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Batman Rebirth – Tome 12 : La Cité de Bane

Dernier tome du très long run de Tom King, La Cité de Bane est-elle une conclusion à la hauteur ? Critique du douzième volume (après un onzième plutôt réussi) et retour sur l’ensemble.

[Histoire]
Gotham City est sous le joug de Bane. Batman Flashpoint et Gotham Girl y font régner une justice radicale. Le GCPD est désormais aux mains de Strange, ses officiers vont du Joker et du Sphinx à Silence et Pyg en passant par Zsasz et Croc, entre autres.

Si un membre de la Bat-Famille revient dans la ville, Alfred sera tué… Robin et Red Robin cherchent une solution tandis que Bruce Wayne a disparu.

Que s’est-il passé ? Comment en est-on arrivé là ?

[Critique]
Après la dernière planche du volume précédent, on ne savait pas trop qui était sorti vainqueur du combat sous terre entre Thomas Wayne et son fils. Le premier chapitre de ce tome répond à la question malgré son ellipse assez prononcée. Onze chapitre (complémenté d’un annual dispensable dont on reparlera plus loin) forment La Cité de Bane (tous les épisodes se déroulent à la suite et établissent un tout, à l’inverse de pas mal de tomes précédents où il y avait deux à trois morceaux d’histoires chaque fois) et livrent une conclusion satisfaisante en tous les points, résolvant aussi bien des intrigues de longue date (couple Selina/Bruce, plan de Bane, Thomas Wayne…) que d’autres plus anecdotiques (l’utilité de la fameuse kryptonite platine…).

Le volume n’est pas sans défaut mais ceux-ci sont mineurs : on aurait aimé une plongée dans la Gotham de Bane plus prononcée et les « vacances » de Bruce et Selina occupent une place trop importante durant le premier tiers de l’ouvrage. Par ailleurs, la jeune femme y est très sexualisée : maillots de bain recouvrant à peine son corps, tenue de Catwoman très très moulante, plans sur sa poitrine (ou celle d’autres figures féminines) trop présents, etc. Si la personnalité de la féline a évidemment un côté « femme fatale » et séductrice (qui n’a plus lieu d’être à ce stade de la saga vu son passif avec Bruce d’ailleurs), elle est presque réduite par sa plastique à un rôle d’allumeuse. Heureusement, ses dialogues et pensées balaient ceci mais c’est un peu dommage, surtout après avoir mis en avant la romance et l’amour au premier plan de si nombreuses fois par le passé.

Un des derniers chapitres revient sur divers évènements vus tout au long du run ou en marge, leur apportant un nouveau point de vue. On peut affirmer y trouver dedans une extension et même une suite au récit du « Batman Flashpoint » publié dans Cité Brisée… Quelques connexions au sympathique Le Badge sont aussi de mise ; en somme quelques références qui font plaisir aux connaisseurs sans perdre les initiés. Thomas Wayne est d’ailleurs la vraie figure antagoniste de ce douzième volume, bien au-dessus de Bane qui sera mis hors-jeu plus ou mains aisément, de façon un peu décevante. Au passage, si la figure de Bane est imposante avec son fameux masque, dès qu’il l’enlève il est difficile de reconnaître l’ennemi, devenant un costaud chauve banal. La dualité Bruce/Thomas Wayne est excellente et apporte une innovation bienvenue dans la mythologie de l’homme chauve-souris. Des choix du père ou du fils semblent parfois brumeux et illogiques mais on peut aisément fermer les yeux dessus.

Tony S. Daniel dessine une grande majorité de l’album. L’artiste est en moyenne forme, son style précis et ses traits fins et raffinés fonctionnent un peu moins qu’à l’accoutumé. Une impression brouillonne face à l’exigence du rythme de publication peut-être ? John Romita Jr. vient l’épauler brièvement, si l’ensemble n’est pas forcément très convaincant, c’est surtout parce que la patte Romita se marie mal avec celle de Daniel. D’autres dessinateurs officient, comme les habituels Jorge Fornes et Mikel Janin, entre autres. Globalement, ce n’est pas le meilleur volume d’un point de vue graphique qu’on a pu lire durant toute la série mais il reste au-dessus (de loin) de bon nombre de productions sommaires.

Tom King navigue brillamment entre plusieurs temporalités avec son savoir-faire évident lorsqu’il verse dans un humanisme romanesque puissant. C’est là son meilleur atout qu’on admire le temps de quelques planches qui font écho à la mort d’un personnage principal survenu plus tôt, de manière soudaine et choquante. On ne révèlera pas de qui il s’agit mais vu l’aura de ce protagoniste, indissociable à l’univers de Batman, on serait très très surpris qu’il ne revienne pas d’une manière ou d’une autre, dans les prochains mois (à l’instar de Damian Wayne par exemple, Jason Todd étant lui aussi revenu même si beaucoup plus tardivement). Le scénariste est volontairement resté dans le flou sur ce sujet dans des interviews mais a laissé entendre que le monde des comics est ainsi fait : rien n’est impossible.

L’heure est pour l’instant à la conclusion générale et aux conséquences. Batman Rebirth est une série de qualité hétérogène, produisant du très bon (les volumes 2, 3, 8 et 9 en tête — auquel on ajoute ce 12), du moyen (1, 10 et 11), du mauvais (5 et 6) voire très mauvais (4) et de l’inégal (le tome 7, pas terrible tout du long sauf sa fin remarquable). A l’instar de Scott Snyder qui a officié avant Tom King sur 9 tomes mais sans jamais livrer un réel chef-d’œuvre (alors que King oui), la série a donc ses hauts et ses bas. L’ensemble est beaucoup, beaucoup trop long… sept tomes auraient été suffisants, huit maximum. Il est difficile néanmoins de passer à côté quand on aime le Chevalier Noir et qu’on veut lire ses aventures. Inutile de débourser les 230€ nécessaires pour tout lire, seuls les tomes 1, 2, 3, 8, 9, 11 et 12 suffisent (la fin du 7 pour ceux qui peuvent se le permettre et l’excellent one-shot complémentaire mais très court à découvrir en parallèle A la vie, à la mort)). Peut-être que l’impact émotionnel sera moins intense si la série est dépourvue de son étirement en longueur ainsi mais l’ennui, lui, ne sera pas présent et c’est sans doute mieux !

Quant aux conséquences, difficile d’en constater à court terme à l’exception de la mort d’un protagoniste — qui reviendra sans doute même si on espère se tromper car cela provoquerait un statu quo inédit et fort intéressant. Le reste se scinde en deux arcs : la romance entre Bruce et Selina et le plan de Bane. La relation entre le chat et la (chauve) souris n’a jamais été aussi bien retranscrite, humaine et sincère. In fine, le couple est plus solide et officialisé. Jusqu’à quand ? Un élément héritier de cette idylle aurait pu marquer la fin de la fiction mais, hélas, il faudra le découvrir dans une autre série de King… Il n’est même pas mentionné dans cette ultime salve, dommage.

La destruction psychologique de Bruce/Batman par Bane peut être vu comme un Knightfall modernisé, où le justicier peut moins compter sur ses alliés qu’habituellement. Là aussi on se retrouve en terrain familier même s’il est bien exécuté. Peut-être qu’il faudra se tourner vers Thomas Wayne pour trouver un nouvel ennemi de qualité ou, contre toute attente, un futur allié ?

La quatrième et dernier annual de la série montre diverses aventures ou enquêtes de Batman (avant tout le récit qu’on vient de lire) : d’un duel avec un dragon dans Gotham (!) à un meurtre avec six suspects façon Cluedo en passant par un match de catch et un voyage dans le surréalisme flashy… Il aurait mieux fallu inclure ce chapitre dans le tome précédent (qui n’en contenait que cinq à l’inverse de celui-ci qui en a douze !) afin de terminer sur la « vraie » conclusion du récit principal plutôt que cet aparté plutôt anecdotique. Comme toujours, une petite galerie de couvertures alternatives (sublimes) ferme le livre.

Le court épilogue annonce la suite de la série (donc à partir des chapitres #86) sous le titre de Batman : Joker War. Poursuivant les actes de Rebirth mais cette fois sous la houlette de James Tynion IV, grand habitué au service du Chevalier Noir également. Une piste avec Luthor également caché dans l’ombre (comme vu en début du tome) pourrait aussi être explorée à l’avenir, pourquoi pas…

(Un très long article revenant sur l’entièreté du run est disponible sur le site UMAC pour lequel je collabore de temps en temps.)

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 5 juin 2020
Contient Batman (Rebirth) #75-85 et Batman annual #4

Scénario : Tom King, James Tynion IV (annual #4)
Dessin : Tony S. Daniel, Mikel Janin, Clay Mann, John Romita Jr., Jorge Fornes, Mitch Gerards, Hugo Petrus, Guillem March et Mike Norton
Encrage additionnel : Sandu Florea, Norm Rapmund, Seth Mann, Klaus Janson
Couleurs : Tomeu Morey, Mitch Gerads, Jordie Bellaire, Dave Stewart

Traduction : Jérôme Wicky
Lettrage : MAKMA (Sabine Maddin et Stephan Boschat)

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Harleen

Volume unique édité sous le prestigieux DC Black Label, Harleen modernise les origines et l’histoire de la célèbre Harleen Quinzel, alias Harley Quinn. Critique d’une excellente œuvre, tant graphiquement que scénaristiquement.

[Histoire]
Durant quatre ans, la Dr. Harleen Quinzel a étudié la psychologie criminelle et s’est entretenue avec plusieurs prisonniers. Elle expose sa thèse devant un comité scientifique de Gotham City, composé entre autres de Lucius Fox. Selon la psychiatre, en analysant et comparant les détenus de Blackgate et d’Arkham, l’on pourrait déceler les signes de détérioration de l’empathie chez les individus, ce qui mènerait à identifier de potentiels… psychopathes en devenir.

Son projet ne séduit pas et la jeune femme souffre en complément d’une mauvaise réputation où elle travaille, le centre pour l’étude de la psychologie criminelle de la ville.

Un soir dans une rue, elle croise le Joker qui l’épargne curieusement puis assiste, dans l’ombre et tétanisée, à l’affrontement sanglant entre le Clown du Crime et le Chevalier Noir.

Plus tard, Lucius Fox apprend à Harleen que Bruce Wayne souhaite financer ses travaux. Cette opportunité lui ouvre les portes de l’asile d’Arkham, dirigé par Hugo Strange. Elle y retrouve bien sûr le Joker…

[Critique]
Incontournable. Déjà culte. Immense claque que cette lecture — très dense et intelligente — couplée à l’élégance des dessins et planches d’un artiste accompli, le croate Stjepan Šejić. Il y a beaucoup à dire sur Harleen. Tout d’abord, il s’agit bien d’une vision (plus ou moins) novatrice de ses origines, encore plus sombre (et donc adulte) que l’excellent Mad Love qui lui arrive largement à la cheville voire le surpasse. Les deux sont complémentaires et essentiels pour les fans de la muse du Joker. On peut même qualifier Harleen de « version longue et non censurée » de Mad Love, aspect cartoony graphique en moins.

Ensuite, il n’est ici pas question de Harley Quinn mais réellement de Harleen Quinzel. On ne l’a jamais vue (jamais lue plutôt) ainsi, aussi longuement, avant sa bascule du côté séduisant du mal. Loin d’une excentrique insupportable et d’une naïveté confondante, on découvre une femme certes fragile mais posée, intelligente, vouée à guérir ses patients et sincèrement encline à rendre le monde meilleur. Cette personnalité ne disparaît au fur et à mesure de la lente transformation du médecin, bien au contraire. C’est d’ailleurs ce qui alimente des fantasmes d’une suite ou des retrouvailles avec Harleen/Harley. On est curieux de voir ce que cette itération pourrait devenir dans un autre tome, corrélée à la culpabilité de Bruce Wayne (ce dernier se sent responsable de ce qui lui est arrivé comme il a financé ses recherches).

Enfin, Harleen tombe évidemment sous le charme de Monsieur Jay mais de façon tout à fait plausible, brillamment retranscrite, pas à pas, case après case, toujours avec une cohérence et lenteur parfaitement dosée. Une certaine sensualité entoure d’ailleurs l’œuvre : entre un Joker à moitié androgyne (inspiré par David Bowie selon son créateur) et romantique, une tentation délicatement érotique entre le couple naissant (et même une autre entre Harleen et Ivy) ainsi qu’un parfum d’amour qui ne tombe jamais dans le pathos ni dans la vulgarité (les clichés sexistes sur Harley Quinn abondent dans beaucoup de ses apparitions, ce n’est pas le cas ici).

Ces trois aspects majeurs, (origines/passé de Harley Quinn, personnalité de Harleen, relation avec le Joker) déjà connus on le répète, sont habilement mélangés à des thématiques communes à l’univers de Batman mais rédigées avec brio : la justice, le pouvoir, la corruption, la sécurité, la politique… avec une sévère critique du lot. Il faut dire que Gotham City apparaît comme une ville peu rassurante et son protecteur justicier pas assez efficace. Le Dark Knight est peu présent dans Harleen mais toujours pour servir l’histoire, avec une aura puissante, mystérieuse et menaçante.

Ce n’est clairement pas lui le personnage principal ni un secondaire, d’autres tiennent davantage ce rôle, comme Double-Face (on en parle un peu plus loin). C’est l’une des forces du récit, s’attacher à la vision d’une citoyenne, d’une médecin, d’une jeune femme — bavarde avec le lecteur sans jamais être pénible. Le langage est d’ailleurs plutôt soutenu, parfois poétique et, comme dit en introduction, l’ensemble est particulièrement dense avec beaucoup de texte : narration par Harleen, dialogues ciselés, pensées personnelles et divagations nocturnes multiples…

« Le déséquilibre malsain de cette ville m’agite d’un spasme.
Un substrat cauchemardesque. »

Car la lente transformation de Harleen passe aussi par ses problèmes de sommeil (insomnies, cauchemars récurrents — sur lequels insiste bien l’auteur) et son addiction à la caféine. On nous martèle via le Joker que n’importe qui peut basculer dans la folie (comme dans le film The Dark Knight ou, dans une autre mesure, dans Killing Joke). Ce n’est qu’une question de temps avant que cela n’arrive à la jeune femme comme tout le monde le sait. Certes il n’y a rien de nouveau dans le fond si ce n’est son traitement et l’exécution de l’ensemble, aussi bien graphiquement que stylistiquement dans son écriture.

Une autre figure emblématique de la mythologie de Batman est mise en avant dans Harleen : Harvey Dent. On le croise avant son agression, on voit cette dernière à la télévision puis on le suit quand il se transforme en Double-Face, véritable antagoniste de la bande dessinée. Stjepan Šejić choisit de ne pas l’avoir rendu schizophrénique dès le début mais plutôt dotée d’une folie grandissante après son traumatisme. On soulignera tout de même qu’il ne croyait pas à l’idée de sauver les patients malades d’Arkham, comme en témoigne son échange vif avec Harleen. Tous deux évoluent, Harvey et Harley. Une lettre pour les séparer.

Pamela Isley, alias Poison Ivy, est aussi marquante dans ses quelques interactions avec Harleen, préambule de leur future idylle après l’émancipation de Quinn et du Joker, mais tout ceci est une autre histoire… On note aussi la présence de Killer Croc un peu plus prononcée que tous ses camarades vilains aperçus : le Pingouin et Bane par exemple. D’autres noms réjouiront les passionnés : James Gordon bien sûr, mais aussi Jack Ryder, Salvatore Maroni, Hugo Strange, Lucius Fox et ainsi de suite.

La mise en page de Šejić est un subtile mélange du format comic-book traditionnel et… presque de la bande dessinée franco-belge (le titre est très étiré horizontalement). Impossible de ne pas penser à la version de Marini, The Dark Prince Charming, quand on lit Harleen. Pour l’aspect graphique seulement bien sûr, le scénario étant nettement mieux écrit et palpitant ici. De ses traits doux et clairs, l’artiste envoûte son lecteur avec une mise en couleur énigmatique, mi-numérique (elle l’est), mi-aquarelle (elle donne cette impression), contribuant à cette étrange sensualité douce-amère qui se dégage du tout, froide et réaliste. Le style flamboyant, à cheval entre une plausibilité extrême dans ses scènes les plus violentes et d’un onirisme élégant pour ses cauchemars, peut diviser le lectorat. Si les quelques dessins illustrant cette critique vous plaisent, foncez ! On adore également les découpages en pleine pages, parfois singuliers, parfois convenus, toujours efficaces et en cohésion avec la narration.

Urban Comics propose une cinquantaine de pages bonus (le récit tient en 185 pages environ) avec, entre autres, les couvertures originelles et alternatives des trois chapitres. Une courte interview ouvre le livre également, on y apprend que l’artiste croate (également à l’œuvre sur le troisième tome d’Aquaman Rebirth) s’est inspiré du (très bon) film d’animation Batman – Assaut sur Arkham pour ses premiers jets. On perçoit aussi l’influence du Batman de Tim Burton : un personnage s’appelle Tim Bronson, les notions de danse au clair de lune sont souvent évoquées et d’autres allusions évidents qu’on ne révèlera pas ici parsèment la BD. Quelques pages nommées Un voyage dans la folie rassemblent les dessins et autres productions de Stjepan Šejić menant à l’aboutissement de Harleen, comme des extraits du chapitre #20 de la série Suicide Squad Rebirth (publié dans tome 4 en France). Certains croquis de recherches récentes laissent une voie ouverte pour une prolongation de l’univers crée par Sejic, avec par exemple Poison Ivy et Harley Quinn en binôme, on ne peut que souhaiter que cela voit le jour ! Une analyse sur le style du scénariste/dessinateur montre sa façon de travailler (le découpage des cases s’improvise au fil de l’eau à l’inverse des étapes de création classiques).

Harleen est donc déjà un indispensable, facile d’accès pour un néophyte et intelligemment fourni pour les connaisseurs. Exigeant également tant sur le fond (l’ensemble est très bavard, à l’image de son héroïne mais jamais ennuyant) que la forme. Il n’y a strictement aucun reproche à lui faire, si ce n’est l’éventuelle « non surprise » de ces origines car déjà connues mais davantage explorées et étendues ici. S’il concernait Batman, le livre rejoindrait la courte liste des comics incontournables sur le Chevalier Noir ; à défaut il rejoint les coups de cœur du site. S’il ne fallait lire qu’une chouette nouveauté en 2020 sur l’univers de Batman, ce serait celle-ci (pour l’instant en tout cas !).

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 12 juin 2020.

Scénario, dessin et couleur : Stjepan Šejić
Lettrage : Gabriela Downie

Traduction : Julien DiGiacomo
Lettrage : Moscow Eye

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(Les trois couvertures de la version américaine.)

Batman – Last Knight on Earth

Dernière création du binôme Scott Snyder et Greg Capullo (à qui l’on doit tous les tomes de la série Batman de l’ère New 52 (Renaissance en VF)), Last Knight on Earth est un volume unique s’inspirant (selon sa quatrième de couverture) aussi bien de The Dark Knight Returns que de Mad Max. Que vaut ce one-shot ? Est-il accessible ? Critique.

[Histoire]
Bruce Wayne se réveille dans un asile. Alfred lui explique que cela fait vingt ans qu’il y est enfermé et fantasme d’être Batman ! Ses docteurs ont été transformés dans son imagination en ses pires ennemis.

Wayne parvient à s’échapper et découvre une Gotham City ravagée et… la tête du Joker, bien vivant et très bavard, dans un vase ! Tous deux s’aventurent dans la ville visiblement détruite par un certain Omega.

[Critique]
La folie. La folie (éventuelle) de Bruce Wayne et la folie (évidente) de Scott Snyder. On ressort un peu sonné (épuisé et perplexe) de cette lecture… Il faut dire que le scénariste, qui officie sur le personnage depuis  2011 à travers une dizaines de séries différentes et plus d’une trentaines de tomes, tous disponibles en France (1) — avec des hauts (rares — Sombre Reflet, La Cour des Hiboux, L’An Zéro, Batman Eternal) et des bas (beaucoup — presque tout le reste à quelques rares exceptions près) — injecte dans son récit aussi bien de bonnes choses que des mauvaises. La folie des grandeurs…

Comme toujours, le début du comic-book est bien, vraiment bien. La présentation, les enjeux, le concept, l’originalité de l’ensemble… tout cela fonctionne parfaitement. Pour cause : entre un Batman potentiellement fou et une plongée apocalyptique accompagnée d’une tête décapitée d’un Joker bavard (!), l’auteur réussit à captiver son lecteur d’emblée. Il est d’ailleurs servi par de superbes planches comme nous le verrons plus loin.

Si le connaisseur de Batman et de l’univers DC ne sera pas trop perdu, il est évident qu’un néophyte va avoir du mal à capter toutes les allusions et connexions qui parsèment le récit. La plupart proviennent (comme toujours hélas) des propres travaux de Snyder. La fameuse (et surestimée) Cour des Hiboux et ses ergots ont une certaine importance, les divagations métalliques trouve un petit écho ici (avec peut-être une autre inspiration puisée dans Justice) et quelques personnages de DC Comics traversent l’aventure avec Batman.

Un Batman qui n’est évidemment pas fou mais qui cache un double (en)jeu. On ne révèlera pas le second, même s’il est assez prévisible et on évoque volontairement le premier (ce Bruce Wayne est un clone) car il est dévoilée dans l’introduction d’Urban Comics qui le mentionne : la machine pour créer des doubles de Bruce Wayne tous les 27 ans avait effectivement été évoquée dans le run de Snyder. Ce n’est pas très surprenant (on le sait rapidement dans la BD de toute façon) mais, in fine, pas très bien exploitée. La faute à Snyder qui, une fois les bases de son récit posées, se perd en explications confuses sur plein d’autres sujets plus ou moins pertinents (pour sa narration) mais malheureusement pas spécialement passionnants. Les délires intello et pénibles de l’artiste rappellent ses pires passages sur Batman Metal

Snyder refuse (à raison) le classicisme de l’univers de Batman (dont il est responsable des dernières bâtisses modernes — avec plus ou moins de succès mais une déconstruction inédite et parfois originale) mais s’engouffre dans une singularité de prime abord sympathique mais mal développée et ethnocentrée, inutilement bavarde (avec un fourre-tout agaçant : insistance sur Joe Chill, monstres et créatures bizarres, robots, gimmicks idiots renvoyant à ses anciennes œuvres comme la fameuse mouche liée au Joker…).

C’est là tout le problème majeur du titre : ce volume unique n’apporte finalement rien à la mythologie de l’homme chauve-souris et propose, tout au plus, un divertissement honorable (par ses dessins notamment) mais bien trop complexe pour assurer une balade agréable et mémorable. Des bonnes idées (scénaristiques et graphiques) il y en a, comme souvent chez Snyder, avec par exemple ce binôme surréaliste d’un Batman jeune épaulé par un Clown du Crime décapité et drôle ! Ou encore cet autre duo, composé d’un semi Épouvantail transporté par Bane (voir illustration en fin d’article, provenant d’une couverture et non d’une case attention). Passé cela, en mettant de côté des pistes narratives inabouties et quelques incohérences (ou situations mal expliquées, au choix), on se régale surtout avec le retour de l’équipe graphique qui a su faire des merveilles lors de la série Batman, ère New52.

Ainsi Greg Capullo rempile aux dessins pour une dernière (?) aventure, accompagné de Jonathan Glapion à l’encrage et Fco Plascencia à la colorisation. Capullo est en très grande forme (meilleure que sur Metal) où son trait limpide et clair assure de beaux visages (certains toujours plus ou moins ressemblant — l’homme démarque ses personnages notamment par des coupes de cheveux, crânes rasés et/ou barbes afin de mieux les dissocier) et des panoramas dantesques avec quelques scènes iconiques. Le tout avec une mise en couleur permettant de jolies scènes contemplatives, glauques ou d’action, toujours dans les tons parfaits qui vont avec, parfois flashy, parfois très sombre, etc. Renouant autant avec les orgies chromatiques et visuelles de Metal que de l’intimiste et minimaliste de Batman.

Des prestigieuses références citées en ouverture de l’article, donc en quatrième de couverture du livre, on ne retient pas (du tout) The Dark Knight Returns et sa dimension politique ni son futur proche et à peine Mad Max qui est juste effleuré (un univers post-apocalyptique et un très court passage dans le désert certes, mais ce n’est pas suffisant — bien loin de la sauvagerie ou de la survie proposée dans les quatre films). Par ses jolies planches et son concept, Last Knight on Earth séduit aisément mais sa lecture pénible et son faible intérêt (en one-shot ou en conclusion de tout l’éventail des créations de Snyder) ne permettent pas de réellement le conseiller. Mitigé donc… D’une certaine manière, on retrouve pêle-mêle la quintessence des écrits de Snyder en une seule fois dans cette ultime (?) croisade du Chevalier Noir, ce qui plaira donc à ses adorateurs tandis que ses détracteurs soupireront une fois de plus (comme l’auteur de ces lignes).

(1) : Sombre Reflet, la série Batman ère New52/Renaissance (9 tomes), Batman Eternal (6 tomes), Les Portes de Gotham, All-Star Batman ère Rebirth (3 tomes) avec une co-écriture pour le premier tome de cette période, Batman Metal (3 tomes) puis ses suites avec la Justice League (New Justice, 4 tomes), incluant le one-shot No Justice et enfin Le Batman qui rit (2 tomes).

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 5 juin 2020

Scénario : Scott Snyder
Dessin : Greg Capullo
Encrage : Jonathan Glapion
Couleur : Fco Plascencia
Traduction : Edmond Tourriol
Lettrage : MAKMA (Sarah Grassart et Stephen Boschat)

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