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Batman Rebirth – Tome 12 : La Cité de Bane

Dernier tome du très long run de Tom King, La Cité de Bane est-elle une conclusion à la hauteur ? Critique du douzième volume (après un onzième plutôt réussi) et retour sur l’ensemble.

[Histoire]
Gotham City est sous le joug de Bane. Batman Flashpoint et Gotham Girl y font régner une justice radicale. Le GCPD est désormais aux mains de Strange, ses officiers vont du Joker et du Sphinx à Silence et Pyg en passant par Zsasz et Croc, entre autres.

Si un membre de la Bat-Famille revient dans la ville, Alfred sera tué… Robin et Red Robin cherchent une solution tandis que Bruce Wayne a disparu.

Que s’est-il passé ? Comment en est-on arrivé là ?

[Critique]
Après la dernière planche du volume précédent, on ne savait pas trop qui était sorti vainqueur du combat sous terre entre Thomas Wayne et son fils. Le premier chapitre de ce tome répond à la question malgré son ellipse assez prononcée. Onze chapitre (complémenté d’un annual dispensable dont on reparlera plus loin) forment La Cité de Bane (tous les épisodes se déroulent à la suite et établissent un tout, à l’inverse de pas mal de tomes précédents où il y avait deux à trois morceaux d’histoires chaque fois) et livrent une conclusion satisfaisante en tous les points, résolvant aussi bien des intrigues de longue date (couple Selina/Bruce, plan de Bane, Thomas Wayne…) que d’autres plus anecdotiques (l’utilité de la fameuse kryptonite platine…).

Le volume n’est pas sans défaut mais ceux-ci sont mineurs : on aurait aimé une plongée dans la Gotham de Bane plus prononcée et les « vacances » de Bruce et Selina occupent une place trop importante durant le premier tiers de l’ouvrage. Par ailleurs, la jeune femme y est très sexualisée : maillots de bain recouvrant à peine son corps, tenue de Catwoman très très moulante, plans sur sa poitrine (ou celle d’autres figures féminines) trop présents, etc. Si la personnalité de la féline a évidemment un côté « femme fatale » et séductrice (qui n’a plus lieu d’être à ce stade de la saga vu son passif avec Bruce d’ailleurs), elle est presque réduite par sa plastique à un rôle d’allumeuse. Heureusement, ses dialogues et pensées balaient ceci mais c’est un peu dommage, surtout après avoir mis en avant la romance et l’amour au premier plan de si nombreuses fois par le passé.

Un des derniers chapitres revient sur divers évènements vus tout au long du run ou en marge, leur apportant un nouveau point de vue. On peut affirmer y trouver dedans une extension et même une suite au récit du « Batman Flashpoint » publié dans Cité Brisée… Quelques connexions au sympathique Le Badge sont aussi de mise ; en somme quelques références qui font plaisir aux connaisseurs sans perdre les initiés. Thomas Wayne est d’ailleurs la vraie figure antagoniste de ce douzième volume, bien au-dessus de Bane qui sera mis hors-jeu plus ou mains aisément, de façon un peu décevante. Au passage, si la figure de Bane est imposante avec son fameux masque, dès qu’il l’enlève il est difficile de reconnaître l’ennemi, devenant un costaud chauve banal. La dualité Bruce/Thomas Wayne est excellente et apporte une innovation bienvenue dans la mythologie de l’homme chauve-souris. Des choix du père ou du fils semblent parfois brumeux et illogiques mais on peut aisément fermer les yeux dessus.

Tony S. Daniel dessine une grande majorité de l’album. L’artiste est en moyenne forme, son style précis et ses traits fins et raffinés fonctionnent un peu moins qu’à l’accoutumé. Une impression brouillonne face à l’exigence du rythme de publication peut-être ? John Romita Jr. vient l’épauler brièvement, si l’ensemble n’est pas forcément très convaincant, c’est surtout parce que la patte Romita se marie mal avec celle de Daniel. D’autres dessinateurs officient, comme les habituels Jorge Fornes et Mikel Janin, entre autres. Globalement, ce n’est pas le meilleur volume d’un point de vue graphique qu’on a pu lire durant toute la série mais il reste au-dessus (de loin) de bon nombre de productions sommaires.

Tom King navigue brillamment entre plusieurs temporalités avec son savoir-faire évident lorsqu’il verse dans un humanisme romanesque puissant. C’est là son meilleur atout qu’on admire le temps de quelques planches qui font écho à la mort d’un personnage principal survenu plus tôt, de manière soudaine et choquante. On ne révèlera pas de qui il s’agit mais vu l’aura de ce protagoniste, indissociable à l’univers de Batman, on serait très très surpris qu’il ne revienne pas d’une manière ou d’une autre, dans les prochains mois (à l’instar de Damian Wayne par exemple, Jason Todd étant lui aussi revenu même si beaucoup plus tardivement). Le scénariste est volontairement resté dans le flou sur ce sujet dans des interviews mais a laissé entendre que le monde des comics est ainsi fait : rien n’est impossible.

L’heure est pour l’instant à la conclusion générale et aux conséquences. Batman Rebirth est une série de qualité hétérogène, produisant du très bon (les volumes 2, 3, 8 et 9 en tête — auquel on ajoute ce 12), du moyen (1, 10 et 11), du mauvais (5 et 6) voire très mauvais (4) et de l’inégal (le tome 7, pas terrible tout du long sauf sa fin remarquable). A l’instar de Scott Snyder qui a officié avant Tom King sur 9 tomes mais sans jamais livrer un réel chef-d’œuvre (alors que King oui), la série a donc ses hauts et ses bas. L’ensemble est beaucoup, beaucoup trop long… sept tomes auraient été suffisants, huit maximum. Il est difficile néanmoins de passer à côté quand on aime le Chevalier Noir et qu’on veut lire ses aventures. Inutile de débourser les 230€ nécessaires pour tout lire, seuls les tomes 1, 2, 3, 8, 9, 11 et 12 suffisent (la fin du 7 pour ceux qui peuvent se le permettre et l’excellent one-shot complémentaire mais très court à découvrir en parallèle A la vie, à la mort)). Peut-être que l’impact émotionnel sera moins intense si la série est dépourvue de son étirement en longueur ainsi mais l’ennui, lui, ne sera pas présent et c’est sans doute mieux !

Quant aux conséquences, difficile d’en constater à court terme à l’exception de la mort d’un protagoniste — qui reviendra sans doute même si on espère se tromper car cela provoquerait un statu quo inédit et fort intéressant. Le reste se scinde en deux arcs : la romance entre Bruce et Selina et le plan de Bane. La relation entre le chat et la (chauve) souris n’a jamais été aussi bien retranscrite, humaine et sincère. In fine, le couple est plus solide et officialisé. Jusqu’à quand ? Un élément héritier de cette idylle aurait pu marquer la fin de la fiction mais, hélas, il faudra le découvrir dans une autre série de King… Il n’est même pas mentionné dans cette ultime salve, dommage.

La destruction psychologique de Bruce/Batman par Bane peut être vu comme un Knightfall modernisé, où le justicier peut moins compter sur ses alliés qu’habituellement. Là aussi on se retrouve en terrain familier même s’il est bien exécuté. Peut-être qu’il faudra se tourner vers Thomas Wayne pour trouver un nouvel ennemi de qualité ou, contre toute attente, un futur allié ?

La quatrième et dernier annual de la série montre diverses aventures ou enquêtes de Batman (avant tout le récit qu’on vient de lire) : d’un duel avec un dragon dans Gotham (!) à un meurtre avec six suspects façon Cluedo en passant par un match de catch et un voyage dans le surréalisme flashy… Il aurait mieux fallu inclure ce chapitre dans le tome précédent (qui n’en contenait que cinq à l’inverse de celui-ci qui en a douze !) afin de terminer sur la « vraie » conclusion du récit principal plutôt que cet aparté plutôt anecdotique. Comme toujours, une petite galerie de couvertures alternatives (sublimes) ferme le livre.

Le court épilogue annonce la suite de la série (donc à partir des chapitres #86) sous le titre de Batman : Joker War. Poursuivant les actes de Rebirth mais cette fois sous la houlette de James Tynion IV, grand habitué au service du Chevalier Noir également. Une piste avec Luthor également caché dans l’ombre (comme vu en début du tome) pourrait aussi être explorée à l’avenir, pourquoi pas…

(Un très long article revenant sur l’entièreté du run est disponible sur le site UMAC pour lequel je collabore de temps en temps.)

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 5 juin 2020
Contient Batman (Rebirth) #75-85 et Batman annual #4

Scénario : Tom King, James Tynion IV (annual #4)
Dessin : Tony S. Daniel, Mikel Janin, Clay Mann, John Romita Jr., Jorge Fornes, Mitch Gerards, Hugo Petrus, Guillem March et Mike Norton
Encrage additionnel : Sandu Florea, Norm Rapmund, Seth Mann, Klaus Janson
Couleurs : Tomeu Morey, Mitch Gerads, Jordie Bellaire, Dave Stewart

Traduction : Jérôme Wicky
Lettrage : MAKMA (Sabine Maddin et Stephan Boschat)

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DCEASED – Unkillables

Après l’excellent one-shot DCEASED, l’histoire se poursuit dans cet Unkillables, spin-off qui met en avant le point de vue des antagonistes durant la propagation virus qui rendait cannibale le monde entier. Plus qu’une série dérivée, ces « increvables » sont clairement une suite, presque un tome « 1.5 » avant le second, confirmé et dont les premiers chapitres devraient être publiés durant le second semestre 2020. Critique et explications.

[Histoire]
Durant les premiers jours de l’épidémie du virus d’Anti-vie, Red Hood (Jason Todd) part à la recherche (avec le chien Ace) des derniers membres de la Bat-Famille encore en vie à Gotham City : Gordon et Batgirl (Cassandra Cain). Alfred et Robin (Damian) étant à Metropolis.

Slade Wilson, alias Deathstroke rejoint sa fille Rose, alias Ravager. Le pouvoir auto-guérisseur de Deathstroke permet à ce dernier de ne pas se transformer en zombie. Le maître des miroirs (McCulloch) leur propose une alliance initiée par l’immortel Vandal Savage. Tous se retrouvent sur une île isolée. D’autres vilains survivants sont déjà sur place : Solomon Grundy, Creeper, Cheetah, Captain Cold, Lady Shiva (mère de Cassandra), Bane et Deadshot.

Combien de temps vont-ils tenir ?

[Critique]
En trois chapitres et environ 125 pages de bande dessinée, Unkillables propose une extension haletante et réussie de sa mini-série mère. Comme dit en introduction, on trouve ici bien plus qu’une série dérivée puisque après un premier épisode qui se déroule en parallèle de DCEASED, le second s’étend au-delà de la fin de DCEASED et propose donc une suite au titre initial. Une « autre suite » a depuis était confirmé : DCEASED 2 – Dead Planet (le premier chapitre est prévu pour juin 2020). Tom Taylor poursuit ici son univers alternatif séduisant en écrivant l’entièreté de l’ensemble.

L’intérêt d’Unkillables est double : retrouver ce côté « zombifié » de DC Comics et se concentrer sur des personnages secondaires (le tout avec une nouvelle approche graphique comme on le verra plus loin). Après les écrans, la menace se fait ici à travers les miroirs et fenêtres (difficile d’expliquer pourquoi sans divulgâcher) et de la Wonder Woman zombifiée, surpuissante (qui permet de voir ce qu’elle devient après la fin du volet précédent donc). On apprend aussi ce qu’il était advenu de Billy Batson (Shazam), tôt dans le récit d’une façon énigmatique avant d’être confirmé plus tard, peaufinant ainsi rétroactivement DCEASED.

Suivre les antagonistes est réjouissant car tout ce petit monde se retrouve bien vite coincé dans un orphelinat à Blüdhaven avec des enfants « innocents ». Seul Gordon garde une certaine autorité morale et paternelle, accompagné de… Slade Wilson ! On trouve un duo atypique et étonnant avec ces pères de famille âgés et endeuillés (James a perdu Barbara et Slade ses fils).

Quelques moments géniaux (drôles et décalés) parsèment le récit brillamment rythmé, comme Jason qui attache le cadavre du Joker sur la Batmobile pour le plaisir, l’arrivée de Wonder Woman zombie dans le repaire de Savage, Bane qui suggère à Gordon de l’arrêter (pour le mettre en prison), les cours de survie aux enfants (et leur délicieuse insolence) par des profs criminels, un running gag entre Cheetah et une gamine, les blagues plus ou moins inspirées des protagonistes et l’utilisation de Solomon Grundy, qui est déjà mort-vivant de toute façon.

Pour chipoter, on peut s’étonner que Bane soit associé au sous-titre « le muscle » alors qu’on aurait dû avoir « le muscle ET le cerveau ».

Graphiquement, Karl Mostert et son style particulier apportent une variante bienvenue, loin des dessins un peu plus « mainstream » de DCEASED. Proche de la patte de Franck Quitely (L’Autre Terre) et surtout de Juan Jose Ryp (le tome 7 de Batman & Robin entre autres), les traits de Mostert, en particulier les visages, peuvent ne pas convenir à tout le monde. Petits yeux, lèvres accentuées, grimaces parfois involontaires, on navigue entre des têtes à la limite de la caricature et des figurines de collection plus ou moins loupées.

Cela confère un aspect comique sans qu’on sache si c’est souhaité ou non. C’est le seul point noir de l’ouvrage car du reste, corps, costumes, décors, véhicules, scènes d’action… tout est très net, parfaitement lisible et enveloppé d’une colorisation peu criarde, presque aux tons pastel, habilement dosée en terme d’intensité en fonction des scènes — dont certaines particulièrement gores et violentes. Jouissif !

A l’instar « du tome précédent », tant celui-ci apparaît comme une suite donc, l’ensemble est un peu court et mériterait d’être (une fois de plus) enrichit longuement. L’impression de voir un épisode d’une série télé type The Walking Dead ou jouer à un jeu vidéo du même genre. En cela, Unkillables fonctionne parfaitement, son prix attractif (15,50€) permet de ne pas bouder son plaisir.

Par ailleurs, le titre réussit à surprendre, entre autres par un retournement de situation inattendu et bien fichu pour conclure l’histoire. Comme pour DCEASED, des couvertures alternatives ferment l’ouvrage, dont deux inspirées par des films (Ça, chapitre 2 et Full Metal Jacket). Aucun doute que le lecteur qui avait aimé DCEASED ne doit pas faire l’impasse sur Unkillables (à lire en deuxième, évidemment) !

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 10 juillet 2020.

Scénario : Tom Taylor
Dessin : Karl Mostert
Encrage :
Couleur :
Traduction : Jérôme Wicky
Lettrage : Cromatik Ltée – Ile Maurice

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Des Ombres dans la Nuit

Des ombres dans la nuit compile les premiers travaux du célèbre duo Jeph Loeb/Tim Sale rassemblés sous le nom Nuits d’Halloween : Peur, Folie et Fantômes. Trois histoires sur Batman se déroulant durant Halloween (conçues donc avant Un Long Halloween et publiées en France en deux tomes chez Semic en 2004, sous le titre Batman Halloween).

Le dernier travail commun du binôme, Catwoman à Rome, est aussi inclus. Celui-ci se déroule pendant Amère Victoire (et avait déjà été publié aussi en 2006, mais chez Panini Comics cette fois) et peut donc être considéré comme un spin-off.

BATMAN-OMBRES-DANS-LA-NUIT
Des ombres dans la nuit, mis en vente par Urban Comics début 2014, est un bon complément du diptyque culte Un Long Halloween/Amère Victoire mais n’est pas indispensable pour autant. Explications.

Batman Halloween(Les couvertures des deux tomes d’Halloween chez Semic
et celle de Catwoman à Rome chez Panini Comics)

NUITS D’HALLOWEEN

[Histoire(s)]

Peur (trois chapitres)
Batman court après l’Épouvantail durant le week-end d’Halloween. En parallèle, il tombe sous le charme d’une séduisante jeune femme. Cette dernière est trop mystérieuse pour le majordome Alfred qui suspecte quelque chose…

Folie (deux chapitres)
Le Chapelier Fou serait responsable de l’enlèvement de plusieurs fugueurs. Batman enquête en repensant au livre Alice au pays des merveilles que lui lisait sa mère enfant… L’affaire prend une nouvelle tournure lorsque Barbara Gordon est à son tour kidnappée pour jouer le rôle d’Alice dans la reconstitution malsaine que souhaite faire le Chapelier.

Fantômes (un chapitre mais au nombre total de pages quasiment équivalent à Folie)
Lors d’une réception mondaine, Le Pingouin débarque et tire sur Bruce Wayne. Batman s’occupe de le pourchasser… Plus tard, le milliardaire navigue entre cauchemars et réalités, où il croise Poison Ivy et le Joker tout en faisant un retour à… Paris !

 

[Critique]
Les dessins de Peur, les premières immersions de l’esthétique de Tim Sale dans l’univers du Chevalier Noir sont une réussite (et remontent à 1993) ! Colorisés par Gregory Wright et oscillant encore entre son style anguleux et ses jeux d’ombre parfaits avec une touche un peu plus réaliste, les planches sont un régal. En revanche l’histoire de Jeph Loeb, moyennement inspiré, est expéditive et un peu convenue. L’Épouvantail ne fait que réciter des comptines sans réellement dévoiler un aspect dangereux et Bruce Wayne se vautre dans les clichés d’une romance un peu trop facile (qui, rétroactivement, peut expliquer pourquoi il sera si sévère envers Selina/Catwoman par la suite, si on considère ce récit comme étant un préquel à Un Long Halloween et Amère Victoire). Quelques écarts dans la psyché de la peur du justicier sont savoureux mais l’ensemble peine toutefois à réellement convaincre.

Folie est plus abouti, meilleur. Les découpages singuliers et les successions de cases sont mieux travaillés, alternant des pleines pages, des enchaînements atypiques, du noir et blanc, du monochrome, diverses couleurs, etc. rendant donc l’ensemble très dynamique, couplé au récit bien rythmé. Un sans faute ! On peut même situer ce récit peu après les débuts de Batman (à l’instar du précédent) tant la partie Gordon/Barbara épouse bien l’héritage d’Année Un. Malheureusement Folie ne s’étale que sur une petite cinquantaine de pages. Bien trop peu pour explorer davantage le traumatisme de Bruce Wayne puis l’éventuelle de Barbara.

Fantômes apporte une introduction plus poussée à Un Long Halloween et surtout l’occasion de croquer trois autres ennemis emblématiques du Chevalier Noir : Le Pingouin, Poison Ivy et le Joker. Un délice graphique avant tout, un scénario correct mais là aussi trop court. On note aussi une sorte d’incohérence flagrante : Wayne se fait tirer dessus par le Pingouin et est censé être mort mais Batman apparaît quelques instants après… Comment le milliardaire a survécu ? Pourquoi personne n’a vu « son corps » bouger et disparaître ? Pourquoi personne n’évoque cette étrange histoire par la suite ? Ce n’est pas forcément très important mais vu la durée du récit et l’entrée en matière avec cette séquence, il est dommage de ne pas revenir dessus.

Les trois histoires non connectées entre elles forment un ensemble particulièrement appréciable ! On peut les intercaler aisément entre Année Un et Un Long Halloween, une aubaine pour s’insérer dans une chronologie toujours complexe du Chevalier Noir. Néanmoins, aucun des trois récits n’est foncièrement indispensable ou mémorable, on les aime surtout pour leur aspect graphique et pour l’introduction plus ou moins officielle dont ils font preuve du diptyque culte à venir.

Le court récit Nuit après nuit, à nouveau dessiné par Tim Sale mais avec cette fois Kelley Puckett au scénario, conclut l’ouvrage (il est proposé après Catwoman à Rome, cf. critique ci-dessous) — il est aussi dans Batman Black & White. Semic l’avait inclus également dans le premier tome de Halloween, accompagné de Quand Clark rencontre Bruce, de Sale et Loeb (absent, en revanche, de la version d’Urban Comics). Le premier est anecdotique là où le second est assez touchant malgré sa très courte durée (deux planches !) mais touche un point sensible efficacement « quand Clark rencontre Bruce » lorsque tous deux sont enfants.

CATWOMAN A ROME

[Contexte — cf. Un Long Halloween et Amère Victoire pour plus de détails — attention aux révélations si vous ne les avait pas lus]
Dans Un Long Halloween, le tueur Holiday sévissait les jours de fête. Il fut identifié et emprisonné. Cette affaire eut plusieurs dénouements tragiques : le procureur Harvey Dent devint le terrible Double-Face, Carmine Falcone (le parrain intouchable de Gotham City) fut tué par Dent, sa fille Sofia se retrouva paralysée suite à une chute et un combat contre Catwoman.

Dans Amère Victoire, Selina Kyle se rend aux funérailles de Carmine Falcone. Parallèlement, son idylle avec Bruce Wayne vacille : ce dernier est froid et distant. Catwoman propose à Sofia Falcone de retrouver le corps de son père, mystérieusement disparu, contre un million de dollars. Son enquête la pousse à demander de l’aide au Sphinx, tétanisé de peur. La féline est ensuite assommée et sauvée in extremis par Batman. La relation ambigüe entre les deux prend fin et Selina/Catwoman disparaît ensuite (chapitre 5).

Elle réapparaît en fin de récit (chapitre 13 — qui aurait dû être inclus dans Des ombres dans la nuit selon le site de l’éditeur mais qui ne l’est finalement pas) où Batman, qui la suspecte d’être « la tueuse au pendu », l’interroge pour savoir pourquoi elle est proche de Sofia et où elle était passée depuis trois mois (elle quitte Gotham pour l’Italie peu après la Saint Valentin et revient en mai pour la Fête du Travail). Plus tard, on comprend qu’elle était en Italie pour enquêter sur ses origines : elle est persuadée d’être la fille de Carmine Falcone, donc la demi-sœur de Sofia et culpabilise d’avoir causé le handicap et la défiguration de celle-ci. C’est ce voyage de plusieurs semaines, où elle fut accompagné du Sphinx, qui est narré dans Catwoman à Rome.

[Histoire]
Selina Kyle envole pour Rome, accompagné du Sphinx qui — elle en est persuadée — pourra l’aider à résoudre le mystère de sa vie et ses origines. Pourtant, à peine arrivés, des signes rappelant la galerie d’ennemis de Gotham City surgissent…

[Critique]
Voilà un voyage en Italie doublement rafraîchissant. Graphiquement d’une part, grâce à ses teintes plus chaudes car ici la colorisation est assuré par Dave Stewart et non Gregory Wright (à l’œuvre sur Nuits d’Halloween et le diptyque culte). On y retrouve moins le style « à plat » conférant une ambiance sombre. La légèreté de l’ensemble est assurée par l’écriture d’autre part, avec quelques situations absurdes amusantes et des dialogues épicés agréables (le caractère de Selina lui forge une vraie personnalité intéressante).

L’objectif de Selina Kyle se devine aisément si l’on a lu Amère Victoire avant, il est donc conseillé de lire Catwoman à Rome entre Un Long Halloween et sa suite. Cela permet de mieux comprendre sa position en retrait le long de l’histoire d’Amère Victoire. Toutefois, même si l’ensemble est sympathique, on est loin d’atteindre la maestria des autres travaux du binôme artistique.

Quelques défauts sont en effet à mettre en avant : le scénario est un peu confus, le duo original (Catwoman et le Sphinx) a du mal à prendre, l’ennemie Cheetah dénote un peu par sa « fantaisie » dans un univers jusque là assez réaliste et tout va très vite (le récit s’étale sur six chapitres, chacun correspondant à une journée). Le traitement de la femme fatale est plutôt juste, même s’il y a un peu trop de poses sexistes/dénudées gratuites (accompagnées d’un humour redondant assez plombant, voire carrément beauf, sur les formes de la belle)…

L’absence du Chevalier Noir est nullement problématique, d’autant qu’il apparaît plusieurs fois sous formes de fantasme, tant l’obsession envers Batman par Catwoman est très présente. Curieusement, on comprend que Selina Kyle a beau sortir avec Bruce Wayne, elle ne réalise pas qu’il est le Dark Knight, qu’elle croise pourtant souvent sous son alias félin (surtout quand on lit les deux volumes annexes).

Néanmoins Catwoman à Rome est un spin-off intéressant (mais pas indispensable) à Un Long Halloween et surtout Amère Victoire, pour illuminer une zone d’ombre durant ce dernier. De là à débourser 35€ pour le lire, avec trois autres histoires one-shot sur la Fête des Morts, c’est peut-être un peu trop élevé… Une édition « à part » aurait été plus judicieuse pour scinder les deux segments (Nuits d’Halloween et Catwoman à Rome donc) qui n’ont pas de liens entre eux. L’ancienne version de Panini Comics était vendue à 13€, prix tout à fait correct. En revanche, et c’est une coutume chez cet éditeur, surtout quand il s’occupait de DC Comics, aucune contextualisation ! Ni en introduction ni dans les biographies des auteurs, il n’était absolument pas expliqué l’enjeu ni l’histoire parallèle, un comble.

[Conclusion de l’ensemble]
Des ombres dans la nuit est un très bon comic sur Batman puis Catwoman, indéniablement. Néanmoins il n’est pas aussi indispensable qu’on pourrait le croire (il est souvent qualifié de troisième tome incontournable après Un Long Halloween et Amère Victoire, il n’en est rien). L’ouvrage aurait gagné à être publié en deux tomes complètement distincts : un spécialement sur Halloween, un autre sur Catwoman. Le fait « d’imposer » les deux dans un ouvrage assez onéreux (même si séparés cela revenu à un prix similaire) est un peu dommage, d’autant qu’ils ne sont liés entre eux que par l’équipe artistique et non par la narration (on pourrait même les qualifier de Tome 0 puis de Tome 3 pour correspondre à l’ensemble des aventures conçues par Sale/Loeb — mais comme vu, aucun des deux n’est vraiment incontournable). La logique du marché est toutefois très compréhensible…

L’ensemble se connecte habilement aux origines retravaillées par Frank Miller dans Année Un et se situe donc assez rapidement dans la chronologie des titres à lire. Une galerie de couverture et de croquis ferment l’ouvrage.


[À propos]
Publié le chez Urban Comics  le 10 janvier 2014.
Précédemment publié chez Semic et Panini Comics.

Scénario : Jeph Loeb
Dessin : Tim Sale
Couleurs : Gregory Wright et Dave Stewart
Traduction : Alex Nikolavitch Racunica / Ed Tourriol / Makma (pour Semic)
Première publication originale en 1994, 1995 et 1996 dans Batman: Legends of the Dark Knight Halloween Specials

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