Killer Croc notamment.

C’est justement une question qu’on se pose dès le début de Cataclysme : quid des « méchants » durant cette catastrophe ? Nous avons nos réponses, promettant de rudes aventures à la Bat-Family pour la suite de l’histoire.

Batman Cataclysme Joker Vilains

Le récit mentionne un nombre conséquent de victimes (blessés et morts) et en montre quelques-unes mais clairement pas assez pour véritablement s’émouvoir ou « prendre une énorme claque ». Les morts ne sont pas aux abonnés absents mais au vu de la tragédie, l’impact aurait été plus fort pour le lecteur d’afficher, ou suggérer, davantage de cadavres (suggérer par dessin et non par texte, comme cela est fait plusieurs fois). Cela rappelle un peu les reproches qui avaient été fait à propos de la fin du film Man of Steel (à raison). On s’étonne d’ailleurs de l’absence de Superman pour la rescousse et l’aide qu’il aurait pu apporter (lui ou la Justice League), nulle mention dans le scénario alors qu’il y a (logiquement) une explication plausible à cela.

Le scénario est écrit à plusieurs mains, avec une nette dominance pour Chuck Dixon et Doug Moench (déjà aux manettes des années plus tôt sur Knightfall). Les dessins se suivent et ne se ressemblent pas (dans leur style) mais aucun ne dégage un esthétisme plus important que d’autres (éventuellement Rick Taylor pour Arkham Asylum : Tales of Madness #1) ; il n’y a pas non plus de planches « ratées », globalement la cohérence se tient pour savoir qui est qui, pour découvrir les ruines de Gotham. L’intérêt se situe davantage dans l’histoire pour Cataclysme : une tension palpable, des héros impuissants face aux forces de la nature, des échos très personnels pour certains protagonistes, etc.

Batman Cataclysme Batman

Proposer Cataclysme comme un one-shot est un poil mensonger, de même que sa couverture, très graphique et réussie certes (signée Bill Sienkiewicz) mais peu représentative de l’œuvre. Prenant et plutôt original, ce début d’une nouvelle saga de Batman est clairement efficace et abouti. Les auteurs prennent leur temps (parfois un peu trop mais l’équilibre est plutôt « juste ») et on a envie de lire la suite.

NB : Alfred chantonne Mon amant de Saint-Jean en nettoyant l’argenterie. Une enquête est en cours pour savoir si cette référence à Edith Piaf était dans la version originelle ou non. C’est important.

Batman Cataclysme Pingouin

[À propos]
Publié en France chez Urban Comics le 21 mars 2014
Premières publications originales en 1998.

Contient :

Batman #553-554 (écrit par Doug Moench et dessiné par Klaus Janson)
Shadow of the Bat #73-74 (écrit par Alan Grant et dessiné par Mark Buckingham)
Detective Comics #720-721 (écrit par Chuck Dixon et dessiné par Graham Nolan)
Nightwing #19-20 (écrit par Chuck Dixon et dessiné par Scott McDaniel)
Azrael #40 (écrit par Dennis O’Neil et dessiné par Roger Robinson)
Catwoman #56-57 (écrit par Devin Grayson et dessiné par Jim Balent)
Robin #52–53 (écrit par Chuck Dixon et dessiné par Staz Johnson)
Batman Chronicles #12 (écrit par Devin Grayson, Klaus Janson, Chris Renaud et Kelley Puckett et dessiné par Marcos Martin, Klaus Janson, Alex Maleev et Rick Burchett)
Batman Blackgate : Isle of Men #1 (écrit par Doug Moench et dessiné par Jim Aparo)
Batman : Huntress/Spoiler #1 (écrit par Chuck Dixon et dessiné par Eduardo Barreto)
Batman – Arkham Asylum : Tales of Madness #1 (écrit par Alan Grant et dessiné par Rick Taylor)

Lettrage : Stephan Boschat (Studio Makma)
Traduction : Jean-Marc Lainé
Adaptation Graphique : Pascal Chirat

Batman Cataclysme Wayne

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Batman Cataclysme Catwoman

Dark Knight : The Last Crusade

Frank Miller continue d’enrichir son « Dark Knight Universe » en proposant un récit se situant avant The Dark Knight Returns : quand Batman opère encore dans Gotham avec son acolyte, le second Robin (Jason Todd).

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[Histoire]
Le Joker est de retour à Arkham, « pour la vingt millième fois » selon lui (sous-entendant qu’il va à nouveau s’en échapper). Les médias saluent la nouvelle et remercient Batman et Robin pour cette arrestation, tout en s’inquiétant du choix moral douteux de l’adulte Batman qui a enrôlé l’enfant-adolescent Robin dans sa quête. Cette « mise en danger d’un mineur », cet adieu à la jeunesse et à l’innocence, interroge certains journalistes.

De son côté, Bruce Wayne accuse l’âge et les combats passés, le quadragénaire se sait vieillissant et moins aguerri qu’à une époque. S’il apprécie la force de Jason Todd, il le trouve trop confiant voire arrogant et même trop violent. Le milliardaire noue une idylle avec Selina Kyle, ancienne escort-girl, qui fut tantôt alliée puis ennemie sous son alias de Catwoman avec celle de la chauve-souris.

Un de ses amis philanthrope est retrouvé mort… D’autres crimes, plus ou moins liés, convergent vers Poison Ivy. En enquêtant, le dynamique duo tombe également sur Killer Croc.

Dark Knight Jason Todd

[Critique]
Loin de la brutalité deThe Dark Knight Returns (et nettement plus réussie que les débuts Dark Knight III), cette étonnante relecture Millerienne d’une étape mythique dans la chronologie de Batman (la mort de Jason Todd par le Joker) séduit autant qu’elle agace. On retrouve la belle part aux médias pour commenter aussi bien l’actualité de Gotham que les agissement des justiciers. Pas de doute : la « patte » Miller est bien là en terme d’écriture. Les craintes de Wayne envers Todd sont justifiées et très bien équilibrées. Le premier « gros » combat (Batman face à Killer Croc) est brillamment mis en scène et, surtout, très bien écrit. On ressent le fort intérieur du Chevalier Noir, complètement dépassé par son physique qui ne suit plus… À ce titre, l’ouvrage sonne presque comme un « Année Vingt », juste avant la retraite « forcée » du Caped Crusader et son retour, des années plus tard, dans The Dark Knight Returns.

« Cet apprentissage ne devrait pas se solder par une raclée assénée par une pseudo-figure autoritaire qui n’a pourtant aucun droit de lever la main qui quiconque à Gotham… Surtout pas sur nos enfants. Parce que l’autorité sans le droit, ça n’est ni l’autorité ni le droit. »
L’Association des Mères Opposées à Batman

Pour le scénario, Frank Miller fait à nouveau équipe avec Azzarello — avec qui il co-écrit Dark Knight III, le duo s’est d’ailleurs offert une « pause » durant DK3 pour élaborer ce one-shot — et retrouve John Romita Jr., avec qui il avait collaboré, à l’aube des années 1990, sur Daredevil – Man Without Fear (L’Homme sans peur — narrant les origines du justicier avocat aveugle) en tant que scénariste (et Romita aux dessins donc). Graphiquement, c’est à l’opposé de ce que proposait l’auteur lui-même lorsqu’il officiait aux pinceaux, et c’est également très éloigné des traits d’Andy Kubert (qui rapproche son style à celui de Miller dans Dark Knight III pour garder une certaine homogénéité entre les œuvres). Romita livre une succession de cases élégantes, à la frontière entre le récit indépendant (rappelant curieusement C’est un oiseau de Teddy Kristiansen) et l’œuvre minimaliste voire intimiste. La colorisation aux tons pastel de Peter Steigerwald ajoute une douceur paradoxale avec la violence omniprésente, parfois montrée, parfois suggérée et ses effusions de sang. Du grand art.

Dark Knight Joker

Mais l’ouvrage est tellement court (64 pages !) que toutes les planches sont ensuite proposées en noir et blanc, sans encrage ni texte. Un alléchant bonus, complété par une galerie de couvertures agréables, qui dévoile le travail titanesque des artistes. Cela comble tout de même difficilement cette faible longueur du récit. Si la fin très soudaine laisse un goût amer, elle s’inscrit dans une parfaite logique de l’ensemble de l’œuvre de Miller. Pour rappel, il est dévoilé dans le très décrié (à juste raison) The Dark Knight Strikes Again, que le Joker de cet univers n’est autre que… Richard Dick Grayson. Un choix audacieux, énervant et agaçant mais qui aurait pu retrouver ici un second souffle avec une introspection différente. Cela permettrait peut-être d’apprécier sous un autre prisme cette première suite à The Dark Knight Returns. Mais il n’en ai nul fait mention ici… Si bien que cette conclusion sonne comme un ersatz alternatif plus ou moins réussi de Un Deuil dans la Famille.

Il manque clairement une (autre) histoire qui ferait la jonction « parfaite » entre The Last Crusade et The Dark Knight Returns ; ce passage où Batman s’émancipe définitivement de sa cape et où le Joker sombre dans un mutisme dépressif dans une cellule d’Arkham. Le faible équilibre restant du Batman vieillissant devenant le roc enragé et brutal de The Dark Knight Returns se dessine donc dans notre esprit, sans grande difficulté car on peut se l’imaginer aisément, bien sûr, mais en résulte une petite amertume (à l’instar de la première lecture de Killing Joke, pourtant très réussi et prouvant qu’une histoire courte se suffit pour devenir culte et n’empêche pas sa réussite, bien au contraire) ; un développement sur un autre élément aurait peut-être compenser cela.

Bruce Wayne à Selina Kyle
– Je ne veux pas m’arrêter.
– Tu es accro.
– Non, j’ai sincèrement foi en ce que je pratique.
– Tu veux dire, le déni ?
– Qui sait ? Mais la foi… Ça ne suffit plus. Mon corps me fait un mal de chien.

Le one-shot est plaisant, s’inscrit parfaitement dans l’univers Millerien mais n’est malheureusement pas aussi indispensable que son œuvre mère… À découvrir tout de même pour les amoureux de The Dark Knight Returns et, c’est à souligner, pour son faible prix (14€) même si celui peut paraître excessif par rapport à la longueur du récit. À terme, The Last Crusade (avec sa couverture un poil trompeuse) pourrait devenir le remplaçant idéal de Un Deuil dans la Famille ; en substance, la fin de l’histoire est la même, mais celle de Miller est nettement plus réussie.

Dark Knight Poison Ivy Robin

[À propos]
Publié en France chez Urban Comics le 27 janvier 2017.
Titre original : The Dark Knight Returns : The Last Crusade #1
Scénario : Frank Miller et Brian Azzarello
Dessin : John Romita Jr
Encrage et couleur : Peter Steigerwald
Lettrage : Stephan Boschat — Studio Makma
Traduction : Jérôme Wicky

Dark Knight Last Crusade

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Joker Last Crusade