Archives par mot-clé : Un Deuil dans la Famille

Batman – Un deuil dans la famille | Un film interactif

Nouveau film d’animation DC Comics sur Batman, Un deuil dans la famille n’adapte pas vraiment la bande dessinée du même titre mais propose au spectateur de choisir la voie à emprunter et ainsi créer une petite dizaine d’histoires (assez courtes) différentes. Critique et explications.

[Histoire]
Batman se rend dans un entrepôt où Robin (Jason Todd) a été kidnappé et frappé par le Joker. Le bâtiment est truffé d’explosifs. Le Chevalier Noir se remémore quelques souvenirs avec son second side-kick, impulsif et tête brûlée. Arrivera-t-il à le sauver ?

[Critique]
Le résumé est volontairement court puisque le film propose trois choix scénaristiques après cette introduction. Le spectateur peut ainsi faire sauver Robin par Batman, laisser Robin s’en sortir seul ou bien faire mourir celui-ci (même si on sait déjà qu’il renaîtra en tant que Red Hood, car c’est le cheminement de la mythologie et chronologie classique du personnage).

Sans détailler tous les embranchements possibles (passez au paragraphe suivant sinon), notons que deux d’entre eux suivent un chemin assez balisé. Jason Todd tué montre son retour en Red Hood (piochant dans quelques extraits du film Batman & Red Hood : Sous le masque rouge pour illustrer cette orientation mais sans en faire une redite complète, pas d’inquiétude). Quant à Jason Todd vivant et s’en sortant par lui-même, cela le mue en vengeur violent, détestant son ancien mentor, avec un costume inspiré par Silence (dans lequel Gueule d’Argile reprenait éphémèrement l’identité de Todd). La troisième option est de loin la plus intéressante car elle débouche sur d’autres voies passionnantes. Ainsi, si Batman sauve Robin, le Chevalier Noir meurt dans la foulée. De ce sacrifice, au spectateur de choisir si Jason Todd attrape le Joker ou le tue. En fonction de cela, Bruce Wayne peut revenir à la vie grâce à Talia al Ghul par exemple. Tout le monde peut aussi mourir… Jason peut devenir fou et finir à Arkham, affronter Double-Face ou le Joker, redevenir « bon et humain » ou sombrer davantage dans la violence.

Un destin tragique ou une rédemption ? A vous de le découvrir (difficile de savoir ce qu’il va se passer en fonction de certains choix). En une session d’une bonne heure on peut, de toute façon, découvrir toutes les histoires possibles puisque dès que l’une d’elle se termine le film nous propose de revenir au moment d’un choix du passé. Cette façon de faire (rappelant l’épisode interactif Bandersnatch de l’excellente série Black Mirror disponible sur Netflix) est toujours un pari risqué. A mi-chemin entre le film et le jeu vidéo, le spectateur n’est plus tout à fait passif. Par ailleurs la notion de film est peut-être exagéré car, in fine, de ces choix possibles naissent sept courts-métrages différents (ce qui est annoncé sur la jaquette pour ne pas induire en erreur le potentiel acheteur), d’une moyenne de dix minutes chacun (64 minutes environ est-il précisé). Néanmoins le temps de tout regarder, revenir en arrière, hésiter, reprendre en cours, on est occupé un peu plus longtemps.

Difficile de conseiller ou non Un deuil dans la famille tant il s’inscrit dans un registre particulier : film d’animation interactif d’une part, proposant plusieurs courts-métrages aux destins radicalement différents d’autre part. Bien sûr des changements n’impactent pas forcément toujours la suite de l’histoire, dévoilant la même avec quelques variantes (de costumes notamment) mais toujours avec une conclusion inédite. Cette façon de faire est donc à la fois la force et la faiblesse de cette animation atypique. On est plutôt conquis sur ce site, car le comic-book éponyme a affreusement mal vieilli et tout le côté géo-politique n’aurait vraiment pas été intéressant et crédible à l’écran. Par ailleurs, lors de la publication de la bande dessinée écrite par Jim Starlin à la fin des années 1980 (toujours pas chroniquée sur le site), ce sont les lecteurs qui devaient appeler un numéro de téléphone pour sceller le sort de Jason Todd. Une audace pour l’époque qui permet d’être plus ou moins réutilisée avec ce format spécifique. On aurait aimé des narrations plus longues, des moyens-métrages de trente minutes et encore plus de choix, peut-être une prochaine fois si cet essai fonctionne bien ?

Côté animation, on est dans le haut de gamme de ce que propose DC habituellement : plutôt soigné sans être trop minimaliste. On constate d’ailleurs une dimension particulièrement violente et même gore (décapitation, flux de sang…). Outre Jason Todd, Batman et le Joker, Double-Face et Talia al Ghul sont un peu mis en avant. Même si ça n’explore pas des masses ces autres protagonistes, il est toujours appréciable de les croiser au détour de ces what if ? Le doublage français reprend ses voix habituelles depuis quelques années : Emmanuel Jacomy en Batman et Marc Saez en Joker. Gabriel Bismuth-Bienaimé joue Robin/Jason Todd (il doublait Damian Wayne dans Batman Ninja). En VO, pour rester cohérent avec les doubleurs du film Batman & Red Hood, pas de Kevin Conroy (habituel Batman) ni de Mark Hamill (Joker) mais Bruce Greenwood (Batman), John DiMaggio (Joker) et Vincent Martella (Jason Todd/Red Hood) qui officiaient donc sur cette œuvre d’animation à sa sortie en 2010 !

En synthèse, si ce format spécial vous séduit, il n’y a pas à hésiter, s’il vous rebute aucune raison d’y aller. Le Blu-Ray propose quatre autres courts-métrages, sur Adam Strange, le Phantom Stranger, Sergent Rock et Death, chacun durant un petit quart d’heure. On se retrouve donc avec une heure d’animation complémentaire ! Total de l’ensemble : un peu plus de deux heures (sans compter les commentaires audio en bonus). Le tout est proposé dans un bel écrin grâce à un fourreau en carton qui entoure le boîtier plastique du Blu-Ray avec une superbe affiche/couverture (cf. haut de l’article). Pour 14,99€ c’est tout à fait correct. Notons que ce film interactif est visiblement inclus dans un coffret collector comportant quatre aux films d’animations sur Batman et que ce dernier coûte seulement 20€ (voir liens ci-après la vidéo bande-annonce) ! Attention par contre, la sortie en DVD n’est pas prévue.

NB : tous les films d’animations sur Batman sont recensés sur cette page.

Acheter sur amazon.fr :
Batman – Un deuil dans la famille | Un film interactif (Blu-Ray) 14,99€
Batman – Un deuil dans la famille (Comic) 23,00€
Batman – L’énigme de Red Hood (Comic) 35,00€
Batman – Coffret Blu-Ray Collector 20,00€
(Un deuil dans la Famille + Batman Ninja + Year One + Gotham by Gaslight + The Dark Knight Parties 1 & 2)

Étude de cas : Le Joker

Suite à mon interview dans le magazine Ciné Saga en début d’année 2016, leur rédaction m’a demandé d’écrire une étude de cas sur le Joker pour leur quatorzième numéro (1), sorti en août 2016. L’article devait s’étaler sur quatre pages avant de s’étendre à huit, tant il y a de choses à raconter. Retour sur la création du Clown du Crime, son évolution à travers les comics et son essor dans la culture populaire, grâce au cinéma, aux dessins animés et aux jeux vidéo. Avec des interviews de Yan Graf, éditeur chez Urban Comics, et Pierre Hatet, mémorable doubleur du Joker sur plusieurs supports artistiques.
(Rédigé en juin 2016, donc avant la sortie du film Suicide Squad. ///// Cliquez sur les couvertures pour accéder aux critiques.)

Joker Heath Ledger The Dark Knight

Qui rira le dernier ?

Des bandes dessinées américaines aux films en passant par les jeux vidéo et les séries d’animation, le Joker est partout, tout le temps. Il fascine, autant que Batman, depuis trois quarts de siècle. Retour sur sa création, son évolution et ses nombreuses apparitions.

Le 21 juillet 1866, Victor Hugo débute, à Bruxelles, l’écriture d’un nouvel ouvrage : L’Homme qui rit. Presque trois ans plus tard, le roman philosophique est publié en France. Le personnage principal, Gwynplaine, est un saltimbanque défiguré, mutilé au niveau de la bouche notamment, donnant l’illusion d’un sourire forcé en permanence. En 1928, le réalisateur d’origine allemande Paul Leni dévoile son adaptation cinématographique muette avec Conrad Veidt dans le rôle de Gwynplaine. Bill Finger, le co-créateur de Batman et son principal scénariste à ses débuts, donne en 1940 une photographie de l’acteur (en noir et blanc) à Bob Kane, le dessinateur désormais crédité comme concepteur du Chevalier Noir. L’encreur de l’époque, Jerry Robinson, propose une carte à jouer d’un Joker pour finaliser la création. L’ennemi le plus célèbre et iconique de Batman est né, la paternité étant attribué aux trois artistes. En extrapolant, on peut affirmer que d’une certaine façon, c’est le fruit de l’imagination d’un des écrivains français les plus célèbres et réputés qui a servi de base embryonnaire au désormais incontournable Joker.

Image 01
L’acteur Conrad Veidt et la première apparition du Joker
dans Batman #1 en 1940 (dessiné par Bob Kane & Jerry Robinson)

Bill Finger lui apporte des origines en 1951 (dans Detective Comics #168) en créant le fameux Masque Rouge, plus connu sous son nom originel : Red Hood (qui sera repris en 1989 dans Killing Joke et modernisé en 2014 par Scott Snyder dans Batman #0 puis dans l’arc L’An Zéro). Le mythe dit que l’inspiration du fameux heaume rouge, brillant et lisse est venue à nouveau d’un écrivain français réputé : Alexandre Dumas. C’est la dernière partie du livre Le Vicomte de Bragelonne, publié de 1847 à 1850, qui fermait la trilogie entamée avec Les Trois Mousquetaires, qui aurait fourni au scénariste de comics sa matière brute : il y est en effet question du fameux Homme au masque de fer.

Une absence totale de moralité

image-02Plus de 75 ans après sa création, le Clown du Crime est devenu un personnage à part entière de la culture populaire. Outre sa perpétuelle apparition dans les bandes dessinées Batman et Detective Comics, parmi les titres les plus emblématiques, durant plusieurs décennies, c’est à la fois l’écriture du personnage, sa psychologie atypique, son absence totale de moralité et son essor à travers d’autres supports artistiques qui ont contribué à sa renommée. Il fascine et séduit autant qu’il repousse et effraie. Miroir déformé d’un héros solitaire et sombre, il se veut fantasque et coloré. Certains le considèrent comme fou, d’autres l’estiment habile manipulateur, doué d’une rare intelligence.

Dès sa création pour le premier numéro de la série Batman en 1940 (le justicier est né un an avant dans le numéro #38 de Detective Comics), ses auteurs souhaitaient un ennemi « fort » et qui laisserait une trace pour cette nouvelle publication. Bien malin, l’éditeur, DC Comics, décida de ne pas tuer le Clown dès sa première apparition (chose très fréquente à l’époque pour les ennemis de Batman). Fou furieux, manipulateur, tueur sans remords : la première version du Joker, jusqu’en 1942, est, quelque part, assez proche de l’imaginaire collectif. Il « s’assagit » ensuite jusqu’en 1954, devenant un « simple » bouffon trouvant un attrait aux farces et attrapes, tout en restant cet ennemi flamboyant et unique.

Dès lors, le Comics Code Authority, organisme de censure, contraint indirectement à une disparition du Joker (mieux que d’avoir eu une version trop ringarde et aseptisée), remplacé par des monstres de science-fiction ou fantastiques, afin de coller avec le registre de genre du Batman de l’époque. Cela durera près de quinze ans. L’Arlequin de la Haine continue de défier le Goliath de Gotham à travers les planches et connaît un regain de popularité en 1966, grâce à la série télévisée  de ABC, où l’acteur Cesar Romero lui prête ses traits. Du pur nanar dans lequel le terrible ennemi paraît bien ridicule. Mais cela lui permet d’accroître son aura et de se faire connaître par davantage de personnes.

[Couverture de Detective Comics #69 par Jerry Robinson en 1942. L’’une des rares montrant le Joker tenant des armes à feu.]

La mort de Robin

C’est en 1989 que le Joker acquiert définitivement son statut de Némésis culte. Deux raisons à cela. La première se joue outre-Atlantique, au Pays de l’Oncle Sam, dans les chapitres #426 à #429 (décembre 1988 à janvier 89) de la série Batman : le Joker tue Robin. Il s’agit alors du deuxième Robin, alias Jason Todd, qui succéda à Dick Grayson (un nom un peu plus connu du « grand public » puisqu’il était le Robin originel devenu un super-héros à part entière sous l’alias Nightwing). Dans cette histoire, intitulée Un Deuil dans la Famille (publié pour la première fois en France en 2003 puis réédité en 2013 par Urban Comics, l’éditeur actuel des aventures du Dark Knight), ce sont les lecteurs eux-mêmes qui ont scellé le sort du second side-kick de Batman à travers un vote massif organisé par DC Comics ! Une drôle de façon de faire pour l’époque mais qui restera dans l’histoire de la bande dessinée américaine.

Comics Batman 10 Un Deuil dans la Famille Comics Batman 20 The Dark Knight Returns  Comics Batman 22 Arkham Asylum

Si cette mort, d’une violence inouïe, accentue le statut de méchant du Joker et marque à jamais la mythologie de Batman, l’histoire n’est paradoxalement pas la plus emblématique du Caped Crusader. Jim Starlin, son scénariste, met en scène un Batman au cœur de la politique et du Moyen-Orient. Il faut attendre 2002 pour entrevoir le retour de Jason Todd, dans l’excellent ouvrage Hush, écrit par Jeph Loeb, avant de le voir se concrétiser dans Under the Red Hood, sous la plume de Judd Winick, en 2005 (tous deux disponibles chez nous sous les titres Silence et L’Énigme de Red Hood, toujours chez Urban Comics). La mort de Robin survient après trois années de publications où le Joker a littéralement pris un tournant radical.

En effet, dans les comics, aux États-Unis tout du moins, le Joker est devenu une entité résolument sombre, violente et menaçante. Pire qu’à l’accoutumée. Il y a donc eu, en 1989, Un Deuil dans la Famille mais les prémices de cette version extrêmement dérangeante sont apparus en 1986, dans The Dark Knight Returns de Frank Miller (Sin City, 300…). On y découvrait, dans un futur hypothétique, un Joker incapable de vivre, totalement dépressif, depuis la disparition (volontaire) de Batman. Le Clown retrouve goût à la vie uniquement lorsque le Chevalier Noir refait son apparition. C’est dans ce comic book, que Miller suggère (en premier) la mort de Robin par la main du Joker. L’artiste polémique récidivera quinze ans après dans The Dark Knight Strikes Again, une suite nettement inférieure, où il fera carrément de Dick Grayson… le Joker !

Un Joker au sommet de la folie

batman killing jokeAprès The Dark Knight Returns, qui deviendra culte et constituera un pilier du monde des comics, sort en 1988 Killing Joke, de Brian Bolland et Alan Moore (Watchmen, V pour Vendetta…). Le Joker est alors au sommet de sa folie : il kidnappe Gordon, l’humilie, tire sur sa fille Barbara (Batgirl), et est ainsi responsable de son handicap (elle deviendra Oracle en étant condamnée à rester sur un fauteuil roulant). Cette version extrêmement noire (et désormais reniée par Moore) sous-entend même que le Joker aurait violé la fille du commissaire… Une adaptation animée sort ce mois-ci (MàJ : le 3 août 2016). Dans la foulée, Grant Morrison écrit son formidable Arkham Asylum, publié en 1989, qui vient accroître l’aura maléfique du Joker. Les méandres et errances de Batman dans le célèbre asile, où il a peur de céder à sa propre folie face à un Joker plus survolté que jamais.

Le même auteur laisse entendre dans Batman #663, à travers des bribes de la thèse d’Harleen Quinzel, que le Joker n’a pas de personnalité propre ni d’ego mais plutôt des « super-personnalités ». Cette plongée au cœur de la folie dans Arkham Asylum inspirera le jeu vidéo éponyme qui sera mis en vente pile vingt ans après.Comics Batman 28 Joker Anthologie Dans cet autre média, le Clown du Crime occupe une place prépondérante. S’inspirant des comics précités et récupérant les doubleurs des dessins animés (Mark Hamill en VO, Pierre Hatet pour la VF), la saga Arkham sera un succès critique et public.

Il faut attendre 2005 pour lire une nouvelle version de la première apparition du Joker, soixante-cinq ans après sa naissance. Elle est intitulée L’Homme qui rit (The Man Who Laugh en version originale), nom qui évoque clairement l’œuvre de Victor Hugo et le film de 1928 (qui bénéficia, pour l’anecdote, d’un passable remake français fin 2012, avec Marc-André Grondin dans le rôle-titre). Dans cette histoire, Gordon et Batman alternent les monologues intérieurs (de la même façon que Batman : Année Un, par Miller) et son auteur, Ed Brubaker, distribue la carte de la folie en modernisant à peine son socle d’inspiration : l’énigmatique Joker annonce des morts à la télévision, celles-ci ont lieu aux heures dites, comme dans Batman #1 de 1940. Les deux sont à (re)lire dans l’indispensable Joker Anthologie, toujours chez Urban Comics.

« Il incarne la peur des clowns maléfiques »

« Le Joker touche des publics différents, à des degrés divers et pour des raisons diverses. Pour le public plus jeune, il incarne la peur des clowns maléfiques : leur côté étrange, leur maquillage…, souligne l’éditeur Yan Graf qui a travaillé sur cet ouvrage. Mais le Joker est aussi un symbole d’anarchie, poursuit-il. Les personnages de méchants charismatiques sont légion dans la culture populaire et ces dernières années, les assassins insensibles ou psychopathes ont remporté les faveurs du public. Ils produisent une sorte de fascination/répulsion et depuis longtemps, on sait que le spectateur ou le lecteur aime se placer dans les pas d’un meurtrier. Le Joker est l’un de ces personnages flamboyants qui vivent sans repère moral, il est celui qui rejette toutes les règles ou toutes les valeurs sur lesquelles on bâtit une société civilisée. De plus, il ridiculise les autorités, à commencer par Batman. C’est le fou de la cour du roi mélangé à un artiste de la mort. Sa complexité en fait un personnage aux multiples facettes. »

joker-dessin-anime

C’est donc avec quatre œuvres cultes publiées entre 1986 et 89, The Dark Knight Returns, Killing Joke, Arkham Asylum et Un Deuil dans la Famille, que le lectorat des aventures de l’homme chauve-souris découvre non pas un nouveau visage ou une nouvelle version du Joker mais un stade jamais atteint auparavant en termes de danger. L’ennemi emblématique, qui avait déjà tué auparavant, devient un miroir menaçant. Il s’en prend directement à l’entourage de Batman. On découvre une psyché le voulant proche de l’homme chauve-souris, voire indispensable. Sans Batman, il n’existerait pas. Mais sans le Joker, Batman n’existerait-il sans doute pas non plus ? À cette interrogation, Tim Burton viendra ajouter son grain de sel, ou plutôt son grain de folie.

the_joker_cesar_romero

La seconde salve qui fait grimper le Joker sur les hautes marches de la culture populaire (après cet enchaînement de comics noirs) est bien entendu l’interprétation magistrale de Jack Nicholson dans le film réalisé par Tim Burton en 1989 et sobrement intitulé Batman. Ce n’est pas la première fois que le Joker apparaît à l’écran : Cesar Romero le jouait, comme évoqué plus haut, dans la célèbre série débutée en 1966 avec Adam West, qui s’acheva deux années après, au bout de trois saisons suivi d’un film nanar devenu culte par la force des choses, principalement par son côté kitch. Le Joker était donc déjà connu d’une partie de la population (en plus des lecteurs réguliers des bandes dessinées, bien sûr, sans oublier les quelques produits dérivés de l’époque) mais il n’avait jamais été montré aussi sombre et menaçant, hors productions papiers.

C’est d’ailleurs avec le long-métrage de Burton que la « Batmania » va réellement commencer, surtout en France. Pour surfer sur le succès, le film bénéficiera évidemment d’une suite (Batman Returns/Le Défi — davantage dramatique et à l’esthétique gothique très soignée, avec un style plus Burtonien que jamais, qui a déplu aux producteurs) et surtout la création d’un nouveau et formidable dessin animé. Le Joker y est particulièrement mis en avant et doublement accessible (aux enfants et aux adultes). Les jeux vidéo et l’arrivée des comics en France favorisent une fois de plus le développement du personnage.

Jack Nicholson campe un Joker mythique

jack_nicholson_the_jokerJack Nicholson, 52 ans à la sortie du film, n’a plus rien à prouver en tant qu’acteur. Il a reçu un Oscar pour son rôle dans Vol au-dessus d’un nid de coucou en 1975 et surtout, il a déjà offert une incarnation de la folie pure dans le célèbre film de Stanley Kubrick sorti en 1980 : Shining. Le quinquagénaire vole la vedette au Chevalier Noir, fadement interprété par Michael Keaton. Grand succès critique et public, avec 400 millions de dollars de recettes, cette nouvelle mouture de Batman au cinéma, résolument plus sombre (en adéquation, donc, avec les comics de l’époque), dévoile au monde entier le génie du Joker. Si le film a vieilli par bien des aspects, la performance de Nicholson, son terrible visage et ses inoubliables costumes, font encore mouche.

Dans l’esprit des gens, le Joker EST Jack Nicholson. Il ne peut en être autrement. Un truand de base considéré comme fou, qui deviendra littéralement et physiquement le Joker après un jet de produit chimique reçu dans le visage, et évidemment sa célèbre chute dans une cuve d’acide, le tout causé par Batman lui-même. L’homme veut semer un certain chaos dans la ville, sans raison aucune. Il est plutôt « comique » avec des sautes d’humeur violentes, forcément. Il possède même une certaine élégance. Offense suprême : il a lui-même tué les parents de Bruce Wayne, lorsqu’il s’appelait Jack Napier et était âgé d’une vingtaine d’années (une « trahison » pour les fans des aventures sur papier puisqu’il a été maintes fois confirmé que Thomas et Martha Wayne succombent sous le feu de Joe Chill). C’est donc le (futur) Joker qui va créer Batman, avant que celui-ci ne contribue à la naissance du Joker. Ce dernier lance dans le film : « Je vous ai fait ! » Ce à quoi le célèbre justicier répond : « Tu m’as fait en premier. » L’existence de l’un va de pair avec l’autre, la boucle est bouclée.

Presque vingt ans plus tard, le regretté Heath Ledger personnifie le Clown du Crime dans une version se voulant très plausible, dans le second opus de la trilogie de Christopher Nolan. The Dark Knight, sorti en 2008, fait suite à Batman Begins dont la fin annonçait la venue à Gotham dudit Joker. Les fans hurlent et déchantent : personne d’autre que Nicholson ne peut jouer le Joker.

Mark Hamill (Luke Skywalker) est fan

image-14-pierre-hatetEntre-temps il y a eu l’excellente série animée de Bruce Timm et Paul Dini. Le Joker était doublé par Mark « Luke Skywalker » Hamill pour la version originale, un rôle qu’il a rempli dans bon nombre d’autres productions d’animations ou encore dans la célèbre saga de jeux vidéo Arkham (tout du moins, dans les trois du studio de Rocksteady : Arkham Asylum, Arkham City et Arkham Knight — en France c’est Pierre Hatet qui s’en est chargé sauf, comme le célèbre Jedi, pour Arkham Origins, où Stéphane Ronchewski, le doubleur de Heath Ledger a officié à sa place — dans chaque jeu le Joker est remarquablement mis en avant). Mark Hamill confiait : « Dans toute ma carrière, il est le personnage le plus stimulant, gratifiant et plaisant que j’ai eu à incarner. » En France, c’est donc la voix de Pierre Hatet qui s’impose en très peu de temps. Cet acteur de théâtre, connu pour être la voix française du Doc Brown de la trilogie Retour vers le Futur, juge « formidable ce qu’a fait Mark Hamill. Mais je ne m’en suis jamais inspiré et je l’ai peu écouté… »

Déclaration plus surprenante encore : « Je ne savais pas vraiment qui été le Joker quand j’ai commencé à le doubler. En revanche, je connaissais  »L’Homme qui rit » de Victor Hugo grâce au théâtre. C’est d’ailleurs grâce à mes performances de comédien sur scène que j’ai été choisi pour devenir la voix du Joker. » Une voix désormais indissociable du personnage dans l’imaginaire des petits et des grands. « Des enfants me reconnaissent et me demandent de faire un rire ou le célèbre ‘‘Mon Batounet’’ encore aujourd’hui,  confie Pierre Hatet dans sa résidence parisienne avec sourire. J’ai découvert le Joker sur papier il y a deux ans grâce à un ouvrage,  »Joker Anthologie ». Personne ne m’a guidé pour trouver LA voix et je n’ai pas non plus cherché à connaître le personnage dans les bandes dessinées. Quand j’aborde un doublage, je suis comme un acteur qui rentre dans un rôle. J’ai essayé de trouver une vérité dans le Joker, je l’ai ensuite imposée et tout s’est fait naturellement. »

joker-arkham-asylum

Le comédien n’a malheureusement pas été convié à doubler le Joker dans Suicide Squad (MàJ : c’est Paolo Domingo qui l’a fait) ni dans le dessin animé Killing Joke (MàJ : Marc Saez s’est attribué le rôle), tous deux sortant cet été. « Une pétition a circulé sur Internet (MàJ : à découvrir sur ce lien, et lire cet article —même s’il est approximatif par bien des aspects— pour mieux comprendre). On ne m’a pas appelé, j’attends que le téléphone sonne… J’ai bien conscience, en toute modestie bien sûr, d’avoir marqué plusieurs générations, alors je le redoublerai avec plaisir. Je suis très attaché au personnage. » Sur la folie du Joker, Pierre Hatet a son hypothèse : « À mon avis, il est intelligent et calculateur, c’est le Prince du Crime face au Prince de la Vertu. C’est un méchant jaloux. Par opposition à Batman, le Prince de la Justice, dont le Joker admire la pureté et l’honnêteté, le Clown deviendra le Prince du Mal. »

[Pierre Hatet, fière voix de la version française du Joker à son domicile © Thomas Suinot ]

Batman et le Joker, unis à jamais

Durant plusieurs décennies, du côté des comics, maints auteurs se sont interrogés  sur l’identité réelle du Joker. Pas son identité civile mais son vrai but, sa véritable interaction avec Batman. Pour certains artistes, il est tout simplement le double version maléfique de l’homme chauve-souris. L’un ne peut vivre sans l’autre. L’un est responsable du destin de l’autre. Ils sont le miroir d’une même personnalité, chacune correspondant à un extrême. Une vision particulièrement soulignée dans Killing Joke et dans le moins connu Batman : Secrets, de Sam Kieth.

    Batman Secrets Batman le deuil de la famille Batman 4 L'An Zero 1ere partie Batman Mascarade Endgame Fini de Jouer Tome 7

Plus récemment, c’est Scott Snyder qui évoquera cette confrontation quasi fraternelle, à travers les tomes 3 à 5 puis 7 de la série Batman (chez Urban Comics à nouveau). Soit dans Le Deuil de la Famille, L’An Zéro puis Mascarade. Entre 2011 et 2015, le scénariste a livré une version moderne du Joker tout en gardant l’esprit d’origine. En mai et juin 2016, à la fin de la série Justice League, juste avant que l’éditeur DC Comics n’opère un nouveau relaunch, nommé Rebirth (une opération visant à repartir de zéro dans ses séries), on a appris qu’il n’y avait pas un mais trois Jokers différents depuis que Batman est devenu le justicier de Gotham City…

Le Dark Knight profite donc de sa nouvelle série (tout juste publiée aux États-Unis et qui arrivera très certainement début 2017 en France) pour enquêter sur cette révélation, plutôt cohérente et très excitante. L’éditeur Yan Graf la trouve amusante car « elle valide le découpage choisi dans Joker Anthologie, qui mettait en valeur l’évolution du personnage à travers différentes phases, de maitre chanteur assassin à tueur en série en passant par braqueur de banque déluré ! ».

Heath Ledger fait taire les « haters »

the-dark-knight-the-joker-heath-ledger-batmanRetour en 2008 : la performance d’Heath Ledger vient à bout des haters. Christopher Nolan avait d’ailleurs prévenu avant la sortie du film : son Joker serait finalement très sérieux. On revient à l’inévitable question qui hante les fans : le Joker est-il un fou doué d’une intelligence sans faille, ou bien d’un génie intelligent avec « quelques » accès de folie, une folie passagère ? Feint-il d’être fou ? A-t-il une logique ? Le mystère demeure dans chaque œuvre qui le met en avant. Son identité ? Comme dans la plupart des livres, il la modifie selon son bon vouloir.

On note toutefois qu’ici, le Joker se maquille lui-même et que son sourire provient de cicatrices (causées par son père ou lui-même, nul ne sait), tandis que chez Tim Burton et dans la majorité des comics, la peau du Joker est définitivement blanche et ses cheveux verts (après la plongée dans l’acide). Ledger sera oscarisé à titre posthume, éclipsant totalement le travail de ses collègues. Dans The Dark Knight, le Joker se rapproche d’un anarchiste terroriste, trouvant en Batman un défi à sa hauteur. Il va lui prouver que le monde peut basculer dans la folie, dans le chaos, du jour au lendemain, qu’on abrite en chacun de nous un fou et que l’unique intérêt de la vie et de le laisser s’échapper… Ce « style » et le look de cette version du Joker sont repris par  Lee Bermejo (scénariste et dessinateur) dans sa bande dessinée au titre simpliste : Joker.

Coup de tonnerre en avril 2015 : la première photo du Joker version Jared Leto pour Suicide Squad est mise en ligne. L’annonce de la présence du talentueux acteur dans le célèbre rôle avait moins décontenancée qu’à l’époque de Ledger, chacun ayant retenu la leçon. En revanche, la photo dévoilant un Joker couvert de tatouages et avec des dents argentées fait immédiatement rager les éternels haters. Les premières vidéos atténueront un peu ces critiques. Faut-il rappeler que dans certains comics le Joker est tatoué (comme dans All Star Batman : le jeune prodige, de Jim Lee et Frank Miller) ? Il ne paraît pas non plus illogique qu’il se soit fait refaire une mâchoire que Batman lui a cassée de nombreuses fois ?

Jared Leto proposera quelque chose de différent

Cette troisième version cinématographique (quatrième en comptant le nanar de 1966) développe le même schéma que dans les comics : le Joker est à l’unisson de la folie. Et il existe plusieurs formes de folie, la différence d’approche entre Nicholson et Ledger en étant la plus belle preuve. Nul doute que Leto, sous l’égide de David Ayer (Fury) pour son escadron de la mort, apportera quelque chose de novateur, qui se retrouvera cristallisé dans l’esprit commun. On murmure déjà qu’il apparaîtra dans les autres productions cinématographiques de DC Comics : le film The Batman porté par Affleck et peut-être même dans Justice League, prévu pour fin 2017.

Le mythe se réinvente sans cesse, comme dans toutes les bonnes variations d’un même thème occulté pendant des décennies. « À ce stade, il est comme Jésus, estime Jared Leto. Une icône. Un mythe. Il s’agit de se montrer à la hauteur. » L’acteur a envoyé en cadeau un rat à Margot Robbie durant le tournage. Elle y joue sa muse : Harley Quinn. Autre offrande, pour Will Smith (Deadshot) : des préservatifs usagés… Une rumeur démentie par le principal intéressé un an après la sortie du film ; on évoque plutôt un magazine pornographique à la place. Moins trash mais irrévérencieux quand même. Jared Leto a sa façon bien à lui de déstabiliser ses partenaires hors écran ! « Au départ je suis retourné à la source et j’ai lu autant de comics que je le pouvais. Mais je devais dépasser cela. Car, à chaque nouvelle incarnation, le personnage s’est redéfini. À chaque fois, l’essence du Joker est là mais elle change. Après avoir compris cela, il fallait passer à la transformation physique, expliquait plus sérieusement, le chanteur de Thirty Seconds to Mars. C’était un honneur de me voir proposer un tel rôle. Le Joker est dans la culture populaire depuis plus de 75 ans. Je suis le dernier en date à l’interpréter, avec de glorieux prédécesseurs. Il fallait que je prenne des libertés, que j’expérimente des choses. Le réalisateur m’a autorisé à lâcher prise, ça n’a pas de prix ! »

jared-leto-joker

« Sans Batman, le crime n’est plus amusant ! », clame le Joker dans un épisode de la série d’animation, sous la plume de Paul Dini. Une citation qui ouvre l’excellent beau livre « Tout l’art du Joker » (encore et toujours chez Urban Comics). Un crime peut-il être amusant sans Batman ? Selon la série télé Gotham (Fox), oui. Une version brouillonne du Joker est apparue dans la deuxième saison, donc à l’époque où Batman n’existait pas (le feuilleton met en avant les débuts de Gordon à Gotham City). Un certain Jérôme a tout pour être le futur Joker (outre le look et d’autres éléments, il annonce ses morts à la télévision, comme dans le tout premier comic book) mais, sans en dévoiler trop, il ne participera finalement qu’à l’ébauche de celui-ci. « La création du Joker est une histoire beaucoup plus large et épique que ne le réalisent les gens. À mesure que la série avancera, ils verront comment une mythologie est née, comment une sorte de comportement culturel a été créé, menant au Joker lui-même. Jérôme est la graine de ce dernier », soutenait Bruno Heller, le showrunner de la série.

Le Joker se réinvente à sa façon, sensiblement différent à chaque nouvelle apparition artistique, sous une forme ou une autre. Son identité reste un mystère. Son but ultime est-t-il de répandre la folie ou de défier encore et toujours Batman ? C’est fou, après plus de trois quarts de siècle, on ne sait toujours pas vraiment qui il est mais il continue — et continuera — de fasciner un bon bout de temps. Pierre Hatet n’hésite pas à citer Victor Hugo : « L’Homme qui rit est un homme mutilé, on lui a mis au cœur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement. » On s’en contentera encore des années avec plaisir.

image-07-tout-lart-du-joker image-09-joker image-13-sombre-reflet-tome-02

.

_____________________

.

cine-saga-14Cet article est initialement paru dans Ciné Saga #14, en août 2016 (pages 32 à 39).
Couverture ci-contre ainsi qu’un aperçu ci-dessous de la mise en page de l’ensemble de l’article, qui a été légèrement modifiée pour la version imprimée .

Quelques mises à jour ( « MàJ ») ont été ajoutées pour la reprise sur le site en novembre 2016.
Deux brefs ajouts ont également été rédigés en plus (la mention de la BD Joker et la dernière phrase de conclusion — que j’aimais beaucoup et qui avait été enlevé dans le magazine).
Les images et photos d’illustration ne sont pas forcément les mêmes pour avoir, ici, une plus belle unité visuelle.

Un petit encadré « À savoir » indiquait ceci : Thomas Suinot est le fondateur et unique rédacteur du site www.comicsbatman.fr. La plupart des livres mentionnés dans cet article sont chroniqués sur ce site.

Un « Top 10 des plus grands méchants des comics » était avant cet article (pages 16 à 21). Le Joker y avait la première place avec ce petit texte, de Raphaël Nouet : Que serait Batman sans le terrible Joker ? La principale arme du plus grand des méchants est son cerveau, contaminé par une folie par moments contagieuse. Lui ne rêve pas de gouverner la Terre ou d’anéantir l’univers, simplement – et c’est déjà beaucoup ! – de faire souffrir son prochain. Le Mal dans toute son horreur, dont la carrière est décortiquée dans les pages 32 à 39 […] suivi d’une nouvelle mention de mon nom et du site.

.

article-cine-saga-etude-joker.

_____________________

.

(1) — J’ai également rédigé, pour ce même numéro, un article sur Star Wars : Rogue One ainsi qu’une interrogation sur le renouvellement, possible ou non, de la Science-Fiction au cinéma.

Depuis juillet 2016, j’écris régulièrement pour le magazine Ciné Saga et sa déclinaison orientée série (Séries Saga). Niveau comics, j’ai évoqué Walking Dead dans un numéro thématique à la célèbre série télé avec des zombies. Le reste est à découvrir sur mon site personnel, avec les titres de mes contributions pour chaque magazine avec parfois la lecture des articles.

Je suis extrêmement fier de cette étude de cas. C’est une très belle « récompense » que m’a offert le travail effectué sur ce site depuis bientôt cinq ans. Grâce à mes articles, j’ai pu en écrire un sur ma passion, publié dans un magazine édité à 30.000 exemplaires et disponible partout en France ! Même si j’ai déjà eu de nombreuses publications « papier » par le passé, je ne peux que me réjouir de celle-ci, qui a évidemment une forte importance.

Un très très grand merci à Pierre Hatet et Geneviève, ainsi qu’à Clémentine et Yan Graf d’Urban Comics. Disponibles, chaleureux et réactifs, nul doute que cet article n’aurait pas eu la même « qualité » sans eux. Merci à Raphaël sans qui rien n’aurait été possible, et à Franck pour sa relecture et ses corrections.

Une version plus allégée de cette étude a été publiée sur Le Huffington Post le 18 décembre 2016.

joker-ha

Sous le masque & Réunion de famille

Article récapitulatif de cette saga (sans spoilers)
/!\ Si vous n’êtes pas du tout familier avec l’univers de Batman,
il est conseillé de ne pas lire la critique mais juste le premier résumé /!\

Sous le masque, et sa suite directe Réunion de Famille, sont deux histoires rapidement devenues « cultes », aussi bien pour leur « qualité » (discutable, évidemment) mais surtout pour leur importance dans la mythologie de Batman. Retour sur cet évènement dix ans après sa publication (en France, dans les magazines Batman #11 à #17 de Panini Comics, d’avril à octobre 2006).

Red Hood Batman[Histoire — Sous le masque]
Batman
affronte un homme portant un masque rouge : ce dernier connaît les techniques de combat qu’utilise le Dark Knight et l’attaque même avec une lame capable de le blesser. Ce Red Hood (littéralement capuche rouge) prend le dessus et enlève le masque du Chevalier Noir ! Le mystérieux homme retire aussi le sien pour dévoiler son identité à Bruce…

Flash-back, cinq semaines plus tôt : Lucius Fox annonce à Bruce Wayne qu’il ne fait plus partie du conseil d’administration de la branche de Recherche & Développement (R&D) de Wayne Industries, suite à un rachat par une holding allemande. Bruce, déjà meurtri par les évènements survenus plus tôt (dans Jeux de Guerre), est encore plus pessimiste qu’à l’accoutumée.

Pendant ce temps dans Gotham, Red Hood propose aux dealers de les protéger contre Black Mask et Batman en échange de 40% de leur chiffre d’affaires, c’est à dire moins que ce que prenait Black Mask. Il ordonne également de ne pas vendre de drogue aux enfants et près des écoles sinon il les tuera. Pour prouver sa bonne foi il montre un sac contenant les têtes décapitées des anciens lieutenants de ces dealers. Black Mask, l’actuel caïd de Gotham City, recrute alors Mr. Freeze

Batman vs Red Hood[Histoire — Réunion de famille]
Batman
échange avec Zatanna sur un puits de Lazare pour savoir si celui-ci peut ressusciter un individu ou juste le régénérer. Il consulte aussi Jason Blood, spécialiste des sciences occultes, Green Arrow, qui est revenu d’entre les morts, et même Superman, ayant connu lui aussi un destin funeste avant de réapparaître. Le Chevalier Noir s’interroge sur la possibilité de renaître après la mort, tout en reconnaissant ne pas trop savoir ce qu’il se passe.

À Gotham City, Onyx (une jeune héroïne, tueuse à gages repentie, qui travaillait avec Batman durant Jeux de Guerre) rencontre Red Hood et combat avec lui des malfrats.

Batman Red Hood Superman[Critique]
Lors de sa publication, en 2005, cela fait plus un peu plus de quinze ans que Jason Todd est mort (dans Un Deuil dans la Famille, en 1989) et il n’était pas forcément aisé d’anticiper l’identité de ce mystérieux Red Hood : d’autant plus que Red Hood était devenu l’alias des premiers fait d’armes du Joker (en 1988, dans Killing Joke). Aujourd’hui, entre la suite des aventures du personnage, puis son retour en 2011 parmi les « alliés » (et non en tant qu’antagoniste) à partir du relaunch DC Comics (les New 52) fait qu’il est bien difficile de découvrir Sous le masque avec un œil surpris. Red Hood s’est inscrit très rapidement dans la mythologie de Batman, voire de la culture populaire, si bien que ces sept chapitres n’offrent pas un suspense insoutenable certes, mais ils restent tout de même très plaisants.

En effet, outre les dessins de bonne facture, l’œuvre fait la part belle à un univers à la fois sombre (classique chez Batman) mais aussi « coloré », au sens littéral et figuré. Les planches usent de couleurs vives régulièrement, les visites externes à Gotham permettent de voir Green Arrow et Superman par exemple (la kryptonite occupe une place importante dans le récit) et par conséquent de retrouver des panels plus colorés et sortir un peu du côté « dark ». Les traits parfois gras et certains fonds vides gâchent parfois la possibilité d’avoir un rendu artistique amélioré.

Batman Red Hood NightwingEn complément du style visuel, l’histoire laisse une place très importante à l’humour, il y a les habituels dialogues entre Batman et Nightwing (éternel vent de fraîcheur), mais surtout les confrontations verbales entre Black Mask et Red Hood, et même avec Mr. Freeze (qui passe ici pour un abruti).

L’ensemble est donc de grande qualité et n’a pas perdu de son charme, la dernière case est particulièrement annonciatrice et percutante. On pourrait déplore, en lisant tout cela « hors-contexte », la nécessité de connaître, au moins dans les grandes lignes, la saga Jeux de Guerre (pour bien assimiler certains détails), éventuellement le récit Un deuil dans la famille, ainsi que « l’extension » au DC Universe au lieu de se cantonner à celui Batman et Gotham (ce qui peut apparaître plaisant ou non, selon l’exigence du lecteur).

Batman Red Hood Black MaskLa fin de Sous le masque se conclut par le tabassage du Joker avec une barre à mine (de la même façon que le Clown du Crime avait tué Robin des années avant) et la révélation de l’identité de Red Hood. Cette scène se déroule peu après Vengeance : le Joker s’est exilé, après sa défaite contre Silence, dans un parc d’attractions abandonné (il signera son « vrai » retour dans La Revanche). Dans Réunion de Famille, on apprend que lors d’un premier combat dans un cimetière Batman s’est bien battu contre Jason Todd/Red Hood avant que Gueule d’Argile ne prenne sa place (durant Silence). Ce premier « indice » s’ajoute à ceux survenus, plus rapprochés, dans les petites histoires précédents Sous le masque qui étaient annonciateurs du retour du personnage : Le Vol du Corbeau (Batman voit Todd sous forme d’hallucination mais le doute plane), Enfers Artificiels (Batman et Batgirl vont se recueillir sur la tombe de Todd pour son dix-huitième anniversaire), etc.

Sous le masque et Réunion de famille (à lire à la suite) se (re)découvre toujours aussi bien, l’ensemble n’a pas trop vieilli, joliment dessiné et encré. On apprécie aussi des combats longs (Batman et Nightwing contre un robot notamment), qui ne sont pas expéditifs comme c’est trop souvent le cas dans les comics. Cette première partie du retour de Jason Todd est donc devenue culte et indispensable à l’univers de Batman, sa suite directe est à découvrir dans cet article.

Batman Under the Red Hood FilmEn 2010, le film d’animation Batman : Under the Red Hood reprend cette histoire avec des éléments d’Un Deuil dans la Famille. Le titre français devient Batman et Red Hood : Sous le masque rouge, ce qui gâche un peu le suspense pour peu qu’on ne soit pas forcément au courant de l’identité de Red Hood (l’adaptation montre un peu trop rapidement qui peut bien être Red Hood puisqu’elle évoque rapidement Jason Todd et sa mort). Néanmoins le film est de bonne facture, le DVD collector offre même le premier chapitre de Sous le masque en mini-comic et c’est, à ce jour, la seule façon de le (re)découvrir sans passer par le marché de l’occasion en attendant une éventuelle réédition par Urban Comics (la question a été posée sur leur mur Facebook). Voir les liens en fin d’article pour se le procurer.

Red Hood DVD

À noter également l’ouvrage américain Batman : Under the Red Hood reprenant Sous le masque, Réunion de Famille ainsi que les chapitres suivants qui complètent l’histoire (à découvrir dans cet article). Un excellent album complet qui, espérons-le, verra le jour en France dans les prochains mois (toujours voir les liens en fin d’article pour se le procurer). Enfin, dernier complément, un article-synthèse sur le site d’Urban Comics qui revient sur le personnage : à découvrir ici.

Batman Under The Red Hood[À propos]
Publiée en France dans le magazine Batman #11 en avril 2006 chez Panini Comics, jusqu’au Batman #17 en octobre 2006

Sous le masque
Titre original : Under the Hood
Scénario : Judd Winick
Dessin : Doug Mahnke
Encrage : Tom Nguyen
Couleurs : Alex Sinclair
Traduction : Sophie Viévard

Titres des chapitres :
1 – O.P.A. Hostile (New Business)
2 – Nostalgie (First Strike)
3 – Livraison Spéciale (Overnight Deliveries)
4 – Déclaration de guerre (Bidding War)

Première publication originale dans Batman #635 à #638, de février à mai 2005

Réunion de famille
Titre original : Family Reunion
Scénario : Judd Winick
Dessin : Doug Mahnke (ch. 1 et 3) – Paul Lee (ch. 2)
Encrage : Tom Nguyen (ch. 1 et 3) – Cam Smith (ch. 2)
Couleurs : Alex Sinclair
Traduction : Sophie Viévard

Titres des chapitres :
1 – Occultismes (The Word on the Street)
2 – Quand le chat n’est pas là… (While the Cat’s away)
3 – Face à face (Face to Face)

Première publication originale dans Batman #639 à #641, de juin à août 2005

Red HoodAcheter sur amazon.fr :
Batman – L’énigme de Red Hood
Batman : Under the Red Hood [en anglais] (contient Sous le masque et Réunion de famille ainsi que la suite (à découvrir dans cet article))
Batman et Red Hood : Sous le masque rouge (DVD simple)
• Batman et Red Hood : Sous le masque rouge (DVD spécial Fnac incluant le premier chapitre du comic)
Coffret 7 films DC Anthologie (incluant celui sur Red Hood)

Batman Robin Jason Todd