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Batman : Joker War – Tome 2

Après un excellent premier tome proposant une sorte de nouveau départ pour le Chevalier Noir, que vaut ce deuxième volume de Joker War ?

[Résumé de l’éditeur]
Après avoir affronté le Designer, Batman réalise que son ennemi de toujours, le Joker, tirait en réalité les ficelles des événements récents. Le Clown prince du crime a, de son côté, trouvé une nouvelle compagne, Punchline, qui ne tarde pas à s’opposer à son ancienne conquête, Harley Quinn ! La ville de Gotham sombre dans le chaos tandis que la vie de Bruce Wayne, privé de sa fortune, se trouve à jamais bouleversée !

[Histoire]
Après avoir torturé Lucius Fox, Punchline sait où Batman se rend dans une de ses caves secrètes. Le Chevalier Noir y remarque une nouvelle armure scintillante (il pense que c’est Fox qui l’a construite, ce dernier croyait que c’était Batman). Obligé de fuir, le justicier découvre sa ville à feu et à sang… le Joker a acheté tous les gangs, l’anarchie règne en maître, c’est une catastrophe.

Un nouveau justicier tâche de tuer tous les criminels : Clownhunter.

Dans le civil, rien ne va plus pour Bruce Wayne et sa fortune : les actions de Wayne Enterprises chutent…

Le Joker a aussi récupéré une bobine du film Zorro, le long-métrage qu’a vu Bruce enfant avec ses parents avant que ces derniers se fassent tuer en sortant de la séance. Le Joker souhaite le projeter dans le cinéma de l’époque à des morts-vivants (!) mais aussi et surtout à tous les habitants de Gotham à qui il propose de l’argent en échange.

En parallèle, le Clown Prince du Crime élabore une nouvelle toxine qui rend fou.

[Critique]
Légèrement en dessous du premier tome (passé la surprise forcément), cette incursion dans la guerre du Joker reste quand même particulièrement réjouissante à bien des égards ! Avant même d’aborder la narration et le récit en tant que tel, un constat évident à mentionner d’entrée de jeu : les planches assurées par les dessins de Jorge Jiminez et la colorisation de Tomeu Morey sont somptueuses ! Elles reflètent la majorité de l’ouvrage, c’est à dire les six épisodes #95 à #100. Le comic-book bénéficie également d’une courte introduction sur Punchline et d’un chapitre composé de mini-histoires centrées sur des personnages secondaires durant le conflit qui oppose l’homme chauve-souris au Clown (Joker War Zone #1 en VO).

Le trait fin, précis et élégant de Jiminez épouse à merveille son découpage dynamique, aéré (donc lisible) que ce soit dans l’action ou l’intimisme. Quant aux couleurs de Morey, les quelques exemples d’illustrations de cet article devraient convaincre les plus réfractaires. L’artiste magnifie les registres qui se succèdent : l’horreur, la guerre, le polar, la folie, le merveilleux… en choisissant habilement sa palette chromatique, mention spéciale aux tonalités chaudes prononcées pour les guérillas urbaines — prédominant le livre — et les clartés pourpres et scintillantes de la forêt d’Ivy (en exclusivité sur ce site sans les bulles de textes afin d’admirer correctement le travail commun du binôme, diablement efficace).

Ce deuxième segment de Joker War s’ouvre sur un interlude consacré à Punchline (The Joker 80th Anniversary 100-page Super Spectacular #1). C’était clairement ce qu’il manquait au volume précédent (erreur réparée donc), probablement car ces origines sur la nouvelle compagne du Joker furent publiés à peu près en même temps (en France) dans la chouette compilation Joker 80 ans. On les découvre donc enfin si on ne l’avait pas acheté (un recueil qui contient de multiples récits autour du célèbre Clown pour ses 80 printemps d’existence, incluant lesdites 100 pages « spectaculaires »). James Tynion IV a bien sûr rédigé ces premiers pas (il a créé le personnage) accompagné de Mikel Janin aux pinceaux, artiste qui avait fait la part belle à la série Batman Rebirth. Comment bien conclure une blague ? (le titre de cet épisode particulier) n’est malheureusement pas exceptionnel, pour pas dire franchement décevant.

La jeune étudiante Alexis dans le civil est simplement « une fan » du Joker. L’ironie est que face à ce dernier elle clame : « T’as demandé que je te prouve que j’étais sérieuse avant de me recruter pour ton grand projet. Tu voulais être sûr que je n’étais pas une autre groupie zarb’. La voilà, ta preuve. » Une groupie bizarre… C’est pourtant ce que Punchline semble être du peu qu’on la voit. Le personnage n’est pas bien fouillé, en quelques lignes l’on connaît ses motivations (pas envie d’être gentille — sic, avoir son propre monde — sic (bis), etc.). Des « origines » relativement pauvres et banales. « Ce monde que vous avez bâti est une blague et j’en suis la punchline » clame-t-elle… Heureusement, passé cette introduction peu brillante (qui ne représente que 10 pages sur 228 de BD environ, soit moins de 5% de l’ensemble) , tout le reste est beaucoup plus palpitant !

On retrouve donc le Chevalier Noir presque seul face au Joker et ses sbires. Même si on ne comprend pas tout des transactions financières qui ont causé la chute de l’empire Wayne (pour l’instant assez relégué en second plan), on prend plaisir à le voir en mauvaise posture. Entre l’anarchie provoquée par le Clown (qui n’est pas sans rappelé l’excellent film Joker de 2019), le difficile et douloureux deuil d’Alfred (nettement plus évoqué ici que dans le tome précédent), l’arrivée d’un nouveau protagoniste plutôt réussi (le fameux Clownhunter — qui sera davantage exploré dans le troisième volume), le retour de la Bat-Family… il y a de quoi se réjouir ! L’équilibre entre tous ces éléments est bien dosé, on regrette juste le traitement de Punchline, assez décevant (à l’instar de ses origines donc) et le manque de surprises (on n’aurait pas été contre un retournement de situation, une traîtrise par une tête connue par exemple, de l’imprévu dans l’évolution de certaines phases narratives…). Mais ça fonctionne, c’est le principal. Le Diable se cache dans les détails tout au long de l’œuvre : les allusions morbides à Alfred, la barbe de trois jours de Bruce sous son masque de Batman… Le texte et les dessins se rendent la pareille et se servent mutuellement. Les fans de Nightwing apprécieront aussi son retour en grâce.

Arrivé à la moitié du tome on enchaîne plein de courts chapitres se déroulant durant le siège de Gotham par le Joker et ses hommes de main. Chaque épisode (écrit et dessiné par différents artistes) se concentre sur un ou plusieurs alliés du Chevalier Noir, ou certains de ses antagonistes. Ainsi on découvre ce qu’il est advenu de Bane depuis la fin de Batman Rebirth et on peut voir également le fils de Lucius Fox ainsi que Spoiler et Orphan. Comme souvent dans ce genre d’entreprise, l’ensemble est inégal (aussi bien narrativement que graphiquement) mais il y a peu à redire : là aussi on est sur un pan de lecture assez rapide et court, on ferme donc aisément les yeux sur les quelques passages un peu moins palpitants. Le centième chapitre (le dernier du comic-book) offre une conclusion épique malgré quelques légers loupés. Il laisse un statu quo intéressant (dont un Joker… borgne !). On apprécie aussi la relation amicale entre Batman et Harley, rappelant celle, plus ambigüe, de Curse of the White Knight.

Comme toujours, le recueil se termine par une grande galerie de couvertures et si on a tendance à saluer le travail d’Urban Comics au global (prix, qualité d’édition, notes éditoriales…) on est parfois surpris par quelques erreurs de traduction (dont des flagrantes relayées ici et par exemple — avec une certaine ampleur début décembre 2020 qu’on peut déplorer sur la forme (à la limite du lynchage public comme trop souvent)). Dans le présent tome, c’est le célèbre « Home Sweet Home » qui a été littéralement traduit « Foyer, doux foyer », étonnant de proposer ceci en 2021 (personne ne dit ça en français, autant conserver le terme anglais). Rien de grave au demeurant, c’est du détail anecdotique…

En synthèse, malgré quelques défauts d’écriture ici ou là (caractérisation de personnages, prévisibilité de certaines choses…) Joker War – Tome 2 vaut complètement le détour. Assurément pour sa partie graphique et globalement pour son traitement narratif. Dans la droite lignée du premier, on ne peut que conseiller de le lire, aussi bien par les fans de longue date que les nouveaux venus.

Rendez-vous le 16 avril prochain pour le troisième tome qui contiendra les épisodes Batman #101 à #105, Batman Annual #5 et Punchline #1, soit sept chapitres au total. On y découvrira le mystérieux Ghost-Maker et probablement qui a conçu la nouvelle armure spéciale de Batman (qu’il n’a pas encore endossée, à moins que ce soit pour Justice League – Endless Winter, prévu en rayon au même moment ?). Pour avoir parcouru en VO ce troisième opus, on va perdre un peu en maestria graphique et en intérêt (MàJ 2021 : mais ça reste encore globalement bon — cf. critique en ligne).

Dans tous les cas, la « mini-histoire » auto-contenue dans les deux premiers tomes est (largement) suffisante pour avoir un récit de qualité avec un début, un milieu et une fin. On conseille donc les deux premiers volets de Joker War quoiqu’il arrive (sans obligation d’acheter la suite) !

[A propos]
Publié le 26 février 2021 chez Urban Comics.
Contenu : Batman #95-100, Joker War Zone #1, Joker 100 pages Spectacular également publié dans Batman Bimestriel #13 et 14 fin 2021 puis début 2022 (un an plus tard que la version librairie donc…).

Scénario : James Tynion IV (+ collectif additionnel)
Dessin : Jorge Jimenez, Guillem March, Mikel Janin (+ collectif additionnel)
Encrage additionnel : Danny Miki
Couleur : Tomeu Morey, Jordie Bellaire, Fco Plascencia (+ collectif additionnel)

Traduction : Jérôme Wicky (et Xavier Hanart)
Lettrage : MAKMA (Sarah Grassart et Stephan Boschat)

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Batman – Joker War : Tome 01

 

Batman : Joker War – Tome 1

Se déroulant après la très longue série Batman Rebirth (12 tomes), Joker War se veut accessible (il l’est) et relançant l’univers du Chevalier Noir avec plusieurs nouvelles bases inédites (détaillées dans la critique). Pas besoin de se farcir les tomes de Rebirth pour profiter de cette nouvelle « guerre » mais un rappel d’informations est nécessaire, habilement évoquées en avant-propos par l’auteur James Tynion IV, qui succède à Tom King et Scott Snyder (tout en ayant été un de leur complice par le passé). Critique.

[Résumé de l’éditeur]
À présent que la ville de Gotham est libérée du joug de Bane, Batman et Catwoman ont décidé de s’associer pour rendre la justice dans la ville déchue. Mais une affaire ancienne qui a impliqué la féline cambrioleuse et les plus grands ennemis du Chevalier Noir menace de refaire surface quand le Designer, un super-vilain oublié, fait sa réapparition. Selina va devoir faire un choix entre ses anciennes et ses nouvelles relations.

[Histoire]
Dans un passé plus ou moins proche puis de nos jours, Batman combat quatre mercenaires redoutables : Cheshire, Merlyn, Mr Teeth et Gunsmith. Le Chevalier Noir les « retrouve » ensuite sous l’égide du terrible Deathstroke. Que prépare le fameux Slade Wilson ?

En parallèle, Catwoman, le Pingouin et le Sphinx reprennent contact pour évoquer un mystérieux souvenir incluant le Joker et un certain « Designer ».

Alternant les affrontements et les enquêtes, Batman ne comprend pas où veulent en venir ses ennemis, tous se jouent de lui et restent énigmatique quant à leur objectif.

Le Clown Prince du Crime se cache pourtant derrière ces nouvelles manipulations, aidé par Punchline, sa nouvelle compagne. Le Joker connaît en effet l’identité du justicier de Gotham et compte bien en profiter !

[Critique]
Coup de cœur ! C’est réjouissant de débuter (enfin !) une « nouvelle » aventure du Chevalier Noir avec autant d’intérêt et d’aisance. D’entrée de jeu, on sait que Joker War s’annonce différent de bon nombre de productions récentes (à la qualité variable). En effet, le comic-book propose de multiples nouveautés à tous points de vue. Ainsi, quatre personnages ont été conçus : Mr Teeth (alias Mr Dentition — sic) et Gunsmith, deux mercenaires (peu mis en avant pour l’instant) travaillant avec Deathstroke, le Designer, énigmatique homme de l’ombre tirant certaines ficelles et, surtout, Punchline, la nouvelle muse du Joker qui succède donc à Harley Quinn — celle-ci étant fraîchement émancipée de son Clown (dans à peu près tous les médiums où elle apparaît : comics, films, série animée…).

Lucius Fox remplace Alfred au rôle d’équipier à distance (avec de jolies mentions à l’ancien majordome, des moments qu’on peut qualifier de « deuil » par petites touches, particulièrement réussis). Bullock supplante Gordon (sur la touche lui aussi mais à cause du Batman Qui Rit — cf. le tome Les Infectés). Néanmoins aucune complication pour comprendre l’ensemble, qu’on soit novice ou non.

Certes le récit est assez dense avec foule de personnages mais si on est familier, même un peu, avec l’univers de Batman on s’y retrouve sans trop de problème. Une mention à Doom War est évoquée mais n’a aucune incidence sur la trame narrative globale. Un nouveau véhicule est également de la partie, le Nigthclimber, variante du Batplane et un gadget inédit de Fox permet aussi « l’appropriation » d’automobiles donnant l’illusion d’une Batmobile. L’enjeu scénaristique est lui aussi novateur : le Joker connaît l’identité de Batman et s’attaque à voler la fortune de… Bruce Wayne !

Résumons : d’un côté Batman, épaulé par Catwoman et Lucius, d’un autre les pions du Joker : sa compagne Punchline, Deathstroke et quatre autres mercenaires. Le Pingouin et Nygma gravitent également autour de ces protagonistes. Il semble que ces deux ennemis emblématiques cachent un lourd secret avec deux autres vilains habituels : le Joker, à nouveau, et… Catwoman ! Ils parlent d’un autre antagoniste : l’énigmatique Designer.

De l’aventure, de l’action, des mystères, une touche émouvante par-ci par-là, voilà un livre qui réussit le tour de force de séduire le lectorat habituel tout autant que les néophytes et qui devrait raviver la passion chez les fans du Chevalier Noir qui avaient du mal à s’y retrouver depuis quelques années (les égarements « grandiloquents » et teintés de SF/fantastiques dans la saga Metal, la romance décousue et parfois ennuyante de l’ère Rebirth, le manque de « prise de risque » mais aussi de « renouveau », etc.).

Dans Joker War, Batman se retrouve (presque) seul, quasiment à l’ancienne, face à une galerie de vilains charismatiques, un nouveau jeu de piste qui n’est pas sans rappeler la première saison en quatre volumes de Batman Eternal (qu’on conseille grandement) sur laquelle opérait déjà James Tynion IV. En somme, la bande dessinée est un nouveau départ réussi !

Tout n’est peut-être pas parfait mais on peut aisément fermer les yeux sur les défauts mineurs. Les premières pages de présentation des mercenaires par exemple ne sont pas forcément les plus palpitantes (d’autant qu’ils ne sont pas très bien exploités au long de la fiction, à l’exception d’un(e) — peut-être davantage par la suite) mais l’écriture presque soutenue sort du lot et on prend plaisir à parcourir les pages. Malgré les différents dessinateurs (voir ci-après) on trouve une homogénéité graphique notable et plaisante. Les origines de Punchline (en illustration en fin de cet article) ont été publiées dans le recueil des Joker 80 ans qui est sorti à peu près en même, ce qui est un peu dommage aussi (mais heureusement elles sont proposées dans le deuxième tome de Joker War !).

Du reste, difficile de s’épancher (on aimerait bien mais freinons nous) sans gâcher le plaisir de la découverte ! Entre la froideur et l’intelligence d’un Deathstroke, la complicité entre Harley et Catwoman (et les allusions au nouveau statu quo presque traîtresse de cette dernière), l’intensité des duels verbaux et physiques de Punchline et Harley… il y a vraiment beaucoup d’éléments appréciables, servis dans un mélange des genres très bien équilibré (drame, romance, mystère, aventure, action, légère science-fiction, soupçon de fantastique, etc.). On apprécie aussi les figures féminines parfois sexy mais sans tomber dans un sexisme primaire dont souffrait parfois Rebirth. L’écriture de tous les personnages est relativement soignée, fluide et palpitante.

Pour les passionnés, le tome est construit ainsi dans sa version française. D’abord quatre prologues issus de Batman Secret Files #3 : Cheshire dans Ne retiens pas ton souffle (scénario : Vita Ayala, dessin : Andie Tong), Merlyn dans Prédateurs (Phillip Kennedy Johnson / Victor Ibanez), Mr Teeth dans Muet (Mariko Tamaki / Riley Rossmo) et Gunsmith dans Qui a peur de l’Amérique ? (Dan Watters / John Paul Leon — vu récemment dans Créature de la nuit). Viennent ensuite les chapitres de la série Batman (toujours ère Rebirth depuis 2016) du #86 au #94 (sobrement intitulés Chapitre 1 à 10 contre Dark Design en VO), avec donc James Tynion IV au scénario et principalement aux dessins Tony S. Daniel, Guillem March et surtout Jorge Jimenez, tous trois livrant de superbes planches, des traits fins, un découpage dynamique, des plans épiques, tous servis par les colorisations sublimes de Tomeu Morey, Alejandro Sanchez, Jordie Bellaire et Fco Plascencia. Des noms qui parleront aux familiers de l’industrie et qui sont des « valeurs sûres » pour des productions mainstream de ce genre.

En synthèse, Joker War rejoint la liste des coups de cœur du site, le guide des comics Batman « par où commencer » mais aussi le haut du panier des meilleures nouveautés 2020 presque indispensables (avec Harleen notamment). Il est aussi une porte d’entrée pour les nouveaux venus, cela se faisait rare depuis plusieurs années, c’est donc une bonne chose !

[A propos]
Publié le 18 septembre 2020 chez Urban Comics.
Contenu : Batman #86-94 + Batman Secret Files #3, également publié dans Batman Bimestriel #11 et 12 durant le second semestre 2021 (un an plus tard que la version librairie donc…).

Scénario : James Tynion IV (+ collectif additionnel)
Dessin : Tony S. Daniel, Guillem March, Jorge Jimenez, Carlo Pagulayan, Ragael Albuquerque (+ collectif additionnel)
Encrage additionnel : Danny Miki
Couleur : Tomeu Morey, Alejandro Sanchez, Jordie Bellaire, Fco Plascencia

Traduction : Jérôme Wicky
Lettrage : MAKMA (Sabine Maddin et Stephan Boschat)

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Batman & les Tortues Ninja [Tomes 1 & 2]

Fort du succès (surprise) des ventes des deux premiers tomes de Batman & les Tortues Ninja, Urban Comics les a réédités fin mai 2020 dans un volume en édition limitée, dans la collection DC Deluxe, agrémenté de nombreux bonus (près de 140 pages !). L’équivalent du tome 3 (Fusion), a également rejoint ce format avec une mise en vente deux semaines plus tard en juin 2020. En effet, Amère Pizza (le tome 1) et Venin sur l’Hudson (le 2) sont d’abord étrangement sortis (début 2017 puis fin 2018) dans la collection Urban Kids : un format souple et plus petit que les DC Deluxe (qui ne rendait pas forcément « honneur » au travail des artistes) et qui visait un public très jeune alors que de nombreux adolescents et adultes s’y retrouvaient aussi (d’autant plus surprenant que l’ensemble reste assez violent et comporte même quelques cases plutôt gores comme un corps décapité par exemple !). Critique donc de cette compilation de deux volumes grâce à cette réédition. Cowabunga !

    

(La couverture de gauche qui rassemble les deux tomes de droite — couvertures de leur ancienne collection.)

LIVRE I (anciennement Amère Pizza)

[Histoire]
Le clan des Foot, de terribles ninjas qui travaillent pour Shredder cambriolent des laboratoires scientifiques à Gotham City. Les Tortues Ninja et leur maîtres Splinter occupent les égouts de la ville pour tenter d’arrêter leur ennemi juré.

De son côté, Batman a vent de l’existence des tortues qu’il imagine être des mutants responsables des vols.

Killer Croc s’aventure aussi dans les égouts de la métropole pour désosser la Batmobile et revendre ses pièces !

Le Chevalier Noir va croiser le fer avec les célèbres Chevaliers d’écailles !

[Critique]
Cet improbable et génial crossover mêle habilement les genres et propose un parfait équilibre des meilleurs ingrédients d’un comic-book ! Le récit est extrêmement accessible, bien qu’il parlera évidemment davantage aux connaisseurs de l’univers de Batman et/ou de celui des fameuses Tortues. En effet, d’autres personnages populaires (en complément de ceux cités dans le résumé) s’ajoutent au fil des six chapitres : le Pingouin, Robin/Damian Wayne et Ra’s al Ghul (forcément, lui aussi étant ninja) côté Chevalier Noir, Splinter, Casey Jones et April O’Neil côté Chevaliers d’écailles. La galerie d’Arkham joue aussi un beau rôle, avec une forme étonnante et amusante vers la fin. Aussi bien le novice que le connaisseur sera agréablement servi !

L’histoire reste, in fine, assez simpliste : le monde des Tortues se retrouve dans celui de Batman (comme un multivers), les ninjas veulent retourner chez eux, Shredder a le pouvoir d’inverser leur mutagène pour les rendre animaux en restant à Gotham et, tant qu’à faire, autant bâtir un nouvel empire dans la ville de l’homme chauve-souris en s’alliant à un de ses pires ennemis : Ra’s al Ghul. L’exécution scénaristique est parfaite, elle enchaîne sans temps mort les séquences d’action et de réflexion. Les enjeux sont vite posés, quelques surprises sont bienvenues, on rigole (souvent), on s’émeut (un peu), on est divertit (tout le temps). Rien à redire. Pour l’anecdote, il est fait mention de L’An Zéro, ancrant donc la fiction dans l’univers New 52 et, surtout, la chronologie « récente » du Chevalier Noir (continuité logique puisque Damian Wayne est Robin ici).

Batman est autant mis en avant que les quatre tortues et leur maître. Chez ces derniers, on retrouve les figures classiques de leur caractère : Michelangelo apporte humour et légèreté, entre punchlines, situations absurdes et échanges amusants avec Alfred, Raphael reste fidèle à son côté taciturne, impulsif et plus sombre (donc proche de Batman), Donatello jubile devant les gadgets du justicier et son intelligence (on retrouve donc là aussi un côté similaire à Batman), Leonardo — curieusement un peu en retrait par rapport à ses camarades — et Splinter se partagent la tâche du mentor (une fois de plus, comme Batman envers Damian par exemple), de la stratégie des combats et rigueur des entraînements (et oui, encore une autre part du Chevalier Noir).

Le mélange fonctionne à merveille, on sent la folle passion qui anime autant James Tynion IV à l’écriture que Freddie E. Williams II aux dessins. Dans ce qui semble être un « rêve de fans » mutuel, chacun y propose un travail de qualité. Outre les dialogues ciselés et l’intrigue globale (qui apporte son lot d’originalité malgré son cheminement classique et un climax peut-être un brin expéditif), les planches sont un régal pour les rétines. Les affrontements sont extrêmement bien rendus, toutes les phases d’action sont fluides et violentes à la fois. Quand Williams II peut s’éclater sur une double page, il s’en donne à cœur joie, donnant lieu à des associations inédites et assez jouissives. On est séduite par les bandeaux de couleur des Tortues Ninja, chacun avec un style précis, le genre de détails plaisant. Les amateurs de véhicules et de tenues/costumes/armures de Batman seront aussi (sans doute) comblés.

L’artiste donne vie au monde très « fantastique » des Tortues mêlé à celui, plus terre-à-terre et « réaliste » de Batman avec un élégant style rendant crédible l’ensemble (bien que déjà favorisé par l’incursion d’un Killer Croc par exemple ou encore la thématique ninja, fortement présente à la base). Seul l’encrage un peu trop prononcé assombri parfois l’ensemble (c’est d’autant plus flagrant en voyant les crayonnés initiaux, fins et précis, du dessinateur dans les bonus en fin du recueil). Poses iconiques, premiers plans et corps mis davantage en relief, noirceur et jeux d’ombre pour quelques cases de toute beauté et, surtout, colorisation hors-pair — assurée par Jeremy Colwell — confèrent l’essence voire la quintessence d’un comic-book façon blockbuster. C’est beau, c’est vivant, c’est plein de tons différents, ça se lit d’une traite, c’est marquant, un véritable coup de cœur !

C’est donc (presque) un sans faute pour cette première « fusion » des deux univers de ces monuments de culture populaire. Une seule envie : en découvrir d’autres. Ça tombe bien, il en existe déjà deux suites !

LIVRE II (anciennement Venin sur l’Hudson)

[Histoire]
A New-York, dans le monde des Tortues cette fois, le quatuor combat toujours le clan Foot. Karai, imminente ninja (et fille adoptive de Shredder visiblement, avec qui elle est en conflit), s’allie plus ou moins aux Tortues Ninja.

A Gotham City, les assassins de la Ligue des Ombres veulent destituer Ra’s al Ghul — jugé trop faible après son alliance avec Shredder et sa défaite — et cherchent un puits de Lazare. Batman et Robin enquêtent et tombent sur… Bane.

De son côté, Donatello active la machine pour aller dans le monde du Chevalier Noir pour lui envoyer un message mais suite à une erreur, il s’y retrouve et Bane atterrit à New-York face au clan Foot !

[Critique]
Encore une réussite ! Peut-être un peu moins « plaisante » que la précédente histoire suite à un récit assez convenu et prévisible (et l’effet de surprise passé). Toutefois, le divertissement est toujours assuré, jouissant d’un excellent rythme (à nouveau), de dessins agréables et du plaisir de retrouver deux univers bien distincts pour un rendu « cool ». Cette fois (toujours en complément de ceux déjà cités dans le résumé), ce sont Batgirl et Nightwing qu’on voit un peu plus côté mythologie de Batman et les fameux Bebop et Rocksteady côté monde des Tortues.

Niveau humour, on peut toujours compter sur Michelangelo mais aussi… Damian Wayne. Involontairement, ce dernier créé plusieurs situations cocasses (sans surprise, son arrogance face aux Tortues fait des étincelles, particulièrement contre Raphael). Le trio des mentors fonctionne bien, à savoir Splinter, Leonardo et Batman qui sévissent ensemble brièvement.

L’anti-héros Bane est limite le personnage principal du récit avec Donatello (!). La stature imposante de Bane propose une alternative nettement plus dangereuse et inquiétante que dans l’histoire précédente (même si, bien sûr, on sait qu’il perdra à la fin). Les mondes sont d’ailleurs inversés : après la visite des Tortues Ninja à Gotham City, c’est désormais Batman et Robin qui se retrouvent dans le New-York des chevaliers d’écaille. Simple mais efficace.

Au milieu du récit se déroule un combat spectaculaire et grandiloquent, pendant presque un chapitre entier. Si là aussi on y retrouve une certaine violence et lisibilité graphique hors-pair, on déplore un petit peu les enjeux qui restent (dès le début de l’histoire) d’un extrême classicisme. A savoir Bane qui devient surpuissant, lève son armée et veut « gouverner » sa nouvelle cité. Cela fonctionne toujours mais perd un peu du charme de la découverte et surtout d’originalité. Néanmoins, la culpabilité (et mise en avant) de Donatello, responsable du fiasco, apparaît comme un fil narrative très secondaire appréciable.

Le travail graphique reste identique au précédent, avec encore plus de pages éclatées et parfois même au format vertical ! Donc il faut tourner le livre pour en apprécier certaines mises en scène singulière du genre. Outre les illustrations de cette chronique, trois planches sont proposées en fin d’article pour apprécier la mise en page et le rendu saisissant de certaines scènes.

En synthèse, les fans des deux univers seront comblés à nouveau quoiqu’il arrive. C’est toujours aussi prenant bien qu’un peu plus convenu, on s’étonne aussi (quand on connaît les Tortues Ninja) de voir Leonardo un peu sous-exploité, cela sera peut-être corrigé dans le tome suivant (Fusion). Dans tous les cas, on reste sur un « blockbuster comic-book » qui ravira les passionnés.

Conclusion de l’ensemble

Sans surprise, le mix de deux univers comics incontournables est à découvrir si on les aime déjà séparément. Si on ne connaît que l’un ou l’autre, on ne sera pas perdu mais pas sûr d’être entièrement conquis (chaque monde reste assez survolé finalement). Néanmoins pour le prix et la qualité il serait dommage de passer à côté de cette pépite soignée. Pas besoin d’ajouter d’autres arguments, les critiques viennent de les mentionner.

Parmi la tonne de bonus additionnel, on retient des notes d’intentions de James Tynion IV, qui évoquait pour le premier récit l’absence logique du Joker pour ne pas parasiter Shredder, l’influence des travaux de Frank Miller (qu’on peine à retrouver dans le résultat final) et en filigrane une certaine frustration du format mini-série obligeant à aller très vite et se cantonner à six chapitres uniquement. Freddie E. Williams II commente ensuite ses croquis et designs puis une impressionnante galerie de couvertures classiques et alternatives ferme la section de bonus. On y retrouve celles de Kevin Eastman, l’un des deux créateurs des Tortues Ninja (avec Peter Laird), avec son style atypique et anguleux.

Seul problème de cette compilation : quasiment introuvable peu de temps après sa sortie ! Impossible d’envisager un nouveau tirage — pire : pourquoi avoir imprimé une édition si limitée ? Seulement 2.000 exemplaires ont été mis en vente (là où le premier tome de l’édition précédente s’est écoulé à… près de 20.000 exemplaires). Le marché des comics reste un secteur de niche. Les volumes « simples » des Tortues Ninja (chez Hi Comics — qu’on recommande fortement) s’écoulent à peine à 1.000 exemplaires (il en faudrait 1.500 idéalement pour sécuriser et pérenniser et rythme de sortie de la série). Les Batman sont la locomotive d’Urban Comics (avec Watchmen et Harley Quinn visiblement), la première réunion pour ce crossover improbable a eu bonne presse ET bonne vente. Difficile de comprendre un tirage si peu élevé là où 5.000 exemplaires semblait plus juste et équilibré sans pris de risque pour le titre. C’est pour cela qu’il semble inimaginable de ne pas envisager une réimpression vu le succès. Ou, à minima, une édition sans les bonus, un chouilla moins onéreuse (22,50€ par exemple) dans ce format similaire, pour s’ajuster parfaitement à la suite (Fusion donc) et ne pas frustrer les collectionneurs et potentiels nouveaux venus.

[A propos]
Publié chez Urban Comics le 29 mai 2020

Scénario : James Tynion IV
Dessin : Freddie E. Williams IV
Couleur : Jeremy Colwell

Traduction : Xavier Hanart
Lettrage : Cromatik Ltée

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Batman & les Tortues Ninja (nouvelle édition limitée)
– Batman & les Tortues Ninja – Tome 1 : Amère Pizza
– Batman & les Tortues Ninja – Tome 2 : Venin sur l’Hudson
– Batman & les Tortues Ninja – Tome 3 : Fusion (critique prochainement en ligne)