Batman : Le Chevalier Noir – Tome 2 (réédition intégrale)

Urban Comics réédite depuis 2018 certaines de leurs séries en compilant en moyenne deux à trois « tomes simples » en un seul, proposant ainsi un nombre réduit de livres (deux à quatre) pour avoir une série complète. C’est le cas de Batman : Le Chevalier Noir, une série initialement divisée en quatre « tomes simples » (Terreurs Nocturnes, Cycle de Violence, Folie Furieuse et De l’Argile) et republiée en 2019 sous forme d’intégrale en deux volumes (comprenant évidemment les deux premiers « tomes simples » pour l’un, les deux derniers pour l’autre). Le premier a fait l’objet d’une critique ici et le second, chroniqué ici, sortira le 11 octobre 2019. La série s’inscrit plus ou moins en suite du one-shot La Nouvelle Aube (plutôt moyen) mais nul besoin de connaître cette histoire pour découvrir Batman : Le Chevalier Noir. À noter que la couverture à gauche (celle du troisième tome simple) est censée être celle reprise pour ce deuxième et dernier volet de la version intégrale.

En toute logique, le sommaire proposera les récits reprenant les anciennes éditions, centrés respectivement sur Le Chapelier Fou, Gueule d’Argile, Le Pingouin et Manbat :
Folie Furieuse [Batman : The Dark Knight #16-21 + Annual #1]
De l’Argile [Batman : The Dark Knight #22-25]
Sans voix [Batman : The Dark Knight #26-27]
Bestial [Batman : The Dark Knight #28-29]
L’absence des 4 chapitres bonus centrés sur les ennemis de Batman est tout à fait normal car ils sont totalement déconnectés de l’ensemble et faisaient partie du « Vilains Month ». Il s’agissait des épisodes #23.1 (Le Ventriloque), #23.2 (M. Freeze), #23.3 (Gueule d’Argile) et #23.4 (La fille du Joker) et avaient été chroniqués et ont été chroniqués dans cet article. Voir tout en bas de cette page pour plus d’explications.

 
(Les couvertures des deux « tomes simples », Folie Furieuse et De l’Argile — publiés en France en juin 2014 et août 2016 — aujourd’hui plus en stock et donc réédités sous forme d’intégrale.)

[Histoire – Folie Furieuse]
Plusieurs kidnappings sans connexions apparentes ont lieu dans Gotham. Le Chevalier Noir enquête et poursuit des malfaiteurs… Il comprend assez tôt que le Chapelier Fou est derrière tout ceci, mais dans quel but ? Il peut contrôler à distance toutes les personnes qui portent ses chapeaux, de quoi lui créer une armée docile et complice facilement…

Dans le civil, Bruce Wayne enchaîne les erreurs dans sa relation avec Natalya, ayant du mal à jongler avec sa double-vie. La femme risque de le quitter pour de bon.

[Critique]
Après avoir dévoilé une partie de l’enfance et des traumatismes de l’Épouvantail dans la seconde moitié du tome précédent (la meilleure) place à la même chose pour le Chapelier Fou. Où l’on apprend qu’enfant il avait une déficience en testostérone et qu’un médicament censé le guérir a développé « une agressivité accrue, un aspect obsessionnel et de la paranoïa ». Sans surprise, une romance avortée avec une certaine Alice a également pesé dans la balance de son destin.

Placer Jervis Tetch au centre du récit est une bonne idée, clairement, car cet antagoniste se fait plutôt rare dans les aventures de Batman, ou bien il est souvent relégué dans un rôle très secondaire voire dans des apparitions éclairs. Cela se comprend car le personnage est prisonnier de sa matrice identitaire : une version maléfique du célèbre chapelier d’Alice au pays des merveilles, qui contrôle mentalement les gens et… qui veut souvent (et « simplement ») recréer des scènes issus du classique littéraire de Lewis Caroll. Aussi bien dans les comics que les dessins animés, ou encore les jeux vidéo, il est rare que le Chapelier Fou s’éloigne de ces trois aspects. Ce qui en fait à la fois sa force (les premières fois ça fonctionne, ou bien quand il y a une certaine originalité dans ce développement — on pense par exemple à Arkham Knight, dernier opus de la saga Arkham, et notamment le niveau bonus La Saison de l’Infamie) et sa faiblesse (on a quand même vite fait le tour, on apprend rien de nouveau à chaque fois même si le voyage reste plaisant s’il y est bien mis en scène, comprendre écrit et croqué).

La narration fonctionne, entre autres, grâce à un humour particulier (jeux de mots ridicules et situations absurdes) mélangé à des séquences particulièrement macabres (on retrouve, en fin de la bande dessinée, ce qui faisait le sel de l’histoire sur l’Épouvantail). Hélas, on se perd un peu dans les versions imaginaires et réelles des protagonistes — c’est le but certes, mais ce n’est pas très fascinant, au contraire — et, surtout, on devine rapidement ce qu’il va se passer. D’un côté l’avancement du Chapelier et son armée de citoyens manipulés à distance (un élément de fiction toujours aussi « faible » en terme de crédibilité et « facile » pour s’octroyer aisément une forte main d’œuvre — donc un point toujours dommageable, que ce soit dans le cas du Chapelier (qui a systématiquement recours à cela) ou d’autres ennemis de Batman), de l’autre l’évolution de la relation de Bruce et Natalya.

A l’instar du tome précédent, on n’y croit absolument pas. Ce personnage féminin a été introduit bien tardivement et on peine à s’y attacher ; de même on a du mal à trouver crédible cette arrivée soudaine dans la vie du milliardaire et cet amour excessif qu’il lui porte (en étant prêt à raccrocher la cape pour elle !). Ce souci d’écriture n’est pas lié à ce tome en particulier mais au travail général sur toute la série, il aurait été plus judicieux de l’introduire dès le début (à la place de la mystérieuse fille lapin qui a disparu et ne reviendra plus) et de développer au fil des épisodes une véritable liaison. L’issue tragique de la jeune femme n’émeut pas plus que ça, était assez prévisible et sert juste à relancer (faiblement) le scénario.

Celui-ci est désormais signé Gregg Hurwitz et les dessins sont de Ethan Van Sciver (#16 à #18) et Szymon Kudranski (#19 à #21 + Annual #1, aka l’interlude — qui propose une jonction cohérente avec le tome précédent un soir d’Halloween mais reste assez oubliable, in fine) ; les couleurs de Hi-Fi. Le premier propose un style graphique assez classique mais efficace : traits fins, découpage dynamique, colorisation cohérente avec des compositions et travail de la lumière agréable… Un côté « mainstream » pas du tout déplaisant mais peut-être trop commun pour vraiment sortir du lot. Le second, en revanche, a clairement une « patte » artistique, proche d’un Jock (Sombre Reflet), avec ses traits anguleux et ses jeux d’ombre. L’ensemble apporte clairement une touche singulière fort appréciable !

Un sans-faute donc côté graphisme et des soucis sur l’écriture, relatif à un personnage « conceptuel » qui peine à se renouveler mais qui n’avait jamais été, paradoxalement, aussi bien modernisé, fouillé et enrichi. Il faut bien sûr ajouter l’élément (secondaire) loupé du scénario pour justifier le problème majeur de l’histoire : la relation entre Bruce et Natalya, dans laquelle le lecteur se sent aussi peu investi que Bruce.

[Histoire – De l’Argile]
Lors d’une prise d’otage, le commissaire Gordon intervient pour s’échanger contre un prisonnier. Le policier tue ensuite les ravisseurs avant de s’en prendre à Batman ! Gueule d’argile se cache bien entendu derrière Gordon et l’ennemi du Chevalier Noir prend aussi l’apparence de Natalya pour déstabiliser le justicier. Comment a-t-il su qu’il y avait un rapport entre les deux ?

[Critique]
Gregg Hurwitz écrit à nouveau cette suite (ainsi que les deux histoires suivantes, cela conserve une certaine cohérence). Alex Maleev s’occupe des dessins, avec une ambiance polar et glauque efficace.

C’est évidemment au tour de Gueule d’Argile d’avoir droit à ses flash-backs contant les origines du monstre. Rarement mis en avant (même si le personnage jouit d’une nouvelle popularité depuis la série Detective Comics Rebirth — et qu’on ne peut que conseiller le double épisode qui lui est consacrée dans la série animée de 1992), il est plutôt bien croqué (narrativement et graphiquement). On y apprend que l’acteur raté a hérité d’une substance argileuse, source du pouvoir de transformation, par… le Pingouin. Qui devient donc son créancier.

Quelques connexions discrètes avec la série Batman (et son tome 6 notamment), la présence du chien Titus (surtout vu dans la série Batman & Robin), et des apparitions de deux membres des Birds of Prey de l’époque : Condor et Black Canary. De quoi élargir un peu l’univers du Caped Crusader dans cette série, très centrée sur Batman et ses ennemis. Du reste, ce segment sur Gueule d’Argile est dans la continuité des deux précédents : simple, efficace, divertissante, bien dessinée. Si on est peu exigeant, pas de raisons de ne pas accrocher.

[Histoire – Sans voix]
Dans un pays inconnu et visiblement du tiers-monde, une femme perd son travail. Elle vit démunie avec sa mère et ses deux enfants mais ne peut subvenir à leurs besoins. Sont dernier né meurt. Son autre fille se fait enlever. La famille converge vers Gotham dans les entrepôts du Pingouin

[Critique]
Comme son titre l’indique plus ou moins, Sans voix ne contient aucun dialogue ! C’est le tour de force de ces deux chapitres, qui se « lisent » (ou plutôt se regardent) sans avoir besoin de texte. Cela rappelle un excellent épisode de Requiem, lorsque Batman est en deuil et où le scénariste avait usé du même effet. Ici, l’ensemble est efficace, même s’il reste anecdotique mais met en avant la cruauté du Pingouin et, comme toujours dans la série, une certaine violence excessive. Hurwitz poursuit donc son traitement anglé sur un ennemi emblématique du Chevalier Noir mais dessiné, cette fois, par Alberto Ponticelli qui instaure un style réaliste qui se marie bien avec cette idée de dialogue absent.

[Histoire – Bestial]
Man-Bat
est de retour, plus violent que jamais. Les soupçons de Batman se portent évidemment sur Kirk Langstorm mais il s’avère que c’est son père, Abraham, qui utilise désormais le sérum le transformant en chauve-souris géante.

[Critique]
À l’instar de l’épisode précédent, deux chapitres sont bien trop courts pour vraiment marquer les mémoires. Dommage car l’aura de ce nouvel antagoniste est plutôt puissante et effrayante. Pourquoi pas l’utiliser plus tard pleinement qu’ici en légère introduction… Hurwitz achève ainsi son petit run, cette fois dessiné par Ethan Van Sciver (qui s’occupait de l’histoire sur le Chapelier Fou) qui réussit à dévoiler un monstre bourré de détails.

> Conclusion (à propos de l’entièreté de la série qui fut annulé au bout de 29 chapitres).

Quatre tomes simples inégaux (le meilleur est le deuxième, puis le troisième, le quatrième et enfin le premier) et donc deux intégrales inégales aussi, chacune comptant un bon segment et un autre plus moyen. Difficile de conseiller l’achat du coup. Rien de révolutionnaire dans Le Chevalier Noir si ce n’est l’accent mis sur des ennemis normalement secondaires. D’un point de vue éditorial, on peut s’étonner que cette série ne fut pas incruster dans les magazines kiosque de Batman à l’époque, elle y aurait davantage eut sa place plutôt que de bénéficier du prestige de librairie directement. Mais il en faut pour tous les goûts, et il est vrai que le côté « divertissement violent simpliste » séduit forcément une cible, habituée ou non aux aventures du Caped Crusader. Même si Greg Hurwitz n’est pas un nom très connu ou qui fait vendre, on aurait plutôt imaginé une saga type « Greg Hurwitz présente… » et un enchaînement de 6 petits volumes (L’Épouvantail en deux parties, idem pour Le Chapelier Fou, puis un pour Gueule d’Argile et un dernier pour le Pingouin — dont il avait déjà signé le one-shot La Splendeur du Pingouin — et Man-Bat). Ou bien carrément un intégrale sur cela (un peu comme ici certes, mais sans la première histoire, déconnectée des autres et indéniablement la plus faible).

> Complément : à propos des 4 chapitres « 23 » bonus.

Comme évoqué en haut de l’article, 4 chapitres bonus centrés sur les ennemis de Batman (déconnectés de la série) faisaient partie du « Vilains Month ». Il s’agissait des épisodes #23.1 (Le Ventriloque), #23.2 (M. Freeze), #23.3 (Gueule d’Argile) et #23.4 (La fille du Joker) et ont été chroniqués dans cet article.

23.1 Le Ventriloque n’a pas été publié en France. Le récit est centrée sur Shauna la ventriloque et Ferdie son étrange pantin, qui proposent un spectacle à Gotham, dans un des rares lieux avec de l’électricité. Confus et très étrange, ce chapitre se poursuit dans la série Batgirl…

23.2 Mr Freeze a été publié dans le magazine Forever Evil #06. L’ennemi de glace profite du chaos régnant à Gotham pour régler de vieux comptes avec un ancien docteur d’Arkham. Son passé et ses motivations sont également évoqués, faisant écho au récit Batman : Annual #1 – Premières Neiges, publié dans Batman Saga #10.

23.3 Gueule d’Argile a été publié dans Batman Saga Hors-Série #05 et est complètement anecdotique, le récit De l’argile présent dans le second intégrale rend mieux hommage au personnage.

23.4 La fille du Joker a été publié en France dans le quatrième tome de la série Catwoman. Cette « fille » du Joker ne l’est pas vraiment, elle a juste récupéré son fameux masque de visage (voir Le Deuil de la Famille) et l’a endossé. Ancienne adolescente aux goûts morbides, elle sombre davantage dans la folie avec ce visage. Elle trouve refuge dans une grotte et va essayer de se l’approprier car de nombreux habitants sont descendus y vivre vu le chaos dans Gotham. Malheureusement il y a une hiérarchie machiste qui y règne. Cette « Fille du Joker » reviendra dans le chapitre #24 de la série Catwoman.

[À propos]

Publié en France chez Urban Comics le 11 octobre 2019

Scénario : Gregg Hurwitch
Dessins : Ethan Van Sciver, Szymon Kudranski, Alex Maleev et Alberto Ponticelli.
Encrage : Divers
Couleur : Hi-Fi

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