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Infinite Crisis – Tome 01 : Le projet O.M.A.C.

Après Crisis on Infinite Earths (1985-86) puis Crise d’identité (2004), la nouvelle « crise DC Comics » (cf. index) a été publiée en 2005-2006. En France, après une distribution un peu complexe par Panini Comics dès 2006, alternant kiosque et librairie, Urban Comics a proposé la série et ses nombreux titres annexes à partir de 2014 dans une saga en cinq volumes (Infinite Crisis donc) et une seconde en quatre tomes (52, constituée de la longue série éponyme qui se déroule après). Geoff Johns fut l’un des architectes de ce nouveau chamboulement avec en particulier Greg Rucka sur ce premier tome. Découverte d’un récit majeur et d’un crossover ambitieux ; incontournable ?

[Résumé de l’éditeur]
Quand Blue Beetle, justicier peu considéré par ses pairs de la Justice League, enquête sur la mise en faillite de sa compagnie, celui-ci découvre un complot visant à annihiler toute la population métahumaine de la planète. Pire, ce projet OMAC risque de porter un coup fatal aux liens unissant Superman, Wonder Woman et Batman, et de se répercuter sur l’ensemble des justiciers.

[Introduction d’Urban Comics]
Pour une meilleure compréhension, il convient de copier/coller l’introduction du premier tome proposée par Urban Comics (le résumé de l’éditeur est suffisant au demeurant car il revient déjà sur le début de l’histoire, c’est-à-dire l’épisode spécial Countdown to Infinite Crisis #1, renommé Compte à rebours en français. Le reste du volume est constitué de deux autres récits qui y font directement suite : la mini-série Le projet O.M.A.C. (OMAC Project #1-6) entrecoupée par Sacrifice, (compilant quatre chapitres principalement issus des séries sur Superman (Superman #219, Action Comics #829, Adventures of Superman #642) et Wonder Woman #219).

Aux quatre coins de l’univers…

Superman, Batman, Wonder Woman, Flash, Green Lantern… les nombreux super-héros de l’univers DC ont, depuis leur création, partagé des aventures communes, tout d’abord dans les pages d’All-Star Comics, au sein de la Société de Justicie, puis dans celles des séries World’s Finest (qui associait Superman et Batman), Justice League of America (la célèbre Ligue de Justice) ou The Brave and the Bold (où se succédaient différents tandems de héros). Au fil du temps et des évolutions éditoriales, ces récits d’alliances entre héros et vilains se sont faits plus riches et plus complexes, aboutissant à la création d’un véritable « univers DC » avec ses cités imaginaires, ses planètes extraterrestres et, surtout, son histoire, rythmée par les Crises (cf. index du site) que surmontèrent de concert l’ensemble de ces personnages.

En 2005, les scénaristes Geoff Johns, Judd Winick, Greg Rucka, Gail Simone, Dave Gibbons et Bill Willingham sont réunis sous la supervision éditoriale de Dan DiDio pour élaborer une vaste saga qui durera un an, se déroulera en plusieurs mini-séries et récits complets, et touchera l’ensemble des titres de la maison d’édition. Le récit, foisonnant, démarre le plus simplement du monde, par l’enquête d’un super-héros de second plan, Ted Kord dit Blue Beetle, qui découvre une machination visant la population surhumaine de la planète. Dans ce premier chapitre, narré en « compte à rebours », le lecteur explore, via l’enquête de Beetle, les méandres de l’univers DC : des bas-fonds des villes où se terrent les mystiques ou autres super-vilains, aux planètes lointaines où des armées de différents mondes se livrent une guerre sans merci.

Le fond de l’intrigue reste néanmoins résolument humain, et une  révélation dramatique va déclencher une prise de conscience au sein  de la trinité héroïque de Superman, Batman et Wonder Woman. Ces trois héros vont se retrouver face à leurs contradictions : la puissance de Superman, le code d’honneur de Wonder Woman  et l’esprit stratégique de Batman se retournant contre eux pour  devenir des armes aux mains d’ennemis mystérieux.

Les auteurs vont ainsi puiser dans l’histoire « post-Crisis » de DC Comics (après 1986 et la refonte de leur univers) les bases du confit qui va les animer. Les visions de Superman évoquent ainsi ses ennemis passés mais également son plus grand échec : quand il dut se résoudre à tuer trois Kryptoniens renégats d’une dimension parallèle. Wonder Woman, elle, garde tout son calme quand elle s’oppose à l’Homme d’Acier, mais cette confiance en soi inébranlable, héritage de son éducation amazone, la fera franchir une limite de façon irréversible. Quant à Batman, sa méfiance persistante envers ses équipiers va le conduire à l’irréparable, mettant en danger la vie même de ceux qu’il aime.
Enfin, la Ligue de Justice elle-même va devoir assumer ses exactions  passées : le lavage de cerveau du Dr Light et d’autres super-vilains,  suite à l’agression de leurs amie, Sue Dibny (voir Justice League – Crise d’identité).
Ce sont les doutes et les faiblesses de ces surhommes trop humains qui vont constituer le principal moteur de ces cinq tomes. Au terme de ceux-ci, les héros et leur univers se verront modifiés à jamais…

[Critique]
Ce premier tome d’Infinite Crisis réussit un sacré tour de force en brassant tous les genres (aventure, thriller, drame, science-fiction…) avec un rythme sans faille (on ne s’ennuie jamais) et de nombreux rebondissements (peu prévisibles) tout en mettant en avant une galerie de protagonistes assez vaste mais sans jamais perdre le lecteur – aussi bien fan de longue date que le nouveau venu. Bref, c’est une excellente bande dessinée qui inaugure une saga (et une crise) de façon alléchante !

L’introduction captive d’emblée en usitant des techniques simples mais efficaces. D’abord l’empathie envers Ted Kord (second Blue Beetle) – à l’instar de Ralph Dibny (Extensiman) dans Crise d’identité, qu’on conseille de lire de base mais qui permet de comprendre pourquoi les relations sont tendus entre certaines personnes ici – qu’une majorité de lecteurs va probablement découvrir dans ce titre. On s’attache aisément à ce justicier de seconde zone (délaissé voire méprisé par les demi-dieux qui l’entoure) qui plonge au cœur d’une énigme. C’est justement le second point passionnant : les mystères, les meurtres… Qui se cache derrière tout cela ? On le sait assez rapidement : Max Lord à la tête de l’organisation Checkmate (qu’il a détourné de ses buts initiaux). Mais les apparences sont trompeuses et tout n’est pas aussi simple que cela.

Brillant homme d’affaires, Maxwell Lord cache un pouvoir surpuissant : il peut manipuler mentalement n’importe qui (ce qui lui cause des saignements de nez). Pourtant, le leader de Checkmate voue une haine envers les méta-humains et prévoit leur mort multiple grâce au fameux projet O.M.A.C. Derrière cet acronyme (Organisme Métamorphosé en Armée Condensée) se cache en réalité « l’Œil », un puissant satellite d’espionnage conçu par… Batman (et bien sûr l’inspiration du titre éponyme de Jack Kirby) ! Tout ceci est assez vite révélé dans le comic book. Fruit d’une réflexion (notamment car Bruce Wayne a découvert ce qu’il s’était passé durant Crise d’identité – on y revient toujours – et sait qu’une partie des justiciers a franchi une limite) et d’une conception technologique extraordinaire, « l’Œil » est détourné par Max Lord qui avance avec ses soldats (les fameux « pions » de l’échiquier / Checkmate) et son pouvoir en complément !

Une triple menace extrêmement dangereuse qui cause donc du tort aux super-héros. Si Blue Beetle est assassiné (ce qui est dévoilé sur la couverture du livre (illustrée par Jim Lee et Alex Ross) et dans les résumés – c’est un peu dommage mais on le sent venir assez vite), c’est qu’il commençait à découvrir la vérité… De quoi rendre fous les meilleurs détectives qui ne comprennent pas ce qu’il se passe réellement. Incluant Batman lui-même qui peut peut compter sur la complicité de Sasha Bordeaux, son ancienne garde du corps et amante. Une femme créée et découverte dans New Gotham (rapidement dans le moyen premier tome et davantage dans le troisième et au cœur de la chouette saga Meurtrier et Fugitif – pas encore chroniquée sur ce site). Il n’est absolument pas important de ne pas connaître Sasha en amont.

Cette longue histoire (et investigation) est donc au cœur de ce premier tome où les personnages principaux sont surtout Blue Beetle puis Batman, Sasha et Max Lord, complémentés par Superman et Wonder Woman (Booster Gold et quelques Green Lantern sont de la partie aussi – l’héritage de la Justice League International en somme avec Guy Gardner, Fire…). L’homme d’acier est d’ailleurs au centre d’un récit intercalé, Sacrifice, qui le suit quelques jours durant lesquels il semble ne plus être lui-même. Pire : Superman a combattu Batman et l’a gravement blessé ! Clark Kent ne se souvient de rien…

Le puzzle (cérébral notamment, vaguement émotionnel) s’assemble au fil des chapitres, étalés sur près de trois cent pages. Entre une certaine audace (et prise de risque), le titre peut décontenancer par ce qu’il ose mais aussi par son absence de moments plus légers – même Crise d’identité avec quelques remarques humoristiques pour désamorcer un peu les situations, ce n’est pas le cas ici où la tonalité globale est sombre. Les menaces sont multiples et dangereuses, imprévisibles ; la fiction est jonchée de plusieurs cadavres et de tournures dramatiques inéluctables, des choix extrémistes, qui mettent à mal l’ADN de la figure héroïque.

Seule une partie de la conclusion semble un peu trop rapidement exécutée, un brin soudaine et manquant d’une dimension épique mais ce n’est pas très grave. Le récit arrive à emporter le lecteur aisément qui n’a qu’une envie : lire la suite une fois la dernière page tournée (même si la BD trouve une certaine « extension » à la fin grâce à des fiches de personnages fournies, sur Blue Beetle, Booster Gold, Green Lantern III, Fire, Sasha Bordeaux et Max Lord – sans compter les habituels bonus comme les couvertures alternatives, etc.).

À ce stade, Infinite Crisis n’a pas (encore) de réels enjeux cosmiques ou liés au multivers, on sent la ramification mais ce n’est pas dérangeant. On est davantage dans un polar de science-fiction voire un « techno thriller » (intelligence artificielle, nanotechnologies, satellite d’espionnage, conspiration…) enrobé par les traditionnels figures de DC Comics, à commencer par la Trinité, de plus en plus déshumanisée (ou désenchantée, c’est selon) – là aussi un aspect peut-être clivant pour certains.

Même si le titre remonte à 2005 il n’a pas pris une ride (à deux ou trois rares exceptions près) et demeure intemporel, résolument moderne (voire toujours tristement d’actualité) ! Il faut bien sûr savoir suspendre sa crédulité pour apprécier pleinement tous ces enjeux et des séquences un peu « faciles » (la manipulation mentale, une solution toujours un peu aisée pour justifier ce que l’on veut, l’avancée technologique parfois improbable, etc.). Il ne s’agit pas vraiment de défauts tant l’écriture est maîtrisée – haletante – avec une (petite) réflexion sur les limites héroïques (une introspection plus ou moins prononcée – à nouveau la morale mais aussi les erreurs d’icônes déifiés). Les seuls réels « points faibles » (on insiste sur les guillemets) seraient plutôt à trouver du côté des graphismes (on en parle plus loin).

Au niveau des crédit, c’est un sacré festival. Sur Compte à rebours on retrouve au scénario Geoff Johns, Greg Rucka et Judd Winick. Un trio de valeurs sûrs. Johns est devenu incontournable en parallèle de cette saga et également par la suite sur ses nombreux travaux : Geoff Johns présente Green Lantern / Superman / Flash, Batman – Terre Un, Flashpoint, DC Universe Rebirth, Doomsday Clock, Trois Jokers, Justice League… Rucka avait notamment magnifié l’univers du Chevalier Noir dans Gotham Central (on lui doit aussi plusieurs chapitres de No Man’s Land et ses suites dont New Gotham et Meurtrier et Fugitif, déjà évoqué plus haut, cf. cet index, mais aussi Joker – L’homme qui rit par exemple). Winick a signé, entre autres, L’Énigme de Red Hood et les premiers tomes de Catwoman. Trois auteurs habitué à Batman donc, et ça se ressent tant il occupe une place importante.

Comme annoncé plus haut, les dessins sont inégaux mais globalement de bonne facture, malgré un manque flagrant d’homogénéité graphique et des visages parfois peu élégants. Rags Morales, Ed Benes, Jesus Saiz, Ivan Reis et Phil Jimenez en sont les responsables pour cette introduction d’environ soixante-dix pages ! Heureusement, la mini-série Le projet O.M.A.C. conserve une cohérence visuelle. Greg Rucka signe l’intégralité des textes et Jesus Saiz les dessins, épaulé par Cliff Richards pour les trois derniers chapitres (tous colorisés par Hi-Fi). En revanche, les quatre épisodes de Sacrifice provenant de quatre séries différentes, on enchaîne sur (presque) quatre équipes artistiques différentes… Dans l’ordre (avec chaque fois le scénariste puis le dessinateur) : Mark Verheiden et Ed Benes (Superman #219), Gail Simone et John Byrne (Action Comics #829), Greg Rucka et Karl Kerschl ainsi que Derec Aucoin (Adventures of Superman #642), Greg Rucka et Rags Morales, Davis Lopez, Tom Derenick, Georges Jeanty et Karl Kerchl (cinq au total pour un seul chapitre !). Total de l’ensemble : douze dessinateurs, quinze encreurs additionnels et huit coloristes…

Cela n’empêche pas de reconnaître « qui est qui » (merci les costumes côté super-héros et le peu de têtes différentes côté humain) ni d’avoir quelques segments graphiques enlevées (souvent éclatées sur une double page) mais ça reste un brin dommage. Néanmoins, ce solide premier tome remplit toutes ses promesses (tout en en annonçant de nouvelles) et se relève donc incontournable dans la mythologie de DC (donc dans notre rubrique coups de cœur). Attention tout de même, à voir ce que donneront les quatre prochains volumes qui formeront donc l’entièreté d’Infinite Crisis. En attendant, cette salve d’ouverture est prometteuse et on en redemande !

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 12 septembre 2014.
Contient : Countdown to Infinite Crisis #1, OMAC Project #1-6, Superman #219, Action Comics #829, Adventures of Superman #642 et Wonder Woman #219.

Scénario : Greg Rucka, Geoff Johns, Judd winick, Gail Simone…
Dessin : Jesus Saiz + collectif (voir critique)
Encrage : Collectif
Couleur : Hi-Fi + collectif

Traduction : Edmond Tourriol (Studio Makma)
Lettrage : Stephan Boschat (Studio Makma)

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Infinite Crisis – Tome 05 : Crise infinie (24 €)

 

Catwoman – Tome 2 : La maison de poupées

Après un premier tome très convaincant – dans l’écriture du personnage titre et par ses séduisants graphismes – que vaut ce deuxième volume conçue partiellement par la même équipe artistique ?

[Résumé de l’éditeur en quatrième de couverture]
Avec la mort de son amie et acolyte, Lola, Selina Kyle va avoir besoin de toute l’aide possible pour affronter un nouvel et étrange criminel, grand amateur des prostituées de Gotham. Accompagnée de son nouveau partenaire de crime… et de charme, elle devra faire face à de multiples imprévus avant de pouvoir démêler la raison de ces mystérieuses disparitions.

[Début de l’histoire]
Catwoman se refait une santé financière en s’associant avec son amie Gwendoline, moins impulsive et plus prudente que Selina. À elles deux, elles organisent différents vols, dont celles de voitures de luxe.

L’inspecteur Carlos Alvarez est toujours à la poursuite de la femme féline malgré les avertissement de son supérieur corrompu : le lieutenant Winston.

Tandis qu’un mystérieux personnage kidnappe des prostituées, Catwoman fait équipe avec Volt, un jeune homme sympathique et charismatique, qui peut générer de l’électricité. Lors d’un prestigieux vol, le binôme s’aperçoit qu’une partie du butin manque… pour cause, il est chez le Pingouin !

Dans l’ombre, la Cour des Hiboux prépare une intervention nocturne, justement pour cibler Oswald Copplebot.

[Critique]
Dans la droite lignée du volume précédent mais avec quelques défauts, La maison de poupées suit toujours Selina mais avec plusieurs nouveaux protagonistes qui gravitent autour d’elle. L’ensemble est toujours assez palpitant, riche en surprises et tient à peu près la route. On pourrait lui reprocher une incrustation un peu « forcée » avec la Cour des Hiboux et un combat contre un ergot dans son chapitre #9 (qui se déroulait durant La Nuit des Hiboux justement – un évènement où la plupart des séries autour de Batman se connectaient à la série mère de Scott Snyder). Une allusion au Taxidermiste est également au programme (issu de la série Detective Comics) puisque la grande antagoniste de l’histoire, L’Empailleuse y est liée. Mais ces connexions restent anecdotiques et n’entachent pas la compréhension de l’ensemble.

Néanmoins on ressent que le plus important « est ailleurs », davantage côté police (corrompu ou non), Volt et Gwendoline (moins en retrait que dans le tome d’avant). Surtout : l’ouvrage se ferme sur un chapitre « #0 », qui revient sur les origines de Selina (bien inspirées par la femme féline vu dans Batman – Le Défi) avec un nouveau mystère qui donne envie d’en savoir davantage.

Judd Winick signe le scénario des six premiers chapitres (#7 à #12) avant de laisser la main à Ann Nocenti (pour le #0), cette dernière s’occupera presque intégralement de l’écriture des trois tomes suivants de Catwoman. Les dessins de La maison de poupées sont partagés entre Adriana Melo, étonnamment pas citée sur la couverture (recto et verso) alors qu’elle est à l’œuvre sur cinq épisodes (#7-8, #11-12 et #0) tandis que Guillem March (Joker Infinite) ne revient que pour deux chapitres (#9-10) et lui a bien son nom à côté de Winick. Étrange…

Cela explique l’autre point plus faible du comic book, le style de Melo est nettement moins affiné, épuré et élégant que celui de March. Ses traits sont un peu plus gras, ses visages parfois caricaturaux (le #0 est clairement le pire de la sélection), on perd aussi un brin la dimension « noire » qu’imposait Guillem March. Malgré tout, l’homogénéité graphique est plus ou moins respectée – comme le prouve les différents exemples d’illustrations pour cette critique –, le travail de colorisation permettant aussi de lisser chromatiquement l’univers de ces deux opus de Catwoman. Pour cela, on retrouve Tomeu Morey (vu récemment sur les Joker War et Batman Infinite – où March signe également certains épisodes) et Brian Reber (ainsi que Jason Wright – non crédité aussi – pour l’horrible #0 dont les défauts visuels proviennent majoritairement des couleurs, image ci-dessous).

Si l’ennemie du volume occupe une place non négligeable et est plus soignée que les deux du tome précédent, il y a fort à parier que son apparition restera éphémère, au détriment d’un fil rouge narratif sur ce sujet qui gagnerait en intensité (au lieu d’enchaîner plusieurs affrontements sans réels impacts avec des « inconnus »). L’intérêt se situe, on le disait plus haut, davantage dans les relations entre alliés et anti-héros (Catwoman en est une également quelque part). La maison de poupée appelle beaucoup trop à découvrir sa suite (c’est une qualité) pour ne pas rester sur sa faim. Beaucoup de pistes sont lancées, sur plusieurs sujets intrigants (qu’on ne dévoilera pas pour ne pas gâcher l’immersion), on espère juste que la passation de scénaristes (Winick quitte définitivement la série à l’issu de ce volet, Nocenti prend le relai comme on l’a vu) ne laissera pas des éléments sans réponses.

La maison de poupées est donc à la fois un tome de transition, une histoire « auto-contenue » (pour sa nouvelle antagoniste, aux objectifs un peu vains et cliché, in fine), un récit plus ou moins connecté à un autre segment (La Nuit des Hiboux – Batman apparaît à peine ici d’ailleurs, juste le temps de deux ou trois cases) et fourmille de bonnes idées plus terre-à-terre et énigmatiques. Sa partie graphique est moins réussie que dans La règle du jeu qui avait placé la barre très haut, ce qui dessert mécaniquement sa suite. Néanmoins, pas de raisons de faire l’impasse sur ce second segment si vous aimez Catwoman ou que vous aviez appréciez sa précédente aventure.

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 22 mars 2013
Contient : Catwoman #7-12 + #0

Scénario : Judd Winick, Ann Nocenti (#0)
Dessin : Adriana Melo, Guillem March
Encrage : Mariah Benes, Julio Ferreira
Couleur : Tomeu Morey, Brian Reber

Traduction : Thomas Davier
Lettrage : Christophe Semal et Laurence Hingray

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Catwoman – Tome 1 : La règle du jeu

Début des critiques de la série Catwoman de l’ère New52 (Renaissance), dont les premiers chapitres ont « littéralement défrayé la chronique dans leur pays d’origine, informe l’éditeur en quatrième de couverture, en offrant au lecteur une version très explicite de la relation liant Selina au protecteur de Gotham ». En France, quasiment l’entièreté des 52 épisodes a été publié dans deux séries différentes : Catwoman (en 5 tomes) puis Catwoman Eternal (2 volumes). De quoi segmenter la fiction en trois petits « runs » (même si les deux premiers forment un « tout » très inégal) : un premier écrit par Judd Winick (tomes 1 et 2, qu’on conseille), un second par Ann Noccenti (tomes 3 à 5, catastrophique) et un troisième et dernier par Geneviève Valentine (Catwoman Eternal, proposition inédite et intéressante). Retour donc sur le premier tome de Catwoman, La règle du jeu, publié il y a quasiment dix ans : en juin 2012 !

[Résumé de l’éditeur]
Plus que le profit qu’elle en retire, rien n’excite plus Selina Kyle que la cambriole, ou l’art de dérober au nez des plus puissants leurs objets de valeur. Mais si elle n’hésite pas à utiliser ses charmes pour arriver à ses fins, tous n’y succombent pas, et Catwoman mettra, malgré elle, ses proches sous la coupe de nouveaux truands revanchards. Et cette fois, même sa relation intime avec le protecteur de Gotham ne pourra pas la tirer d’affaire.

[Début de l’histoire]
À force d’enchaîner les vols, Catwoman cumule un peu trop d’ennemis. Quand certains remontent sa trace et font exploser son appartement, Selina Kyle doit trouver un hébergement d’urgence et… de l’argent.

Si la jeune femme jongle entre ses sorties nocturnes et ses ébats charnels avec Batman, elle arrive tout de même à trouver quelques gros coups pour se refaire une santé financière.

Mais lorsqu’un drame surgit et que Catwoman vole davantage que prévu, elle se retrouve mêlée à plusieurs conflits, en plus d’être un peu perdu elle-même…

[Critique]
Voilà un titre qui, sans surprise, devrait ravir les fans de Catwoman (les autres pourront aisément passer leur chemin même si Batman y apparaît un petit peu). S’il n’y a pas – pour l’instant en tout cas – de gros fil rouge narratif avec des ennemis connus et/ou charismatiques (Allonge et L’Os dans l’immédiat – cf. deux dernières images de cette critique), on se plaît à suivre les états d’âmes de Selina, naviguant dangereusement entre plusieurs sphères et désarçonnée face à la violence de certaines personnes qu’elle a volées. Le « quotidien » de la féline est d’ailleurs ce qui est habilement mis en scène, page après page.

Un quotidien qui n’est pas de tout repos et enchaîne autant de phases d’action que de brèves contemplations Pas question ici de croquer des « tranches de vie » mélancoliques ou banales mais de suivre Selina dans tous ses états d’âmes. Quand elle se bat, quand elle gagne, quand elle perd, quand elle jubile, quand elle déprime, quand elle a envie de faire l’amour, et ainsi de suite. Et les conséquences de ses actes sont parfois dramatiques, ajoutant une couche de « mal-être » à la belle.

On l’évoquait dans l’introduction, le titre aurait « littéralement défrayé la chronique [aux États-Unis] » ! Pourquoi et qu’en est-il vraiment ? Et bien, Catwoman (la série autant que son héroïne) se montre parfois peu vêtue, très à l’aise avec sa sexualité ou, quand elle revêt son costume, diaboliquement sexy (sa combinaison moulante est du plus bel effet chromatique – on y reviendra). Il n’y a visiblement pas besoin de montrer « grand chose » pour heurter/choquer/surprendre/séduire le lectorat (on est loin de la polémique ridicule de Batman – Damned tout de même) car la protagoniste ne sera jamais dénudée entièrement, portera toujours de la lingerie, on ne verra jamais les tétons de sa poitrine, son sexe ou ses fesses.

Apparemment, la scène d’amour un peu « bestiale et sauvage » entre Batman et Catwoman (à la fin du premier chapitre) est celle qui a fait réagir. Pourtant, elle n’est jamais vulgaire, elle montre une relation intime entre deux adultes comme cela pourrait arriver à n’importe quel couple (sauf qu’eux portent des costumes, quoique… cela peut aussi arriver à n’importe quel couple !). Pas de quoi crier au loup donc même si on reconnaît et comprend le petit côté « subversif » que cela peut susciter : au lecteur de trancher s’il estime que cet aspect « sexy/sexué » de Selina fait partie de l’ADN du personnage ou si l’équipe artistique – composée de trois hommes – se vautre dans un sexisme un peu facile : des femmes en lingerie/tenues sexy, des poses subjectives, du sexe plus ou moins « gratuit » (mais qui sert, à notre sens, l’histoire), etc.

En complément, la fiction est assez brutale et très sanglante. Il y a l’habituelle violence inhérente au genre mais cette fois, elle est chargée en hémoglobine tout en étant assez graphique. Des personnages secondaires trépassent… Les effusions de sang ajoutent une touche « réaliste » dans une énième production mainstream qui souvent n’en ont pas, alors autant l’apprécier. Bref, du sexe et du sang, une formule épuisée mais gagnante ? Sur ce site, on trouve que oui ! Car avant tout, ce premier volume suit une héroïne en proie à quelques démons, particulièrement attachante – le point fort de l’œuvre. Selina est dépeinte comme une personne espiègle et fragile, séductrice oui mais sans tomber dans la facilité narrative ou visuelle.

La règle du jeu est en plus particulièrement accessible puisqu’il profitait du relaunch de l’époque (New 52) pour être une porte d’entrée pour un grand nombre de lecteurs, amateurs ou non de Catwoman. S’il ne révolutionne pas grand chose dans son histoire, le livre met en avant un personnage qui bénéficie d’un capital sympathie d’emblée et de ces quelques séquences « inédites » dans le média (sexe et sang donc, tout en restant relativement soft). Le comic n’oublie pas non plus d’avoir un peu d’humour (malgré l’ensemble assez sombre, in fine), assuré par Selina évidemment, dont le charisme sans faille permet une bonne lecture (si les nouveaux ennemis avaient été plus soignés, on aurait pu avoir un coup de cœur sur ce site). Sa relation avec Batman est à l’image de celle éculée : tantôt passionnelle, tantôt amoureuse, tantôt conflictuelle, toujours mystérieuse et élégante ! C’est aussi un des atouts du titre.

Du reste, les dessins de Guillem March (à l’œuvre dans Joker Infinite et diverses séries : Batman Detective Comics, Batman Rebirth…) couplés à la sublime colorisation de Tomeu Morey (vu récemment sur les Joker War et Batman Infinite – où March signe également certains épisodes) volent la vedette au scénario de Judd Winick (plus à l’aise dans les dialogues). Les traits sont fins, élégants, parfois réalistes, idéaux quand ils croquent le charme « physique » de Selina. Les reliefs sur la combinaison de cuir (ou latex) sont une merveille (inspirée par la version burtonienne de Michelle Pfeiffer dans Batman – Le Défi ?), sans lui conférer gratuitement des formes généreuses qui n’auraient eu aucun intérêt.

La jeune femme y apparaît plus vivante que jamais, expressive, sensuelle, charnelle… Les nombreuses scènes d’action sont lisibles, la lecture est fluide, passionnante aussi bien graphiquement que narrativement. Bref, on conseille cette première (et « nouvelle ») salve d’aventures de Catwoman qui, on le rappelle, va s’étaler sur cinq tomes au total (sept en comptant sa suite plus ou moins directe Catwoman Eternal). Une fiction où l’on découvre la vie mouvementée d’une « simple voleuse » à Gotham City avec un peu de mafia russe, de police corrompue et un ange gardien chauve-souris !

[À propos]
Publié chez Urban Comics le 8 juin 2012
Contient : Catwoman #1-6

Scénario : Judd Winick
Dessin : Guillem March
Couleur : Tomeu Morey

Lettrage : Thomas Davier
Traduction : Christophe Semal et Laurence Hingray

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